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dans Politique

L’ordre ou le chaos

Alain JuilletParAlain Juillet
12 octobre 2026
L’ordre ou le chaos

Source : Pierre Laborde / Shutterstock.com

Libre opinion

L’élection présidentielle n’est pas jouée. Mais l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen pose une question qui dépasse la compétition entre candidats : tous les  perdants accepteraient-ils le verdict des urnes, ou certains chercheraient-ils à organiser un troisième tour dans la rue ? La règle républicaine doit être claire avant le scrutin, et non redécouverte selon son résultat.

Les blocages de lycées et les affrontements de ce début d’octobre donnent à cette interrogation une portée concrète. Bien qu’ils interpellent sur le comportement d’un parti et de son candidat, ils ne prouvent pas l’existence d’un plan destiné à contester une élection future. Mais ils permettent d’observer la réaction de l’État et la capacité d’une mobilisation à en entraîner d’autres. Pour ceux qui cherchent la déstabilisation, une protestation peut ainsi devenir un test en vraie grandeur, sans que tous ses participants aient conscience de l’usage qui en est fait.

Historiquement, la droite autoritaire se réclame de l’ordre, y compris par la force, tandis qu’une partie de la gauche révolutionnaire voit dans le chaos un moyen de renverser le pouvoir. Certains anarchistes associent la destruction des contraintes à la conquête de la liberté. Chez Trotsky, l’insurrection suppose une organisation capable d’entraîner les masses, et non le seul complot d’une minorité. Ces logiques ne décrivent pas toute opposition, mais elles éclairent le risque d’une utilisation politique du désordre.

Quand un groupe considère que la majorité du pays lui ferme la voie du pouvoir, il peut être tenté de déplacer le combat sur un terrain où le nombre d’électeurs ne compte plus. L’objectif devient de montrer que l’État est incapable de maintenir l’ordre et d’assurer la sécurité des citoyens. Plus la désorganisation s’étend, plus son impuissance paraît évidente. Les plus déterminés peuvent alors espérer s’imposer avec l’aide de sympathisants qui n’en mesurent pas les conséquences. Ce sont les « idiots utiles » de la déstabilisation.

La première étape consiste alors à entraîner une catégorie sociale réceptive ou suffisamment encadrée pour provoquer des perturbations visibles. Celles-ci doivent convaincre d’autres groupes que le moment est venu de manifester à leur tour, chacun avec ses difficultés et ses demandes matérielles. C’est le principe de la convergence des luttes. Mais lorsqu’elle est mise au service d’une stratégie insurrectionnelle, la satisfaction des revendications devient secondaire : ce qui est recherché, c’est le blocage général.

Depuis Mai 68, nous savons la place que peuvent prendre les lycéens et les étudiants dans une mobilisation. La générosité, le sentiment d’injustice, l’inconscience et le goût de l’aventure peuvent se mêler à cet âge. Les agitateurs savent profiter de cet enthousiasme pour entraîner des jeunes beaucoup moins avertis qu’eux. La jeunesse devient ainsi une cible privilégiée pour qui veut éprouver la capacité de réaction de l’État et des citoyens.

La mort de Malik Oussekine, tué sous les coups de policiers dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, en marge des manifestations contre le projet de loi Devaquet, a durablement marqué les esprits. On comprend la prudence des forces de l’ordre devant les mobilisations de jeunes. Mais la peur d’un nouveau drame ne doit pas paralyser l’État au point qu’il se comporte comme la souris devant le boa. La difficulté est de protéger les manifestants pacifiques tout en empêchant les violences, avec un usage de la force strictement nécessaire et proportionné.

Les groupes qui recourent à la tactique du black bloc exploitent cette difficulté. En se regroupant et en dissimulant leur identité, ils compliquent l’identification des auteurs de violences. Les attaques contre les commerces, les équipements publics ou les forces de l’ordre déplacent l’attention vers l’affrontement. La revendication initiale passe au second plan. Pour ceux qui veulent provoquer l’embrasement, l’incident devient une occasion d’élargir la colère.

Dans ce contexte, les adultes qui encadrent les jeunes ont une responsabilité particulière. Un professeur peut partager des revendications ; sa fonction ne saurait lui servir à encourager les débordements. Laisser la violence se développer par conviction idéologique, par peur de la confrontation ou par renoncement à l’autorité, c’est abandonner ceux que l’on devrait aider à comprendre les conséquences de leurs actes.

La justice doit, elle aussi, tenir pleinement son rôle. L’indépendance des magistrats ne les dispense pas de l’impartialité.Une décision doit se fonder sur les faits et le droit, pas sur la sympathie pour une cause. Une justice qui choisirait son camp affaiblirait la règle qu’elle est chargée de faire respecter. Les violences illégales doivent être sanctionnées lorsqu’elles sont établies, que leur auteur soit un manifestant ou un membre des forces de l’ordre.

Il faut également regarder le rôle des médias et des réseaux sociaux. Rendre compte d’une manifestation est nécessaire ; transformer ses violences en spectacle peut servir ceux qui les organisent. Une image de saccage répétée en boucle donne une visibilité considérable à quelques individus. Lorsque cette visibilité devient l’objectif, casser permet de montrer que l’on existe. Il faut expliquer les faits sans faire la promotion de ceux qui détruisent.

Car derrière la vitrine brisée, il y a un commerçant, son travail et parfois ses salariés. Derrière les équipements détruits, il y a des usagers et des contribuables. Ceux qui prétendent s’en prendre au système font payer leurs gestes à des personnes qui n’ont rien demandé. On comprend l’exaspération de ceux qui devront supporter la facture. Le plaisir de casser ou la haine de la société ne sauraient dispenser de répondre des dommages causés.

La fermeté doit donc se traduire par des sanctions effectives et par la réparation des préjudices. Une fois les responsabilités établies, les auteurs doivent indemniser les victimes dans les conditions prévues par la loi. Ceux qui ont les moyens de rembourser doivent le faire. Il est trop facile de glorifier la destruction quand on laisse aux autres le soin d’en assumer le coût.

Pour les dommages causés par un mineur, la responsabilité civile des parents exerçant l’autorité parentale est prévue par la loi, sous réserve des exceptions qu’elle fixe. Ce n’est pas une punition collective infligée aux familles de manifestants. La perspective d’avoir à payer peut rappeler un devoir de vigilance, même si certaines familles rencontrent de réelles difficultés pour l’exercer.

Le travail d’intérêt général peut également donner un contenu concret à la sanction en faisant accomplir un travail utile à la collectivité. Il suppose une décision de justice et ne devrait pas impliquer l’accord de l’intéressé ; une interpellation ou un simple contrôle ne suffisent pas. Il ne remplace pas l’indemnisation des victimes. Encore faut-il que les décisions prononcées soient exécutées. Sans cela, les annonces de sévérité ne changent rien pour ceux qui ont subi les dégâts.

Face aux risques de déstabilisation, la réponse ne peut donc reposer sur les seules forces de l’ordre. L’État et les différentes composantes de l’administration doivent assumer leurs responsabilités, dans le strict respect de la loi, et soutenir ceux qui la font appliquer. Le laxisme entretient la conviction que l’on peut aller toujours plus loin. Il faut protéger les citoyens et empêcher qu’une minorité impose à tous le coût de sa violence.

Il s’agit de l’avenir de notre démocratie, dans laquelle le peuple décide par son vote. Celui qui perd conserve le droit de s’opposer, de manifester pacifiquement et de préparer l’élection suivante. Il n’acquiert pas celui d’annuler le choix des autres en paralysant le pays par la violence. Cette règle vaut pour tous, quels que soient le vainqueur et le vaincu. Laisser une minorité imposer par le chaos ce qu’elle n’a pas obtenu dans les urnes, c’est retirer au peuple sa souveraineté.

 

Alain Juillet,
Président de l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN)

Alain Juillet

Officier au Service Action du SDECE, Alain Juillet a été ensuite cadre puis dirigeant d’entreprises françaises et étrangères dont Pernod Ricard, Jacobs-Suchard, et Marks and Spencer. Il a été nommé fin 2002 Directeur du renseignement à la DGSE puis Haut responsable chargé de l’intelligence économique auprès de trois Premiers ministres jusqu’en 2009. Diplômé de Stanford University et de l’Executive MBA d’HEC, ancien auditeur de l’IHEDN et de l’IHESI, il est président de l’AASSDN. Conseil et conférencier, il traite de la géopolitique dans des émissions dont Open box TV sur You Tube.

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