Ni chêne, ni roseau

Pour David Djaïz, auteur et enseignant à l’IEP de Paris, la crise que nous traversons est l’occasion de créer un projet de société plus sain, plus sobre et plus durable. Mais pour cela, il convient de retrouver l’esprit d’unité et de cohésion qui animait en 1945 la France du général de Gaulle.

Il y a dans les Mémoires de guerre du général de Gaulle une phrase que j’ai longtemps méditée. Dans ce texte écrit par celui qui était déjà un personnage pour l’Histoire mais que la IVe République tenait à l’écart des affaires, l’exercice d’autojustification affleure parfois. Mais il y a des éclairs de sincérité et de lucidité, ces moments dans lesquels il met à nu, toujours avec la pudeur qui le caractérise, ce que j’appellerai sa fragile intransigeance. Ainsi, donc, de ce passage où il raconte un énième échange avec Churchill, avec lequel il entretient, c’est notoire, des relations tourmentées, ombrageuses, mêlées d’admiration, d’incompréhension, de respect, de défiance et de rancœur, si tant est que tous ces sentiments puissent voisiner dans le cœur d’un homme. Discutant de l’attitude méfiante de Roosevelt, que de Gaulle ne comprend pas, Churchill s’exclame (on devine son inimitable accent anglais) : « Ne brusquez rien ! Voyez comme tour à tour je plie et me relève » (on imagine la scène au second degré, beaucoup moins au premier, l’idée de Churchill s’adonnant à la gymnastique étant proprement farfelue). Et de Gaulle de répondre : « Vous le pouvez parce que vous êtes assis sur un État solide, une nation rassemblée, un empire uni, de grandes armées. Mais moi ! Où sont mes moyens ? Pourtant, j’ai vous le savez la charge des intérêts et du destin de la France. C’est trop lourd et je suis trop pauvre pour que je puisse me courber. »
Tout le gaullisme m’y semble ici résumé, dans la magie d’une formule. Churchill ressemble au roseau de la fable de La Fontaine, qui se vante dans la tempête, face au chêne déraciné : « Je plie mais ne romps pas ». Est-ce à dire que de Gaulle subira dans l’histoire le destin du vieux chêne ? Non car il n’a pas l’arrogance confiante du chêne déraciné, qui se croit fort et découvre sa faiblesse. C’est parce que de Gaulle sait la France affaiblie qu’il doit paraître fort. Il est hanté par l’écart béant de force qu’il y a entre l’idéal de la France et la réalité de la France. La France démissionnaire, déconfite de 1940 n’est pas conforme à l’idée qu’il s’en fait, ni à celle que le monde s’en faisait avant le naufrage.

Toute la geste gaullienne s’origine dans cette phrase et dans ces années décisives, entre 1940 et 1943, où Charles s’est évertué à devenir de Gaulle selon la belle expression de Jean-Luc Barré, dans la conscience de cet écart inadmissible entre la navrante réalité et l’idée magnifique.

La France de l’armistice et de Vichy, la France capitularde, la France défaite et honteuse n’était pas conforme à l’idéal de la France, celui qu’il place en surplomb de ses Mémoires de Guerre : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France ».

Mais, on ne s’est pas assez posé la question : quelle est au juste cette certaine idée de la France ? De Gaulle n’est-il pas victime de ce que les psychiatres appellent un déni de réalité ou même d’une auto-hallucination ? Il y avait dans son intransigeance de quoi surprendre plus d’un partenaire, à commencer par les Américains qui fustigeaient l’arrogance du vieux chêne et crurent longtemps plus sage de composer avec Pétain puis avec le courant vichysto-résistant. C’est que justement la grandeur française n’est pas indifférente à ses turpitudes.

C’est au cœur du malheur que nous trouvons l’élan national qui nous permet de redresser la tête et d’inspirer à nouveau le monde.

En juin 1940, la France est anéantie au sens propre du terme. Le gouvernement et le Parlement poursuivent un exode lamentable, l’armée est en capilotade, le crédit moral de la France s’effondre, laissant l’Angleterre seule ou presque dans la lutte. Le temps viendra d’instruire le procès de l’état-major qui a enchaîné erreurs tactiques et défaillances, mais aussi le procès de ces élites françaises, de leur esprit de défaite ou de revanche qui ont entraîné la catastrophe. Mais dans la catastrophe, il existe une fraction d’irréductibles, ceux qui vont faire corps autour du général de Gaulle à Londres, autour de cet événement fondateur qu’est l’appel du 18 Juin 1940. L’incroyable épopée de la France Libre peut alors commencer. Cette épopée n’est rien de moins que la lente ascension d’une montagne brutalement dégringolée en 1940. La reconstruction morale, politique, matérielle, spirituelle de la France n’est possible que parce qu’on a littéralement touché le fond – parce que le différentiel entre ce que la France est devenue et ce qu’elle était, et demeure dans l’idéal, avait atteint son maximum.

Mais quelle est cette France que de Gaulle juge si grande, au point qu’elle excède parfois le peuple français ? Quelle est cette grande nation qu’il invoque comme excédant la somme des parties, mais aussi le tout de la société française elle-même, dans la réalité de ses divisions et de ses turpitudes ? Difficile de faire de Charles de Gaulle le promoteur béat de la seule République, de la devise « Liberté-Égalité-Fraternité » au frontispice de nos 36 000 mairies, puisque la France qu’il invoque passe bien au-delà de la Révolution française et qu’on décèle parfois dans ses écrits un soupçon de nostalgie pour le Grand Siècle de Louis XIV, où la grandeur de l’État était indifférente aux humeurs du peuple.

Il y a sans doute chez de Gaulle la conviction qu’en dépit de tout, cette flamme qui brûle continûment est celle de la permanence de l’État, c’est-à-dire de la puissance publique, garante de notre vie commune.

Mais entre le peuple et les élites, il prendra toujours le parti du premier, confiant dans son bon sens et dans sa force sûre, promouvant l’alliance du régalien et du populaire. La défaite de 1940 a sans doute peu à voir avec l’État ou avec le peuple, mais tout à voir avec l’effondrement moral des élites, à commencer par le commandement militaire et les caciques de la IIIe République, qui étaient tout sauf des hommes d’État – plutôt des hommes d’appareil, à l’image d’un Laval, émanation d’une génération politique qui s’est abîmée dans la collaboration et la honte, à force d’escompter de petits profits de vils arrangements.

Ce que d’aucuns prennent pour de l’intransigeance, ou pire de l’arrogance, n’est que la conviction que c’est quand on est affaibli qu’il faut plus que jamais tenir son rang.

Comme la nuit jouxte le jour et la mort la vie, le désastre jouxte le triomphe.

Notre histoire nationale est une succession de désastres et de triomphes, mais ces derniers ont une constante : un formidable élan collectif et populaire, venu des profondeurs, parfois jailli des ténèbres, tout entier tendu vers l’affirmation de la liberté et de la justice. 1789 a inspiré le monde, 1848 et la Commune aussi à leur façon, l’épopée de la France libre indéniablement.

Au fond de notre malheur présent et des temps très durs qui se préparent pour nous, sur le plan sanitaire, économique et social, ne perdons pas de vue cette leçon. Nous ne sommes plus que la 7e puissance économique mondiale. Peut-être la dégringolade va-t-elle continuer ? Mais qu’est-ce en comparaison de 1940, où la France n’était littéralement plus rien, et a fini cinq ans plus tard par s’asseoir à la table des vainqueurs et arracher un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, grâce à l’obstination d’un homme qui a effectué la plus glorieuse de toutes les remontées ? Face aux mastodontes américain et chinois, ces Empires d’un nouveau genre, mus par leurs intérêts bien compris, nous sommes la petite nation agile, mais cette petite nation agile, à condition d’être unie, peut à nouveau inspirer le monde.

La France peut redevenir la nation championne du multilatéralisme dans un monde désormais orphelin d’hégèmon, en faisant avancer les grandes causes universelles (la lutte contre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité, la prévention des épidémies, la promotion de la justice sociale, le développement d’emplois de qualité). La France peut devenir aussi la première nation résiliente, à tous les sens du terme, résiliente face à la maladie et à la mort, mais surtout capable d’un redémarrage à nouveaux frais, autour d’un projet de société plus sain, plus sobre, plus durable que celui qui consistait simplement à produire toujours plus et toujours plus loin, dans cette farandole triste du marché et du divertissement planétaires.

Mais pour que ce redressement ait une chance d’advenir, il faudra renoncer au poison de la division interne et retrouver l’esprit de cohésion nationale qui fut si précieux dans la Résistance comme dans la Reconstruction.

L’unanimité n’existe pas en démocratie ; elle n’existe pas en général. Seul existe l’unanimisme dans les régimes autoritaires et il ressemble à un décor de cinéma. Mais la cohésion et le consensus à l’intérieur d’une nation varient dans des proportions étonnantes. Sur une échelle de 0 (dissentiment absolu et guerre civile) à 10 (unanimisme), la crise actuelle nous a trouvés à peu près à 3, comme à la fin de la IIIe République, alors que le régime était miné par la défiance, la corruption, l’instabilité et les querelles partisanes. Pour bâtir cette nouvelle architecture écologique et juste sous le parapluie de la puissance publique, nous devons schématiquement passer de 3 à 8. Seule une cohésion nationale renforcée permettra de remonter la pente et d’accomplir ces très grandes choses qui feront se rejoindre le réel et l’idéal. Les plus belles créations de 1945, celles qui nous tiennent encore ensemble aujourd’hui envers et contre tout, furent les fruits de cet esprit d’unité qui assura la collaboration féconde entre toutes les parties de la Résistance. La Sécurité sociale est par exemple l’enfant du communiste Croizat et du gaulliste Laroque. Je ne doute pas, à l’inverse, que la vocation universelle retrouvée de la France rehaussera encore la cohésion de notre société. La fierté française et la cohésion nationale sont comme la poule et l’œuf : l’une renforce l’autre, et réciproquement. Retrouvons cet esprit de 1945 autour du seul projet qui vaille la peine d’être défendu : la construction d’un multilatéralisme écologique et juste, à l’abri duquel nous pourrons continuer à vivre librement, à cultiver cette liberté politique et populaire qui inspira tant le monde. Régis Debray avait raison de nous le rappeler dans A demain, de Gaulle : il y a quelque chose de résolument moderne dans le gaullisme.

David Djaïz
Auteur
Enseignant à l’IEP de Paris
Dernier ouvrage paru : Slow démocratie, Allary Éditions, 2019.