Les lieux gaulliens : une géographie de la mémoire

La géographie de Charles de Gaulle fut universelle, car d’emblée tout le portait à embrasser large : l’histoire, les horizons, les savoirs, les sentiments aussi. Mais cette universalité eût été vide de sens sans les ancrages qui la supposaient.

Fils d’un professeur d’histoire qui le guide dans les siècles et dans la géographie de nos drames et de nos sursauts, Charles de Gaulle est un enfant « amoureux de cartes et d’estampes », dont la foi en la France est ancrée dans un amour charnel et spirituel de son territoire. Dès les premières lignes de Vers l’Armée de métier (1934), il décrit avec gourmandise et méticulosité les contreforts naturels, et les voies de passage aussi qui ont causé tant de défaites.

Il avait compris d’emblée que la géographie, cela sert d’abord à faire la guerre et à consolider la paix.

Cet ancrage tellurique signe une géographie intime du gaullisme, des vieux quartiers de Lille à la froide clarté de Colombey-les-Deux-Églises, en passant par le « Paris militaire » géométrique et minéral, et tous les chemins de traverse de la France et de ses profondeurs, qu’il n’a cessé d’arpenter plus longuement que tout autre chef d’État, servi par une connaissance intime de l’histoire de ses provinces. Une enquête menée en 2009 par la Fondation Charles de Gaulle1 avait répertorié les usages du nom du Général dans la toponymie française : plus d’une commune française sur dix a donné le nom du Général à une voie, une place ou un bâtiment public. Loin devant toute autre grande figure nationale, de Gaulle est, selon la formule de Maurice Agulhon, étroitement « incorporé à la mémoire nationale ». Des premières rues de Gaulle en 1940, à Douala, Brazzaville ou Yaoundé, au choix de donner son nom trente ans plus tard à la Place de l’Étoile, voilà qui témoigne de ce lien entre le passé de la France et son avenir.

Déambulons maintenant dans ces ancrages gaulliens qui accueillent chaque année 250 000 visiteurs : la Maison natale de Lille ; la demeure de la Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises, ainsi que le Mémorial construit à proximité ; à Paris, l’Historial des Invalides, et l’immeuble du 5 rue de Solférino, siège de la Fondation Charles de Gaulle2, auxquels il faudra un jour, nous l’espérons, ajouter l’Institut Charles de Gaulle à Beyrouth, actuellement en projet.

Lille

La Maison natale, sise 9 rue Princesse à Lille, est celle de tous les commencements. Acquise en 1872 par Jules Maillot, qui possède une fabrique de dentelle abritée par le bâtiment adjacent, elle est dans un quartier ouvrier. Son petit-fils Charles de Gaulle y voit le jour le 22 novembre 1890 : selon la tradition, l’enfant naît au foyer de la famille maternelle. Dans son enfance, le « jeune lillois de Paris » y passe une grande partie de ses vacances, la Saint-Nicolas ou les fêtes de Pâques, et noue une belle camaraderie avec ses cousins. C’est le paradis perdu de l’enfance, des jeux, des lectures, avec un goût de « fête étrange », comme sortie du Grand Meaulnes. Il y retournera une dernière fois en 1912, à sa sortie de Saint-Cyr, avant la catastrophe. Vendue en 1947, rachetée dans les années 1960 par un groupe de fidèles, la Maison a été restaurée, et remeublée à l’identique. Ouverte au public à partir de 1983, gérée par le Département du Nord dans un partenariat fructueux avec la Fondation Charles de Gaulle qui en reste la propriétaire, sa partie muséale illustre ce que pouvait être l’intérieur d’une famille bourgeoise de la fin du XIXe siècle. L’autre aile, l’ancienne fabrique, abrite un centre de recherche ouvert aux scolaires, ainsi qu’un espace d’exposition et de séminaires, qui accueille de nombreux congrès, comme celui, récemment, de l’Association française de droit constitutionnel.

Colombey

Pour les Français, Colombey-les-Deux-Églises est le village du général de Gaulle. Ils seront 40 000, le 12 novembre 1970, pour lui rendre un dernier hommage. À la fin des Mémoires de Guerre, l’écrivain évoque « d’innombrables sollicitudes se tournant vers une simple maison », au milieu de ces « vastes, frustes et tristes horizons »3. Il y était arrivé par hasard, au milieu des années 1930, à la recherche d’un lieu paisible pour prendre soin de sa fille Anne, équidistant de Paris et des garnisons de l’Est. L’installation à la Boisserie, qui offre cette vue d’où « au long de quinze kilomètres, aucune construction n’apparaît », est un tournant dans la vie de Charles de Gaulle et de sa famille. C’est le choix d’un ancrage. Ce sera aussi le périmètre sacré de sa méditation. De nombreuses anecdotes, collectées notamment par Jean-Paul Ollivier4, soulignent l’attachement réciproque du village et de ses habitants avec le Général. Son implication dans la vie locale ne tient pas seulement au fait qu’il finance certains équipements publics sur ses propres deniers, mais surtout à sa présence discrète et bienveillante parmi la population, dont il partage les heurs et les malheurs. Il a choisi ses racines et sa tombe dans cette terre du sud de la Champagne. La mémoire du Général est très présente chez les villageois, dont le symbole est le maire actuel, Pascal Babouot, enfant de chœur lors des obsèques du Général, le 12 novembre 1970.

La Boisserie fut l’habitation principale du Général de son installation en 1935 à son décès. Le bâtiment, assez rustique lors de son acquisition, sans électricité ni eau courante, est bien sûr doté du confort moderne. Détruit et mis à sac pendant la guerre par les Allemands, c’est à la faveur de sa reconstruction qu’il se dote d’une tour d’angle qui abritera le bureau du Général au rez-de-chaussée, et, à l’étage, la chambre qui accueillera le 14 septembre 1958 le seul chef de gouvernement à avoir franchi le seuil de la demeure, Konrad Adenauer. Propriété de la famille de Gaulle, gérée par la Fondation, la Boisserie est ouverte au public, et est au programme de nombreux déplacements officiels : la sobriété des lieux, le caractère à la fois exigu et majestueux du bureau dans lequel Charles de Gaulle rédigea ses Mémoires, la diversité de la bibliothèque, frappent les visiteurs qui sentent d’emblée une présence. Les visiteurs, notamment les plus jeunes, ont la surprise de ne pas découvrir un « palais » mais une demeure d’une austère et parfois rude beauté.

L’érection de la Croix de Lorraine, sur une colline qui domine le village, a été voulue par le Général. On reconnaît sa gouaille dans cette saillie rapportée par Malraux : « Cela incitera les lapins à faire de la résistance ». Financée par une souscription à laquelle des donateurs de 63 pays différents ont contribué, la Croix de 45 mètres fut édifiée en granit rose de Bretagne. Yvonne de Gaulle suivit personnellement la bonne marche des travaux. Le Président Georges Pompidou vint l’inaugurer le 18 juin 1972.

Cette Croix symbolise à la fois la permanence de la voix du général de Gaulle, sa capacité à résister aux éléments contraires et son solide ancrage dans la terre française, comme une forme de vigie face aux menaces venant des Marches de l’Est.

C’est aussi une manifestation de la dynamique populaire du message gaullien : nulle subvention publique, mais une multitude de contributions, le plus souvent modestes, venant du peuple de France dans sa diversité. Les cèdres du Liban qui l’enchâssent ont été offerts en 1971 par le Président Charles Helou, des gerbes et des témoignages du monde entier, attestent que ce lieu étrange, au milieu de « reliefs d’anciennes montagnes très usées et résignées, villages tranquilles et peu fortunés dont rien, depuis des millénaires, n’a changé l’âme ni la place »5, est devenu un étonnant lieu de convergences pour les peuples du monde.

À l’ombre de la Croix s’élève le Mémorial Charles de Gaulle, inauguré le 11 octobre 2008 par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, concrétisant une décision prise par Jacques Chirac qui en avait posé la première pierre. Cet espace muséal, intégrant les technologies les plus récentes, sert de relais entre l’héritage historique du Général (symbolisé par sa fameuse DS), la France des années 60, et la force de son message pour toutes les générations. Les grandes scansions de notre histoire sont reconstituées, et illustrent la trajectoire historique du Général, des tranchées de Verdun au chaos de mai 1968.

Aller à Colombey-les-Deux-Églises revient donc à toucher du doigt le cœur et l’essence de l’héritage gaullien. De nombreux Ambassadeurs étrangers nommés en France s’y rendent rapidement après leur installation, pour comprendre par cet hommage symbolique un lieu consubstantiel à l’identité singulière du pays qu’ils vont devoir apprendre à connaître.

Paris

Paris est aussi une ville gaullienne, où de Gaulle a grandi, s’est formé, a exercé ses fonctions militaires entre deux garnisons, avant d’y exercer le pouvoir d’août 1944 à janvier 1946, puis de juin 1958 à avril 1969, sans oublier les années du RPF de 1947 à 1953. L’Historial Charles de Gaulle, pensé au début des années 2000 par Yves Guéna6, et mis en œuvre par la volonté de Jacques Chirac, visait à faire entrer Charles de Gaulle aux Invalides, aux côtés d’autres hommes illustres de l’histoire de notre pays, Louis XIV ou Napoléon. Sa construction, sous la Cour de la Valeur, fut un long processus, contrarié par la découverte inopinée d’un bunker allemand. Il ne s’y trouve aucun effet personnel du Général, qui n’aimait pas les reliques. Ce n’est donc pas un musée comme les autres. Le parcours, circulaire, a été entièrement conçu autour des différentes déclinaisons de l’audiovisuel : un film écrit par Maurice Druon et dit par Francis Huster ; des images ; des livres ; des cartes pour resituer ses pérégrinations. C’est une sorte d’Opera Mundi du XXIe siècle, de ses tourments et de ses espérances. Dix ans après son inauguration, l’Historial va se métamorphoser, pour encore mieux projeter la mémoire gaullienne dans la modernité. Un superbe et émouvant mobile de Calder, miraculeusement retrouvé, en sera le symbole en accueillant les visiteurs.

La dernière étape parisienne est l’immeuble du 5 rue de Solférino. Depuis 1971, c’est le siège de l’Institut Charles de Gaulle, créé selon ses directives, afin de mener des travaux de recherche et de réflexion sur son action, loin de la politique des partis. Mais son histoire est bien plus ancienne, et reliée à l’expression politique du gaullisme. Le général de Gaulle prend ses quartiers dans cet immeuble haussmannien7 en septembre 1947 à la création du Rassemblement du Peuple Français (RPF). Ce sera une ruche bourdonnante jusqu’en 1953, puis l’escale silencieuse décrite par Jean Dutourd dans Conversation avec le général8, au cœur de l’été 1956, au plus fort de « la traversée du désert ». « Dutourd, vous verrez, la France, dans trois cents ans… » lui glisse-t-il comme viatique d’espérance. Le téléphone recommence à sonner en mai 1958. Il quitte son bureau monacal le 1er juin 1958 pour rejoindre l’Hôtel Matignon, jour de son investiture comme dernier président de la IVe République. Il n’y reviendra plus jamais9.

Au rez-de-chaussée, la salle du Conseil de direction du RPF. Il se tient tous les mercredis à 10 heures, augurant ainsi du jour et de l’heure du Conseil des ministres, stabilisé avec l’avènement de la Ve République. À l’étage, le bureau du Général. On y accède par le bureau mitoyen de l’aide de camp (où se trouve le téléphone), on en ressort par une porte donnant sur l’escalier de service, afin de ne pas croiser le visiteur suivant. La pièce elle-même frappe par la modestie de son ameublement. Quelques objets personnels seulement : une maquette de char d’assaut, sortie des usines françaises après-guerre, en référence au vain plaidoyer pour les blindés des années 1930 ; une faïence de l’Île de Sein ; une plaque de blindage récupérée sur un navire allemand coulé en Méditerranée à la fin de la guerre. Des cartes, également, très révélatrices de la pensée géopolitique du Général : de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural », datant de 1947, avant la partition de l’Allemagne, témoignage de son sens des permanences historiques ; de l’Afrique et du Pacifique aussi, bien sûr, où des fils de laine relient les étapes de ses déplacements des années cinquante. Depuis, la machine à écrire sur laquelle Élisabeth de Miribel a tapé l’Appel du 18 juin, a trouvé sa place naturelle. De nombreux dirigeants mondiaux, dont, en 2014, Xi Jinping, sont venus en ce bureau rendre hommage à la figure du Général.

Cet immeuble est aujourd’hui le siège de la Fondation Charles de Gaulle10, dont la mission est de faire vivre la permanence du message gaullien. Pour ce faire, elle conduit des actions pédagogiques, mémorielles et scientifiques. Au plan pédagogique, il s’agit de faire connaître le message du général de Gaulle aux jeunes générations, par des parcours au long terme où se mêlent travail historique, visite des lieux gaulliens, et concours d’éloquence. L’ouvrage Enseigner de Gaulle témoigne de ce partenariat exemplaire avec l’Éducation nationale. Au plan mémoriel, l’ambition est de donner du sens aux commémorations gaulliennes, par des expositions (De Gaulle/Eisenhower en 2019, Comme en 40, au Musée de l’Armée, à compter de mai 2020), des cycles de conférences (comme De Gaulle et la Pologne), des publications régulières, comme la revue trimestrielle Espoir. L’action scientifique est au cœur de sa mission, assistée par un Conseil scientifique prestigieux, avec une activité de recherche historique qui prolonge l’énorme travail accompli depuis 1970, en ayant soin d’investiguer sans prudence excessive, d’ouvrir des dossiers parfois complexes ou douloureux.

Mais il s’agit aussi de questionner le présent à partir de cet héritage, d’interroger la permanence du socle gaullien dans nos Institutions, notre système de Défense, ou notre politique étrangère.

Le grand large

La figure de de Gaulle inspire enfin par-delà nos frontières. La Case de Gaulle, à Brazzaville, nous rappelle où fut la capitale de la France libre, entre Londres et Alger, où il vécut à la Villa des Oliviers. À Beyrouth, nous avons dû renoncer à mettre en valeur l’appartement où Charles de Gaulle résida entre 1929 et 1931, dans un immeuble désormais délabré du quartier excentré de Karakol Druze, que j’ai eu la chance de visiter avec le Président Jacques Chirac lors de sa première visite officielle. Seule une plaque rappelle sa présence. Mais grâce à une formidable initiative locale, soutenue par la Diplomatie française et par la Fondation Charles de Gaulle, bientôt, un nouveau lieu gaullien devrait voir le jour, l’Institut Charles de Gaulle du Liban11, sur le site de l’École supérieure des Affaires (l’ancien Hôpital Maurice Rottier de la France libre). De nombreux partenariats se développent partout dans le monde, notamment : avec la Chine, dans le prolongement du cinquantième anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques ; avec les États-Unis avec la First Alliance Foundation ; avec le Sénégal. Beaucoup d’autres projets sont en train de mûrir avec de nombreux partenaires.

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J’ai toujours voulu faire mentir François Mauriac, qui avait confié dans un chuintement désolé à un jeune gaulliste : « Je ne vous envie pas. J’ai connu le bonheur politique à l’âge d’homme. Vous l’aurez connu trop tôt, et vous serez malheureux le reste de votre vie ».

C’était penser que le gaullisme disparaîtrait avec la mort de Charles de Gaulle, alors que, quel que soit le nom qu’on lui donne, c’est une incarnation éternelle de l’âme de la France.

Qui se cristallise pour écrire de belles pages françaises, marquées par l’exigence de l’unité et du dépassement de soi. Le refus de la fatalité qui asservit, l’exaltation de la liberté de l’esprit. L’épanouissement personnel dans une société où la liberté économique doit se conjuguer, contre l’égoïsme social, avec la solidarité nationale. Une vision du monde, car la France est fidèle à sa mission universelle quand elle sait s’adresser à tous les peuples. Voilà des actes de foi et des engagements qui traversent les siècles et dont l’ombre portée est longue, tendue vers notre avenir. Et s’il nous arrive d’être en proie au doute, ou au découragement, il suffit de prendre la route de Colombey. Quand, à la cornée du bois, l’horizon se dégage et qu’apparaît, dans les lointains, la simple Croix de Lorraine de granit rose, surgit toujours l’espérance d’un nouveau commencement.

Hervé Gaymard
Président de la Fondation Charles de Gaulle

  1. Cf. Fondation Charles de Gaulle, Les voies « De Gaulle » en France, Cahiers n° 17, 2009.
  2. Pour un tour d’horizon richement illustré, voir Dans les pas de Charles de Gaulle, Paris, Artelia, 2017.
  3. Cf. Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, tome 3 : Le Salut, Paris, Plon, 1954, réédition 1970, p. 288.
  4. Cf. Jean-Paul Ollivier, De Gaulle à Colombey, Paris, Plon, 2010.
  5. Cf. Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, op. cit.
  6. Alors président de la Fondation Charles de Gaulle.
  7. Il appartient alors aux descendants du Vicomte François de Curel (1854-1928), Maître de forges apparenté à la famille Wendel, dramaturge, écrivain et membre de l’Académie française.
  8. Jean Dutourd, Conversation avec le général, Paris, Flammarion, 1990. Il note : « L’endroit semblait fort dépeuplé. Il était évident que personne n’avait envie de s’aventurer là, où il n’y avait rien à faire, à part de contempler un grand homme à la retraite, et qui n’avait pas la moindre chance de revenir un jour au gouvernement. Du reste, j’appris par la suite que de Gaulle n’éprouvait aucun agrément à y aller lui-même. Ne recevant à peu près pas de visites, il passait l’après-midi du mercredi à s’ennuyer. Je compris ainsi, rétrospectivement, pourquoi il me garda une heure, alors que je m’attendais à dix minutes d’entretien au plus. »
  9. Sous la Ve République, le 5 rue de Solférino sera le siège des campagnes électorales pour les referenda, ainsi que pour l’élection présidentielle de 1965.
  10. Elle a succédé à l’Institut à la faveur du colloque du centenaire, De Gaulle en son siècle, organisé par Bernard Tricot, en 1990, dont les actes en ont été publiés en neuf volumes aux Éditions Plon.
  11. Il s’agira d’un lieu de rencontres, de débats, de formation également pour nourrir la réflexion des chefs de demain, qu’ils agissent dans le secteur public ou privé, avec le sens du temps long et l’art de la gestion de crise.