« L’insularité appelle un traitement spécifique en termes économiques, politiques et sociaux »

Gilles Simeoni, président du Conseil exécutif de Corse, déplore que la dimension insulaire des îles ne soit pas prise en compte dans les politiques publiques de l’Union européenne. Or, la création d’un véritable espace euro-méditerranée est aujourd’hui plus que jamais un horizon d’actions indispensable pour l’Europe. Les territoires insulaires ont, en effet, un rôle majeur à jouer, notamment celui de pont entre la rive Nord et la rive Sud de la Méditerranée.

Revue Politique et Parlementaire – Comment définiriez vous l’Europe ? Quels sont les marqueurs historiques ? 

Gilles Simeoni – L’Europe est un projet politique inachevé et qui est plus que jamais essentiel. Historiquement, l’Europe a permis de dépasser les logiques de guerres qui, malheureusement, ont souvent été la règle entre les différents États européens. Elle doit s’affirmer aujourd’hui comme un acteur majeur, au plan interne et sur la scène internationale.

RPP – La Corse, de par son histoire, a-t-elle quelque chose à dire à l’Europe ? 

Gilles Simeoni – Oui, la Corse a quelque chose à dire à l’Europe et elle a besoin d’Europe. Là aussi, si on se retourne vers l’histoire, on peut se rappeler, avec une part non dissimulée de fierté, que notamment au XVIIIe siècle la Corse a su susciter l’intérêt et l’admiration de l’Europe des Lumières parce qu’elle a été l’une des premières expériences démocratiques fortes qui a inspiré nombre de révolutions comme la Révolution française et la Révolution américaine. Dans un passé plus récent, notamment depuis la renaissance du mouvement régionaliste, ensuite autonomiste et nationaliste, l’Europe a toujours constitué un horizon d’action parce que ressentie comme plus ouverte aux revendications, culturelles et politiques, que l’État centralisateur et jacobin. Enfin, comme beaucoup de régions et de territoires insulaires, mais sans doute davantage par rapport à certaines spécificités notamment économiques, je pense que la Corse a intérêt à s’inscrire résolument dans une vision européenne de son présent et de son avenir.

RPP – La Corse est aussi méditerranéenne. 

Gilles Simeoni – La dimension méditerranéenne doit être à mon avis consubstantielle de notre vision stratégique. La coopération et l’action euro-méditerranéennes, qui permettent de faire la jonction entre d’un côté notre appartenance européenne et de l’autre notre ancrage méditerranéen, sont effectivement des leviers d’action extrêmement puissants, y compris de façon très opérationnelle. 

RPP – Depuis quelques années, on assiste en Europe au retour en force des États-nations notamment à travers des mouvements que l’on qualifie de populistes. Ce phénomène ne vient-il pas concurrencer l’Europe des régions, cette idée, importante de la construction européenne, d’un dialogue privilégié entre les régions et Bruxelles à côté, voire au-delà, des États-nations ? 

Gilles Simeoni – Il y a peut-être un basculement, la suite nous le dira. Mais ce sont deux visions qui sont clairement concurrentes voire antagonistes. Pendant longtemps l’Europe a été objectivement perçue comme l’Europe des régions et donc favorable à une vision a minima décentralisatrice voire souvent fédéraliste de l’organisation administrative et institutionnelle, notamment sous l’influence de grands pays comme l’Espagne, l’Allemagne. Aujourd’hui cette vision continue d’exister mais est concurrencée par deux processus convergents. D’abord l’émergence des nationalismes ou populismes qui surinvestissent l’État comme représentation politique et idéologique. Mais ils ne sont pas les seuls car dans le camp dit du progressisme ou qui parfois s’autoqualifie de progressiste, par opposition au nationalisme chauvin revendiqué et assumé, il existe aussi cette vision très étatiste y compris de l’Europe. Par exemple, le président de la République a fait campagne sur une révolution copernicienne avec le pacte girondin.

Or, on se rend compte que le pacte girondin peine et tarde à éclore tandis que la vision étatiste de l’action, y compris de l’action de la France au plan européen, est dominante pour le moment.

Un signe fort, et récent, de cette tendance convergente entre des forces politiques que pourtant tout est censé opposer est pour moi l’indifférence et l’hostilité européennes par rapport à la crise catalane. On peut penser ce que l’on veut de la revendication d’indépendance d’une large partie du peuple catalan, mais je n’aurais jamais imaginé, en tant que citoyen, qu’en 2019 l’Europe reste silencieuse voire complice lorsqu’un État se propose de condamner des représentants de la société civile et des élus à des peines criminelles de quinze ou vingt ans de prison simplement pour avoir organisé un scrutin, fut-il illégal. Cela me paraît totalement contraire à ce qu’est l’esprit de l’Europe et à ses valeurs historiques.

RPP – L’Union européenne n’a pas eu véritablement une position qui tendait à établir un dialogue dans la crise catalane. 

Gilles Simeoni – L’Europe en tant qu’institution s’est totalement désintéressée de la crise catalane. Elle a considéré que cette question relevait uniquement de la politique intérieure d’un de ses États-membres. Elle a soutenu que l’échelon qui primait et qui avait vocation à gérer seul cette difficulté et cette crise politique majeure est l’échelon étatique. Et cela montre qu’aujourd’hui l’Europe est bien davantage l’Europe des États que l’Europe des régions, des peuples et des citoyens. 

RPP – Cela veut-il dire qu’il y a une régression par rapport à une époque où l’Europe était plus ouverte sur cette question-là ? 

Gilles Simeoni – Certains pourront considérer que c’est un progrès ou une clarification. Je considère pour ma part que c’est effectivement une régression. Et même une régression majeure, à analyser comme une des déclinaisons de la crise politique du projet européen. Laquelle crise porte également sur la vision politique, le sens du projet européen, l’insuffisance chronique des dimensions sociale et de solidarité, au plan interne comme avec celles et ceux qui ne sont pas membres de l’Union européenne, la faiblesse de l’action internationale de l’Union. Le fait que l’Europe ne soit pas capable, y compris en son sein, de rappeler ce que sont ses valeurs ou de se poser en arbitre entre un État et un peuple sans État est à mon avis le signe d’une faiblesse dangereuse.

RPP – Au regard de la situation corse, les instances européennes ne sont pas aujourd’hui un facteur susceptible d’aider au déblocage de la relation avec l’État ? 

Gilles Simeoni – D’abord il faut être lucide. La Corse sur le plan démographique, économique et politique pèse peu par rapport à l’ensemble de l’UE et à ce qui est perçu comme essentiel et prioritaire par ses instances. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui nous a conduits à développer une stratégie de convergence et de rapprochement avec d’autres îles et territoires pour essayer d’atteindre la masse critique, qui permette de faire que l’on soit plus audible et plus crédible lorsqu’on s’adresse aux institutions européennes. Il faut que nous tenions compte aussi de l’évolution globale. 

Hier, il y avait des conflits armés y compris au sein de l’Europe. Je pense à l’Irlande, au Pays basque, dans une moindre mesure à la Corse, des conflits armés autour de la notion du peuple, des actions terroristes notamment aussi par rapport à des groupuscules d’extrême gauche, voire d’extrême droite. Aujourd’hui cela a pratiquement disparu. Le seul terrorisme qui subsiste à titre principal c’est celui de l’islamisme radical. Il y a cet ennemi intérieur et extérieur identifié, mais il n’y a plus d’urgence militaire ou politique à traiter un conflit ouvert au sein de l’Europe. Donc reste la capacité des peuples sans État à problématiser leurs aspirations et difficultés en termes économiques, politiques et sociaux. Même si la Catalogne pèse beaucoup économiquement, politiquement elle n’a pas réussi à faire que l’Europe s’implique dans la recherche d’une solution à la crise. Cet égoïsme européen avait, sans doute, été sous-estimé y compris par les forces et leaders indépendantistes catalans qui sont traditionnellement pro-européens et qui étaient convaincus que l’Europe serait un moyen de dépasser l’État espagnol.

Je crois que de ce côté-là ils ont peut-être mésestimé le poids des États et des logiques interétatiques au sein de l’UE. 

Aujourd’hui en Irlande il n’y a plus de conflits, mais le problème politique est corrélé au Brexit. En Corse il n’y a plus de violence politique clandestine, mais si on se contente des indicateurs et des ratios considérés par l’Union européenne, c’est un territoire de 330 000 habitants qui ne pèse rien en termes de PIB et par conséquent c’est un problème extrêmement marginal pour le moment. Il faut donc réinscrire la Corse et sa dynamique dans une vision élargie et beaucoup plus globale. Avec une réflexion sur la politique à mener par l’Europe en Méditerranée, sur le rôle des régions et territoires insulaires de la Méditerranée entre la rive nord et la rive sud, sur toute la problématique
euro-méditerranéenne qui est une façon de dire que nos régions, nos territoires et nos pays ne doivent plus être considérés et ne se pensent plus, eux-mêmes, simplement comme des périphéries en souffrance mais ayant l’ambition légitime de s’affirmer comme des acteurs qui contribuent aussi à la définition et à la pertinence du modèle européen. 

RPP – Il y a aujourd’hui une vraie question sur l’évolution institutionnelle de l’Europe. Y a-t-il une place pour les autonomies régionales ? Si oui comment, de quelle manière ?

Gilles Simeoni – Je pense qu’il y a la logique très prégnante de la force du modèle étatique et interétatique mais qui coexiste aussi avec une décentralisation, un fédéralisme, une autonomie qui sont souvent la règle dans beaucoup de pays importants de l’Europe et qui sont vécus de façon apaisée aussi bien par les citoyens que par les institutions. Cela est quand même un élément fort qui permet de dire que même si, pour l’instant, ça court un peu comme une source souterraine, ça existe. Objectivement c’est donc un appui pour celles et ceux qui, comme nous, militent pour des compétences élargies. 

Par ailleurs, je crois que la crise globale que rencontrent à la fois les États européens et l’Union européenne, plaide aussi, à un moment donné, y compris au plan interne, pour la nécessité absolue de repenser le modèle politique, économique et social vers plus de démocratie sur le plan politique, de démocratie réelle, de subsidiarité dans le fonctionnement institutionnel, plus de proximité en termes économiques avec la logique des circuits courts et enfin une vision de la société à échelle plus humaine. À mon avis l’émergence d’une Europe nouvelle plus généreuse, plus forte, plus rayonnante, plus solidaire passe aussi par cette profonde évolution au plan interne. Cela va dans le sens de l’histoire.

RPP – Depuis 1992 le modèle dominant à Bruxelles est un modèle plutôt libéral, de libre échange, très anglo-saxon parfois même davantage que celui des Anglo-Saxons. Parce qu’il s’agit d’un modèle mondialisé et standardisé, ne vient-il pas entrer en collision avec la préservation et la protection des identités des régions périphériques qui cherchent aujourd’hui à exister ?

Gilles Simeoni – La notion de protection dans le champ de l’identité induit presque mécaniquement la logique du repli et donc de l’identité défensive donc, par glissements successifs, d’un nationalisme qui est un nationalisme de défense à un nationalisme de rejet et d’exclusion. Je pense que ce n’est pas ainsi qu’il faut penser la question de l’identité. Je la vois plutôt en termes d’ouverture, de respiration démocratique et de capacité à maintenir des peuples dans leur existence en tant que communauté historique tout en étant pleinement partie prenante d’un monde d’ouverture et d’échange. Je crois vraiment, et c’est sans doute l’un des enjeux des élections européennes à venir même si elles ne permettront certainement pas d’apporter des réponses aussi tranchées que la situation le mériterait, qu’on ne pourra réussir l’Europe, et donc au-delà de l’Europe la rénovation profonde de la vie politique, qu’en ayant, partout où cela est nécessaire, le courage d’un certain nombre de ruptures.

Par exemple je reste persuadé que le modèle économique dominant sur lequel s’est construit l’Europe est un modèle qui conduit à l’impasse, y compris au plan de la destructuration culturelle et sociétale.

Par exemple l’enjeu écologique qui est central, et d’ailleurs perçu comme tel par de nombreux citoyens notamment les plus jeunes – le parti Femu a Corsica a participé, avec la fédération RPS, à la liste EELV conduite par Yannick Jadot –, reste ressenti par une grande part de la classe politique comme un simple enjeu électoral. Toutes les listes, notamment en France, ont tenu à s’affirmer comme soucieuses d’une vraie rupture dans le domaine de la transition écologique. Mais beaucoup n’en tirent jamais les conséquences. À décharge il faut reconnaître qu’il est difficile de réformer en profondeur un pays ou une construction comme la construction européenne, dans une équation qui est forcément contrainte. Il faut pourtant avoir ce courage politique. 

RPP – La montée de l’euroscepticisme un peu partout sur le territoire européen laisse penser que le sentiment d’échec du modèle européen prédomine dans les opinions publiques. Comment fait-on aujourd’hui pour redonner confiance dans le projet européen ?

Gilles Simeoni – Je pense que c’est parce que le projet européen n’est pas suffisamment fort et lisible, y compris en termes de sens et de valeurs, de réponses concrètes aux problématiques des citoyens, qu’il y a une rétractation sur l’État ou sur le pays ressenti comme l’horizon indépassable de l’action économique, politique et sociale ou du projet politique. Le seul moyen de redonner de la crédibilité à l’Union européenne c’est d’abord de retrouver de la lisibilité et de la proximité avec les citoyens et de renforcer les procédures démocratiques qui permettent à chacun de se sentir véritablement européen et partie prenante au projet européen. Cela se décline aussi à travers la réponse à ce qui est ressenti d’une façon très majoritaire comme une distance démocratique, une absence de contrôle, notamment à travers l’élection ou à travers la nécessité de rendre des comptes aux citoyens de l’action politique et administrative des institutions européennes. Cela passe aussi certainement par un renforcement des organes qui sont désignés par le suffrage universel, je pense notamment au rôle du Parlement européen. Enfin, c’est aussi se mettre d’accord sur une vision véritablement partagée et non pas une Europe qui soit un peu le champ de bataille où se défendent les intérêts nationaux. Par exemple, Emmanuel Macron s’affirme profondément européen, mais beaucoup de ses partenaires lui reprochent de penser l’Europe comme l’ombre portée de la France.

RPP – Il y a aujourd’hui un traitement de l’insularité en Europe à travers les différents États-nations qui est assez homogène à l’exception notable de la France. Quelle est votre vision de l’insularité dans le cadre européen et comment doit-on essayer de construire une politique commune ?

Gilles Simeoni – L’insularité appelle un traitement spécifique en termes institutionnels, économiques, politiques et sociaux. Mais l’insularité est aussi culturelle et je dirais qu’elle fait partie du soubassement de l’identité culturelle qui est commune à tous les insulaires. Il y a beaucoup de choses écrites là-dessus. Je fais toujours référence à un texte que je trouve magnifique Effacer la mer, de Jean Toussaint Desanti, qui explique bien cette ambivalence permanente de l’insulaire qui est à la fois d’ici et de là-bas. Il y a d’abord cette dimension là. Ensuite, pour être plus prosaïque, il y a le fait que l’insularité, quand bien même recouvrerait-elle des situations très hétérogènes, suscite une communauté de problèmes et appelle souvent des réponses qui incluent ou qui devraient inclure le fait insulaire comme un élément structurant des politiques publiques. Pour l’instant c’est une catégorie absente dans le registre des politiques publiques de l’Union européenne. C’est-à-dire que la dimension insulaire des territoires n’est jamais reconnue en tant que telle. Cela devrait être le cas à travers des politiques et programmes spécifiques, soit l’insertion d’une clause d’insularité, lorsqu’elle est justifiée, au sein d’une politique globale. Ce sont des revendications fortes des territoires insulaires que nous avons mises en forme notamment à travers le travail effectué depuis 2015 pour essayer de dégager une convergence stratégique entre tous les territoires insulaires de l’Union européenne et particulièrement les îles de Méditerranée. La Collectivité de Corse est fortement impliquée dans cette dynamique. Deux mois après mon élection, le premier voyage que j’ai effectué avec des membres du Conseil exécutif a été en Sardaigne. C’était aussi un geste politique symbolique fort parce que bien que la Sardaigne ne soit qu’à onze kilomètres de la Corse, la très grande majorité de la génération de nos parents n’y a jamais mis les pieds. Cela montre bien que la géographie est aussi le produit de l’histoire et de la politique. Depuis qu’ils sont devenus Français, on a appris aux Corses à regarder uniquement vers Paris, vers le Nord, ou vers l’Empire colonial, et cela a été jusqu’à les conduire à oublier qu’ils étaient corses et méditerranéens. Au début des années 60 lorsque la revendication régionaliste a commencé à renaître, les Corses ne savaient même plus ce qu’était le drapeau corse. Ils avaient oublié ou refoulé qu’ils participaient de l’histoire d’ensemble de cette mer-continent. Cela nous a même conduits à projeter sur nos voisins une espèce de complexe du colonisé et un complexe de supériorité des colonisés. Nous étions les plus pauvres des Français, mais en même temps nous étions beaucoup plus riches et mieux lotis que les Sardes. Le fait d’aller en Sardaigne a été aussi une façon de dire retrouvons-nous, réapprenons à regarder non plus seulement dans une seule direction, même s’il faut regarder vers Paris et vers le Nord, mais commençons à repenser ce que nous sommes, y compris dans le cadre d’un espace euro-méditerranéen qui est à inventer et à construire.

C’est la raison pour laquelle j’ai essayé de dire et de démontrer que le projet méditerranéen est aujourd’hui plus que jamais pour l’Europe et pour les États, notamment du Sud, qui la composent un horizon d’action indispensable.

Et dans ce projet les îles et les territoires méditerranéens ont un rôle majeur à jouer pas seulement en tant que zones à développer d’un point de vue économique parce qu’elles seraient en retard, mais en tant qu’acteurs, au titre d’une politique volontariste qui consiste à créer des ponts, à repenser des solidarités, à avoir une logique beaucoup plus transversale. Et c’est ce qu’on a essayé de faire au cours du voyage en Sardaigne ou au sein de la commission des îles de la Conférence des régions périphériques maritimes (CRPM) dont j’ai l’honneur d’avoir été élu président. La CRPM est une institution qui n’a pas de gros moyens mais qui est écoutée et qui a vocation à rappeler aux États de rattachement et aux institutions européennes, notamment à la Commission, qu’aujourd’hui 20 millions de citoyens européens sont des insulaires. C’est important. Mais la réponse qui nous est apportée aujourd’hui c’est pour nous dire « oui mais vous comprenez l’insularité recouvre des situations qui sont très hétérogènes ». Ce qui est vrai, car on ne peut pas comparer l’île au large de l’Irlande qui compte 25 habitants et la Sicile qui en comprend plus de 5 millions, c’est évident. 

Mais il n’empêche que l’insularité génère un tronc commun de difficultés ou d’attentes et qu’après ce tronc commun il faut apporter des réponses différenciées en fonction des autres critères du territoire. C’est la raison pour laquelle dans une lettre que nous avons écrite ensemble avec la Sardaigne et les Baléares nous avons sollicité du président de la Commission européenne et de nos gouvernements respectifs l’inclusion d’une clause d’insularité chaque fois que nécessaire dans toutes les politiques publiques. Cette clause pourrait être ensuite déclinée de façon opérationnelle y compris en introduisant un critère de périphéricité. On ne va pas traiter de la même façon l’île qui est à 10 kilomètres du continent et celle qui est à 1 000 kilomètres. Ce que nous disons c’est qu’entre la région de droit commun européenne et le territoire ultrapériphérique il y a la place pour la prise en compte d’une insularité périphérique. Je vous donne un exemple sur le plan économique, Marie-Antoinette Maupertuis, qui est membre du Conseil exécutif de Corse en charge notamment des Affaires européennes et économiste de formation, a rédigé un rapport sur les difficultés spécifiques rencontrées par les entreprises insulaires. Il est objectif. Il y a un certain nombre de contraintes et de surcoûts, comme le transport mais pas seulement. Ce rapport a été voté à l’unanimité. Autre exemple, dans le cadre des discussions politiques que l’on mène avec le gouvernement français et avec les institutions européennes pour essayer d’obtenir un statut fiscal et social pour la Corse, la Chambre de commerce et d’industrie de Haute Corse a commandé une étude à Goodwin, un cabinet spécialisé qui travaille par ailleurs régulièrement avec les autorités étatiques. Ce cabinet a évalué le coût de l’insularité entre 700 millions à un milliard d’euros par an. On voit bien qu’il y a un matériau objectif pour dire qu’on a besoin de politiques publiques spécifiques et qu’il est nécessaire de prendre en compte l’insularité.

Par ailleurs, il est évident que si la Corse parle seule à Bruxelles il y a peu de chance pour qu’elle soit entendue. Il faut donc se regrouper, travailler ensemble et essayer de construire un corpus commun de demandes.

C’est ce que nous avons fait, en mettant en place des solidarités concentriques. Le premier cercle c’est la Corse, la Sardaigne et les Baléares. Nous sommes aujourd’hui rejoints par la Sicile qui souhaite également participer. Cette démarche semble pertinente, y compris par rapport à la Méditerranée occidentale, qui est quand même un écosystème qui fait sens d’un point de vue stratégique, des enjeux avec le Maghreb, etc. Bien sûr nous connaissons des situations différentes, mais nous avons écrit ensemble pour rappeler que nous étions là, que nous avions des problèmes spécifiques et que nous devions nous asseoir autour d’une table à Bruxelles pour en parler. Il faut savoir que pour la Commission européenne cela relève avant tout de l’État-membre, c’est à lui de défendre devant la Commission et devant les institutions européennes la demande de prise en compte de la spécificité de l’insularité. Nous avons donc besoin du soutien de notre État-membre. L’Italie a soutenu la Sardaigne et la Sicile, l’Espagne a plutôt soutenu les Baléares, pour ce qui nous concerne nous avons reçu une lettre de Nathalie Loiseau le 21 mars qui ne dit rien de précis. Nous sommes donc en stand by.

RPP – Donc pour Bruxelles cela relève prioritairement des compétences des États ?

Gilles Simeoni – Aujourd’hui il ne peut pas y avoir de dialogue politique direct entre un territoire insulaire et Bruxelles a fortiori dans le cadre de l’organisation étatique française. On retrouve là le problème de la légitimité politique des instances infra-étatiques.

RPP – Et les réponses sont différentes en fonction des États. Du côté de l’Italie et de l’Espagne il y a manifestement une plus grande sensibilité à la question. Est-ce du côté français que l’on est le plus frileux ?

Gilles Simeoni – Oui effectivement et cela rejoint d’ailleurs le regard que portent en général nos amis européens ou méditerranéens sur la gestion actuelle de la question corse. Ils s’étonnent que cela n’aille pas plus vite et plus loin dès lors qu’il n’y a plus de débat sur la nature démocratique du combat qui est mené, dès lors que l’on est dans un périmètre de revendications qui, même si elles peuvent opposer, relèvent quand même du débat politique normal en démocratie. Souvent, ils ne comprennent pas que l’État reste dans une position aussi figée et que nous n’arrivions pas à trouver une écoute plus forte.

RPP – Là on parle des homologues régionaux ?

Gilles Simeoni – Oui mais c’est également le sentiment des États. Dans tous les cas c’est comme cela que je le ressens. Il est vrai aussi qu’il est plus facile de s’intéresser aux problèmes des autres que de régler les siens.

RPP – Et du côté de Bruxelles quelle est la sensibilité ? 

Gilles Simeoni – Nos interlocuteurs bruxellois réfléchissent sur des grandes masses, notamment budgétaires, ce qui est souvent aussi la clef de lecture des problèmes des fonctionnaires européens voire des représentants de la Commission. Si on interroge la situation corse uniquement à travers des ratios budgétaires ou financiers, nous n’obtiendrons rien. L’impression que nous avons pour le moment c’est plutôt celle d’une écoute polie mais qu’ils ont d’autres choses plus importantes à faire.

RPP – Comment qualifieriez-vous la relation entre la Corse et les autres régions ?

Gilles Simeoni – Avec les régions de France continentale et les DROM, elle est excellente. Je pense que notre ligne politique et, au-delà du verbe, nos actes ont contribué à lever un certain nombre d’hypothèques, de dissiper des malentendus et des préjugés qui pouvaient être dominants sur le continent par rapport à la perception de la Corse, aussi bien du côté de l’opinion publique et des citoyens que de celui des élus et de la classe politique. Le Conseil exécutif et l’ensemble des élus y compris le président indépendantiste de l’Assemblée de Corse, Jean Guy Talamoni, travaillons étroitement avec Régions de France. J’entretiens des relations suivies avec tous les présidents des régions de droit commun et des régions d’outre-mer. Il existe un respect et une estime réciproques, la volonté de travailler ensemble et des projets qui sont portés en commun. La même dynamique se retrouve à l’Assemblée nationale où les trois députés nationalistes ont construit avec leurs homologues continentaux et d’Outre-Mer des relations fortes aux plans humain et politique. Des relations qui se sont notamment concrétisées par la création d’un groupe parlementaire, « Territoires et libertés », qui réunit des députés et des forces politiques hier très éloignées, voire opposées, sur la vison des rapports à développer entre la Corse et la République. C’est pour nous un élément fort d’espoir parce que je pense qu’aujourd’hui l’attitude qu’ont les gouvernements successifs ressemble à un jeu de rôle.

On dirait que dès lors qu’ils sont élus ou nommés, le président de la République et les membres du gouvernement sont dans l’obligation d’avoir une attitude qui consiste à dire « c’est non » à tout dès lors que l’on parle de la Corse.

Comme si dire oui ou accepter même de discuter devait être nécessairement considéré comme un signe de faiblesse ou de renoncement aux principes républicains. 

RPP – Cela a-t-il été le cas de tous les exécutifs ?

Gilles Simeoni – Paradoxalement, les gouvernements et l’État ont été beaucoup plus souples lorsque la situation était bloquée et violente, avec des interlocuteurs tantôt ultra-minoritaires, tantôt clandestins ou susceptibles de poser un certain nombre de problèmes d’un point de vue de la légitimité démocratique. À cette époque, malgré cela, on parlait – certes avec des arrière-pensées – et on avançait – au moins un peu –. Les courbes se sont totalement inversées. Quand le nationalisme était minoritaire et violent il y a eu des phases de répression brutale, mais aussi des avancées politiques significatives, en 1982, 1991, 2000…. Aujourd’hui qu’il a clairement et définitivement renoncé à la violence clandestine, qu’il est majoritaire dans les urnes, que la société corse tout entière a dégagé des consensus forts pour avancer dans des domaines essentiels, et que nous proposons un horizon d’action institutionnel – l’autonomie de plein droit et de plein exercice –, qui respecte les valeurs et principes fondamentaux de la République, l’État nous dit : on ne parle plus de rien, ni aujourd’hui, ni demain. C’est fondamentalement antidémocratique et c’est également dangereux, car cela redonne mécaniquement un espace politique à celles et ceux qui disent que la démocratie ne sert à rien. 

RPP – Comment expliquez vous le passage d’un Emmanuel Macron qui, lorsqu’il était candidat à la présidence de la République, était favorable à un droit à la différenciation à celui qui aujourd’hui tient un discours qui est beaucoup plus orthodoxe, proche de la logique jacobine ?

Gilles Simeoni – Il peut y avoir plusieurs explications. Y a-t-il eu un raidissement de sa part ? Un calcul au départ ? Des maladresses et incompréhensions réciproques ? Existe-t-il des groupes d’intérêt qui sont dans une logique de « faucons » ? les hypothèses peuvent d’ailleurs se combiner. Une hypothèse politique de fond, qui est crédible, est que le pacte girondin évoqué ne soit en fait qu’un appendice très technique, voire technocratique, au sein d’une vision globale qui reste très centralisée, avec un État omnipotent. Il y a d’ailleurs une confusion, entretenue à dessein, entre des concepts pourtant très différents. Par exemple, le président de la République, lorsqu’il est venu à Cozzano, a entretenu l’ambiguïté entre déconcentration et décentralisation, entre autonomie et indépendance, en mêlant les notions entre elles, alors que ce sont des catégories clairement identifiées y compris d’un point de vue technique. À coté de ce premier élément, on a aussi le sentiment d’un surinvestissement idéologique de la part de l’État et de ses représentants. Toute demande avancée par la Corse et la majorité nationaliste est ressentie comme une atteinte ou un risque d’atteinte au dogme républicain unitaire, avec en arrière-plan le fait que l’affaire de l’assassinat du préfet Érignac, dans sa dimension tragique sur le plan humain et extrêmement grave au plan politique, pèse en permanence dans les relations entre la Corse et l’État, et interdirait toute recherche d’une solution politique globale. Alors même que c’est la responsabilité des gouvernants à toutes les époques, dans tous les pays et en toutes circonstances de travailler, non pas à l’oubli, mais à cicatriser les blessures et à réconcilier les mémoires, entre les parties qui ont souffert d’un conflit. L’histoire de la France, de l’Europe, de l’humanité c’est aussi la capacité de résilience, la capacité à dépasser y compris les gestes les plus douloureux, pour construire l’avenir. Et cela a été le cas aussi, par exemple, pour la période coloniale et son lot de drames et de massacres, ou encore, plus récemment, en Kanaky pour tourner la page des affrontements.

RPP – La question migratoire est vraisemblablement à l’origine des plus grandes tensions à l’intérieur de l’Union européenne. Lors de l’affaire de l’Aquarius, la collectivité a pris une position extrêmement claire en proposant d’accueillir le bateau. L’État français lui a répondu que ce n’était pas de sa compétence. La majorité nationaliste à la collectivité défend une vision inclusive du nationalisme. Aujourd’hui ne craignez-vous pas qu’à côté de cette vision inclusive du nationalisme, y compris même en Corse, une vision d’un nationalisme plus fermé, plus identitaire se développe notamment à travers cette question migratoire qui traverse toutes les sociétés européennes ?

Gilles Simeoni – Je répondrai à votre question par trois points. D’abord la notion même de nationalisme est forcément ambiguë. D’un côté elle charrie des effluves d’intolérance, de rejet, parfois même de xénophobie. De l’autre il se trouve qu’historiquement et depuis cinquante ans, en Corse, elle a été retenue par la pratique politique dominante y compris journalistique, pour qualifier un courant qui est fondamentalement progressiste. Donc, le même terme recouvre deux réalités et deux visions politiques totalement différentes et antagonistes. Dans notre conception, il existe un peuple corse, qui a des droits, une langue, une identité, une histoire, un rapport particulier à sa terre, un imaginaire et qui, en même temps, se définit par le projet, donc à travers le « vouloir-vivre, être et faire société » ensemble. Être Corse n’est donc pas une question de lieu de naissance, de couleur de peau, de religion, c’est avant tout la volonté de se sentir partie prenante de cette langue, de cette culture et de cette histoire. Celle d’hier, qui nous a constitué en tant que Peuple et en tant que Nation, et celle d’aujourd’hui, qui est en train de s’écrire et à laquelle chaque citoyen est appelé à contribuer, dans le respect de toutes les opinions. On voit bien que nous sommes là aux antipodes d’un nationalisme de repli. 

Deuxième point sur la question migratoire. Il est vrai que j’ai tout de suite et de façon spontanée dit que les ports de Corse étaient ouverts à l’Aquarius. Cela a également été dit par le président de l’Assemblée de Corse, par la majorité nationaliste de façon naturelle, et aussi par d’autres forces politiques, notamment le groupe de Jean-Charles Orsucci qui appartient pourtant à la majorité présidentielle. Pour ce qui nous concerne cela fait partie de l’ordre de ce qui est naturel et spontané. Avons-nous à expliquer pourquoi nous tendons la main à des enfants, des femmes et des hommes qui sont en situation de souffrance ou de danger ? C’est un geste constitutif d’un devoir d’humanité qui transcende les systèmes et les époques. Par ailleurs, l’hospitalité et la solidarité ont été des constantes dans l’histoire de la Corse, y compris aux moments les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. Au-delà de cela, la question migratoire est une question objectivement difficile et dont on peut comprendre aussi qu’elle suscite des craintes, des réactions excessives, des tentations de repli ou de rejet. Dans une ville où il y a 30 000 habitants on ne peut pas avoir 5 000 personnes qui arrivent sans travail, sans papier avec des codes culturels différents. Car il est inéluctable que cela conduise à des tensions et à des conflits.  Mais le courage politique c’est aussi de refuser les réactions épidermiques ou les réflexes de repli et de proposer des systèmes globaux qui permettent de traiter des problèmes complexes.

L’Europe doit être généreuse, hospitalière, et solidaire.

Et il faut mettre en oeuvre ces principes intangibles à travers des réponses pragmatiques, innovantes, et dans lesquelles chaque État-membre et chaque territoire prend sa juste part.

Troisième point. En Corse comme ailleurs, il peut y avoir des actes xénophobes ou racistes. Ce qui compte c’est ce qu’on dit et ce qu’on fait. Notre famille politique a un fonctionnement clair. Nous disons ce que nous pensons, nous affirmons les valeurs de solidarité, de justice, et d’humanisme auxquelles nous croyons et nous avons et devons avoir des comportements politiques en adéquation avec ces valeurs. Le tout dans le cadre d’un projet politique d’ensemble qui vise à faire reconnaître l’existence de notre peuple et de ses droits, et à construire une société émancipée et apaisée.

RPP – Pourriez-vous nous citer un homme européen, un moment européen et un symbole de l’Europe ?

Gilles Simeoni – Pour l’homme, en forme de clin d’œil, je dirais Pascal Paoli car cela fait la transition entre la Corse et l’Europe d’hier, et les enjeux d’aujourd’hui. Pour mémoire, Paoli fut non seulement « U Babbu di a Patria », le Père de la Nation corse indépendante qui s’opposa à l’occupant génois et à l’arbitraire royal au XVIIIe siècle, mais aussi un homme des Lumières, un précurseur en matière de tolérance religieuse, d’égalité des sexes, d’acquisition de la citoyenneté par le droit du sol et de modernité politique, avec la première Constitution écrite, avant même celles issues des Révolutions française et américaine.Le moment c’est la capacité à sortir de la guerre après 1945. Il a fallu un courage et une lucidité immenses pour penser l’Europe et commencer à la faire à ce moment-là. L’initier par les connexions économiques a forcément conduit à délaisser un peu le terrain du symbolique. D’ailleurs, concernant le symbole, je n’arrive pas à en citer un spontanément, même si après réflexion, me vient à l’esprit l’image de François Mitterand prenant la main d’Helmut Kohl. Une image qui est aussi le symbole de l’Europe qu’il nous reste à construire, et bien au-delà de la seule relation entre la France et l’Allemagne.

Gilles Simeoni
Président du Conseil exécutif de Corse
Propos recueillis par Arnaud Benedetti et Tsiory Razafindrabe