Pierre-Henri Tavoillot – Pourquoi vieillir ?

Pourquoi vieillir ? La question frise l’insolence : comme si on avait le choix ! Mais elle exprime pourtant tout le paradoxe de la vieillesse à l’âge contemporain. Car si, aujourd’hui, on vieillit de mieux en mieux — c’est la bonne nouvelle —, on sait de moins en moins pourquoi — et c’est tout le problème. 

D’un côté, la vieillesse est plus sûre, plus durable, plus confortable que jamais, grâce à l’augmentation de l’espérance de vie (même sans incapacité) et aux progrès de la médecine ; mais d’un autre côté, le temps social semble aller au rebours de cet âge de la vie : les changements permanents, le culte du nouveau, les impératifs de l’urgence,… tout cela semble vouer la lente et terne vieillesse au rebut. Alors oui, la question se pose : vieillir pour quoi faire, si l’on ne peut plus rien faire ? Vieillir à quoi bon, si l’on n’est plus bon à rien ? Autrefois, dans les sociétés traditionnelles, parce que le passé était la valeur suprême, la vieillesse était un accomplissement, le signe d’une vie réussie. À l’ère de la performance, de l’urgence et de l’innovation frénétique, comment serait-elle autre chose qu’un « naufrage » ? D’où la tentation de la retarder ; d’où la tentative d’en cacher les effets ; d’où l’espoir d’en taire jusqu’à l’existence. Mais peut-on vraiment « oublier la vieillesse » ?

C’est là où l’on rencontre un second paradoxe : notre époque, qui est réputée détester la vieillesse, déploie pour la penser, pour la consoler, pour la faire durer une énergie et une inventivité sans précédent. On regarde souvent avec nostalgie les sociétés traditionnelles qui adoraient, dit-on, les vieux, mais on oublie aussi un peu vite un détail troublant : la sanctification du grand âge se faisait souvent au détriment de la personne âgée. Voici, pour s’en convaincre, le récit que fait l’éthnologue Pierre Clastres du traitement réservé aux vieux chez les indiens Guayaki du Paraguay. La scène se déroule lors d’un retour de chasse : « Kybwyragi (le chef de la tribu), fort occupé à scruter de toutes parts le terrain, ne s’inquiétait pas de ce qui se passait à l’arrière. Sa mère était une waimi (vieille), certes, mais il l’avait toujours vue marcher sans difficulté. Peut-être cela ne durerait-il plus très longtemps ; quelqu’un alors dirait : wata kwa ia, elle ne peut plus marcher. Chacun comprendrait ce que cela signifiait. […] Il n’ignorait pas que, tôt ou tard, il faudrait la tuer : dès qu’elle ne pourrait plus marcher. Un jeune homme, désigné par le reste des Aché (autre nom des Guayaki), s’approcherait d’elle par derrière et lui briserait le crâne d’un coup de hache de pierre. Après quoi, conformément aux enseignements des ancêtres, on procéderait aux funérailles » (Chronique des indiens Guayaki, 2001, p. 99). Mais il devait en aller autrement pour la mère du chef de la tribu. S’étant laissée distancer par le groupe, elle fut attaquée et dévorée par un jaguar. Ce fut, conclut Clastres, un grand soulagement pour l’ensemble de la tribu, car le rôle de tueur des-vieux-qui-ne-peuvent-plus-marcher n’était, on s’en doute, guère apprécié ! Lorsque le vieux a cessé d’incarner la vieillesse idéale pour devenir un poids, son destin est scellé.

On pourrait dire que nos sociétés ont des pratiques similaires quoique détournées, plus douces, voire plus « hypocrites », mais ce serait, je crois, se tromper lourdement. Car la vieillesse détestée, abhorrée, honnie n’en fait pas moins l’objet d’un investissement social sans équivalent dans l’histoire : investissement financier avec les retraites, investissement scientifique avec les recherches pour une augmentation de l’espérance de vie sans handicap, investissement associatif pour pallier la désolation des vieillards, investissement intellectuel avec la multiplication de colloques sur le sujet.

Ainsi, lorsque le génial Dino Buzzati tente de transposer dans une fameuse nouvelle (« Chasseurs de vieux » in Le K) le projet de mise à mort des vieux par des jeunes impatients de prendre leur place, son récit se heurte à la difficulté quasi logique de l’entreprise : car les jeunes sont des vieux en puissance. C’est ainsi que le héros de la nouvelle, Regora, réputé pour être le plus fameux chasseur de vieux de cette époque fictive, l’apprend à ses dépens. Après une chasse particulièrement éprouvante, il se regarde dans le reflet d’une vitrine et se voit les cheveux blancs d’un quinquagénaire, « les yeux et les joues flasques, les paupières flétries, un cou comme celui des pélicans », un sourire ébréché. Au même moment derrière lui retentit un coup de sifflet strident. Son tour était venu : le chasseur devenait chassé.

Bref, notre vieillesse contemporaine est doublement paradoxale : d’un côté, plus durable, elle semble dénuée de sens ; d’un autre côté, l’âge est abhorré, mais la personne est adorée. Comment comprendre ces deux étrangetés de notre monde hypermoderne ?

Vieillir, pour ou contre ?

Prenons un peu de recul. Après tout, cela fait bien longtemps que l’on discourt doctement des avantages et des inconvénients de l’âge quand il devient grand. C’est même là l’objet d’une des toutes premières querelles de la philosophie occidentale. Elle débute avec ce vers du grand sage athénien, Solon, écrit au début du Ve siècle avant l’ère commune : « Je deviens vieux en apprenant toujours ». Il entendait ainsi répondre à un des plus célèbres poètes élégiaques du moment, Mimnerme de Colophon, qui avait repris, dans une de ses odes, l’histoire de la déesse Aurore. Aurore était une magnifique déesse, quoique secondaire dans la hiérarchie des dieux. Elle rencontre un beau jour un jeune et beau mortel, Tithon, dont elle tombe éperdument amoureuse. Voyant bien l’inconvénient d’une telle union, elle demande à Zeus d’accorder l’immortalité à son bien-aimé. Zeus accomplit son vœu, mais Aurore réalisa, horrifiée, qu’elle avait oublié de lui demander un complément indispensable : l’éternelle jeunesse. De sorte qu’assez vite (à l’échelle de l’immortalité divine), Tithon se décrépit et se dessécha au point de finir sa carrière comme aromate pour la cuisine. Ainsi, écrit Mimnerme, à Tithon, « Zeus fit don d’un mal éternel : la vieillesse, plus glaciale que la mort ». Car, ajoutait-il, « elle est fugitive comme un songe, la précieuse jeunesse ; et la pénible, l’informe vieillesse est, sans tarder, suspendue sur notre tête ; elle est odieuse et méprisable à la fois, elle qui rend l’homme méconnaissable, qui trouble les yeux et voile l’esprit. Puissè-je, sans maladies et sans pénibles soucis, rencontrer, à soixante ans, le lot de la mort ».

C’est en réponse à ce poème que Solon entreprend une défense de la vieillesse : non seulement, rétorque-t-il, une vie de 80 ans ne lui fait pas peur, mais il peut espérer, même en mourant à cet âge, qu’on le regrettera et qu’on le pleurera, preuve qu’il n’aura pas atteint alors le fond de la décrépitude. Il propose donc à Mimnerme de modifier son poème : « Je deviens vieux en apprenant toujours ». Non seulement la vieillesse n’est pas qu’un déclin, puisqu’on pleure les vieux morts, mais elle est aussi un progrès, puisqu’on ne cesse jamais d’apprendre à vivre.

La querelle était lancée. Platon, Aristote, Plutarque. Epicure, Cicéron, Montaigne, Rousseau, et bien d’autres s’en feront l’écho. On en suit la trace jusqu’à nos jours. Grosso modo, et comme il se doit, deux camps s’opposent : les pour et les contre.

Contre. – Les « anti-vieillesse » se focalisent sur le processus d’usure du vivant qui diminue les performances physiques et intellectuelles en le rapprochant de la mort. Il y aurait un point culminant de la vie à partir duquel les forces vitales commencent à se dégrader et à diminuer : 35 ans pour le corps et 49 ans pour l’esprit, dit Aristote. Certes, notent les procureurs, il nous arrive d’admirer de sages, d’énergiques, voire de beaux vieillards. Mais ce que nous admirons en eux, ce n’est pas la vieillesse, mais la sagesse, l’énergie ou la beauté qu’ils conservent en dépit de leur grand âge. La vieillesse, elle, n’est jamais admirable.

Pour. – La vieillesse n’est pas un déclin, objecte la défense, elle est une libération des passions qui permet, enfin, la sagesse. Parmi les éloges de la vieillesse, celui de Cicéron est resté le plus célèbre (De Senectute). La vieillesse, dit-t-il, n’est détestable que lorsqu’elle est le terme d’une vie dénuée de vertu et de raison. Ce n’est donc pas la vieillesse que l’on abhorre, mais la vie déréglée. Si, par contre, l’existence est bien conduite, la vieillesse devient une récompense. La perte d’énergie est largement compensée par la lucidité et l’expérience. Nulle aspiration futile ou fugace ne vient plus nous détourner de l’essentiel : alors, la vieillesse « fait plus et mieux ». Bref, de même que la vieillesse favorise la sagesse (en libérant l’esprit), la sagesse favorise la vieillesse (en contrecarrant le déclin grâce à l’activité de l’esprit). Plotin utilisait une image puissante pour exprimer cette idée : le sage, disait-il (Ennéades, I, 6, 9), est celui qui parvient à sculpter sa propre statue. Or, pour les Grecs, la sculpture est un art qui enlève (contrairement à la peinture qui ajoute) et surtout qui fait apparaître la forme déjà présente dans le bloc de marbre en ôtant la matière superflue. C’est en ce sens que la vieillesse favorise la sagesse comme une sorte d’épuration laissant apparaître la quintessence spirituelle de la personne.

À nouveau, contre. – Faux, rétorque Nietzsche : la philosophie n’est qu’un cosmétique de plus pour une vieillesse qui se ment à elle-même et refuse de voir sa déchéance. Toute la philosophie n’aurait-elle été inventée que pour consoler le vieillard ? Pour le convaincre que son impuissance était mérite, que son naufrage était port, que son manque d’appétit était ascèse, que sa fatigue était sérénité, que son égoïsme était recueillement ? Derrière la prétendue sagesse du vieux philosophe, proclame Nietzsche, rien d’autre qu’une immense lassitude. Pour le penseur lucide, qui n’est pas dupe de « la piété que nous témoignons au vieillard » et des masques qu’il se donne, la vieillesse n’est rien d’autre que l’extinction progressive et tragique de la vie : quand les forces cessent de résister à la mort. « Je méprise de tout mon cœur cette sorte de sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude », écrira Gide dans cet esprit.

Pour, derechef. – Mais pourquoi renoncer à cette consolation ? Après tout, on peut être lucide sur son déclin tout en s’efforçant de le vivre le mieux possible. Tant que la vie résiste à la mort, l’existence peut avoir un projet et un sens. Sans doute ne faut-il plus espérer, passé un certain âge, pouvoir changer du tout au tout ou devenir autre qu’on est, mais on peut se réconcilier un peu avec soi, avec les autres et avec le monde. C’est ce qu’écrit Rousseau, quelques mois avant sa mort, quand il répondit à son tour au vers de Solon : « Je n’ai pas, comme Solon, le bonheur de pouvoir m’instruire chaque jour en vieillissant, et je dois même me garantir du dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suis désormais hors d’état de bien savoir ; mais s’il me reste peu d’acquisition à espérer du côté des Lumières utiles, il m’en reste de bien importantes à faire du côté des vertus nécessaires à mon état […] C’est à cette unique et utile étude que je consacre le reste de ma vieillesse. Heureux si par mes progrès sur moi-même, j’apprends à sortir de la vie, non meilleur, car cela n’est pas possible, mais plus vertueux que je n’y suis entré » (Les rêveries du promeneur solitaire, p. 1013).

Impossible, sans doute, de dépasser ce conflit, qui se rejoue depuis que la philosophie existe. Chaque partie prétendra être la plus lucide. Mais on peut, au moins, tenter d’en saisir la logique.

Au fond, l’idée que partage la plupart de ses protagonistes, c’est que la vie humaine comporte un sommet. Tout l’enjeu serait de le situer. Or n’est-ce pas là que les choses ont changé ?

L’idée même d’un sommet de la vie semble s’être effacée : ni la jeunesse, ni la vieillesse, ni même l’âge adulte ne parviennent plus à l’incarner. Tout se passe comme si l’apogée de l’existence n’était plus de ce monde, alors même que, dans notre univers désenchanté, il n’y a plus que ce monde.

À quel âge devient-on vieux ? 

Rien n’en témoigne davantage que la relativité du qualificatif de « vieux » à notre époque. Que signifie-t-il ? Les Français, interrogés par sondage, s’accordent sur 75 ans environ, mais ajoutent aussitôt – ce qu’ignorent les sondages – que ce n’est pas une question d’âge ; que les artères comptent moins que le cœur ; et que, peu importe les ans, pourvu que l’on reste « jeune d’esprit ». L’âge de la vieillesse est donc très relatif de nos jours comme il l’était jadis. Face à un Caton toujours fringant à 80 ans, Montaigne se voyait vieux à 40 (pourtant loin d’être sénile !) ; et à l’époque de Balzac, une femme de trente ans avait sa vie derrière elle. Mais aujourd’hui que les technologies médicales et cosmétiques nous permettent de réparer des ans l’irréparable outrage, le seuil semble être pourtant plus brouillé que jamais. Il se joue davantage dans la trame des existences que dans le calcul du nombre de saisons.

Partons donc d’une autobiographie : le début des Cool Memories du philosophe Jean Baudrillard. Il y raconte comment, un matin d’octobre 1980, il eut le sentiment de vivre « le premier jour du reste de sa vie ». Jusqu’ici il avait grandi, progressé, espéré des expériences nouvelles et toujours plus intenses ; et puis un jour il sentit que cela était derrière lui : le grand amour, son meilleur livre, ses enthousiasmes les plus forts. « C’est fait, c’est comme ça, … c’est ici que commence le reste de la vie ». C’est là une belle, et peut-être même grandiose, définition de la vieillesse. Car elle respecte son ambivalence profonde. On peut, en effet, se désespérer d’un tel constat comme l’on peut s’en nourrir. De ce choix dépend que la vieillesse soit une tragédie ou une nouvelle aventure. « Le reste est ce qui vous est donné par surcroît, et il y a un charme et une liberté particulière à laisser se dérouler n’importe quoi avec la grâce, ou l’ennui, d’un destin ultérieur ».

Pensons aux sportifs de haut niveau, qui sont vieux très jeunes, puisque « le reste de leur vie » leur arrive de manière précoce, presque en même temps que l’âge adulte. Cela n’empêche pas certains de figurer, une fois retraités, en tête des classements des personnes les plus admirées des Français (en compagnie d’autres « vieux », comme le furent l’abbé Pierre ou sœur Emmanuelle). Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils nous montrent que la compétition n’est pas tout et qu’il peut y avoir une vie après la concurrence et la performance. Voilà qui peut rassurer : notre époque ne déteste pas tant la vieillesse que ce qu’elle implique d’étroitesse ou de solitude ; elle admire au contraire le retrait, le recul et la hauteur de vue. Ainsi, arrêter de grandir, ne signifie pas forcément décliner et mourir ; on peut aussi élargir sa pensée et approfondir son être. Et il y a tant à faire pour se réconcilier avec le monde, avec les autres et avec soi qu’une vie, même plus durable, y suffit rarement.

Mais, admettons-le, vivre le reste de sa vie, est une chose ; vivre la fin de sa vie en est une autre. Si la première vieillesse – celle des retraités « bon pied bon œil » – peut s’épanouir dans notre époque « jeuniste » –, une autre vieillesse risque fort de s’y répandre aussi – celle du très grand âge, de la dépendance et d’Alzheimer. Et chacun d’entre nous voudrait bien profiter de la première en évitant la seconde. Du coup, l’espérance de vie « sans handicap » est devenue le nouveau défi du développement durable de la personne.  Ce qui conduit à distinguer de nos jours plusieurs vieillesses dans la vieillesse.

La vieillesse plurielle 

La vieillesse était autrefois courte, subie et statutaire ; elle est devenue longue, négociable et indéterminée. Jadis identifiée à un rôle, à un habit, à un ensemble d’attitudes codifiées (l’ancêtre, l’aïeul, le vieillard, la vieille…), la vieillesse s’est aujourd’hui considérablement diversifiée. L’augmentation de l’espérance de vie mais aussi l’individualisation des existences a entraîné une fragmentation considérable de la dernière phase de l’existence comme d’ailleurs de chacun des autres âges de la vie.

À la triade traditionnelle – enfance, maturité, vieillesse – s’est substituée une multiplication et une complexification des étapes de l’existence : prime enfance, préadolescence, adolescence, jeunesse, senior, troisième âge, quatrième âge,…

La vieillesse n’est pas épargnée par ce phénomène et l’on peut aujourd’hui distinguer en son sein trois étapes ou plutôt trois processus/problématiques différents.

Il y a d’abord l’âge où l’on est « âgé sans être vieux »

Il désigne l’âge de la retraite, mais aussi de la grand parentalité. C’est une phase inédite, qui ne marque pas un terme, mais l’amorce d’une nouvelle trajectoire, active et dynamique. Une phrase la résume : « Depuis que je suis à la retraite : je n’ai jamais été aussi occupé ». Bon pied, bon œil, on est bon pour les voyages, la vie associative, la reprise d’études, l’engagement civique… cette période est vécue comme une nouvelle chance et une forme de rattrapage des projets bloqués par les exigences de l’activité professionnelle. Mais elle peut aussi être douloureusement et difficilement vécue lorsque la profession constituait un vecteur exclusif de l’identité personnelle.

Inventée pour être un « secours » contre l’indigence sénile et un (bref) repos après une (longue) vie de labeur, la retraite est devenue, dans le giron de l’État-providence et en dépit de tous les problèmes de financement, une sorte de droit à l’épanouissement personnel. Elle renoue ainsi avec le sens originel du terme, ou plutôt avec les deux sens ; car, depuis la fin de l’Antiquité, deux modèles de retraite sont en concurrence.

Il y a, d’un côté, la retraite cicéronienne, défendue et illustrée dans le traité De la vieillesse, qui présente un vieillard énergique, débordant d’activité, sage et dynamique à la fois. Car le vieillard, dit Cicéron, s’il possède une bonne nature (et de bons revenus), sait se débarrasser des passions inutiles : il « fait plus et mieux » que le jeune. De l’autre côté, nous avons la retraite augustinienne, qui s’envisage au contraire comme un retrait du monde et de ses vanités. Loin de continuer la vie normale, elle marque l’amorce d’une nouvelle carrière, en laquelle le chrétien doit dépasser l’homme, et dont la finalité exclusive est de travailler à son salut.

Notre idéal contemporain de la retraite représente une sorte de motion de synthèse de ces deux traditions. De Cicéron, nous reprendrions volontiers l’image du retraité actif – « plus occupé que lorsqu’il travaillait » –, mais sans toutefois la conception aristocratique qu’elle véhiculait, celle d’une élite éloignée des soucis de la vie laborieuse. De Saint Augustin, nous garderions sans doute l’idéal du retrait d’un univers focalisé sur la productivité, la performance et la consommation, mais sans forcément connecter la quête du salut à la foi chrétienne. Un Cicéron démocrate, doublé d’un Augustin laïc : telle serait la figure rêvée du retraité d’aujourd’hui. Elle conforte l’idée qu’après avoir fini de grandir, le temps est venu de s’élargir… le corps d’ailleurs fonctionne ainsi. Pourquoi pas l’âme.

Un second processus commence avec le grand âge 

Cette phase démarre peu à peu au moment où les soucis de santé et le poids des ans limitent le dynamisme d’élargissement de la phase précédente. C’est aussi le moment où la solidarité familiale commence à s’inverser : d’aidant (financiers, quotidiens,… ) les personnes âgées deviennent de plus en plus aidées, avec le sentiment d’une perte d’utilité et de sens. Le grand danger encouru dans cette phase est le « syndrome du glissement », c’est-à-dire la plus grande difficulté qu’éprouvent les individus, après un accident, une maladie, même bénigne, de « remonter la pente ». C’est aussi une période particulièrement touchée par la solitude : les enfants et les petits-enfants sont pris par leur vie quotidienne tandis que les relations amicales se font de plus en plus rares,… Bref, le monde tend à devenir plus étroit et borné dans un contexte où l’individualisme fait des ravages. Chateaubriand notait dans ses Mémoires d’Outre-Tombe que « les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui ». « Si, en demeurant sur la terre, écrivait-il, ils avaient perdu leurs amis, peu de choses au reste avaient changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans le monde a non seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, faits, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. Il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours ». La description ne manque pas de vigueur, mais elle n’avait pas envisagé que nos vieillards hypermodernes aient toujours vécu dans l’idéologie du changement et de l’innovation.

L’âge de la perte d’autonomie ou de la dépendance 

Cette période ne concerne pas toutes les personnes, mais le risque augmente bien sûr avec l’âge. Au cours de cette période, qui est un processus et non un état, le principal défi est de lutter contre la perte du lien. Sans même parler de l’éloignement inexorable causé par la maladie d’Alzheimer, les contraintes de la dépendance limitent les rapports interpersonnels et peuvent (mais ce n’est nullement une fatalité) les appauvrir. La personne âgée dépendante, prise dans la logique des soins médicaux et d’une réduction matérialiste de sa personne, encourt le risque d’être de plus en plus coupée de son histoire et de son identité singulière. La question se pose parfois : est-on encore adulte à cet âge lorsque semble se détricoter tout ce qui constitue l’idéal de l’individu contemporain : le rapport au monde ou l’expérience, le rapport aux autres ou la responsabilité, le rapport à soi ou l’autonomie ? Et pourtant, il faut s’en convaincre : même diminué, même mutique, même dépendant, le vieux reste existentiellement adulte, en dépit des tutelles ou des curatelles. Car, de même que l’enfant doit être éduqué en pensant à la grande personne qu’il sera demain, même s’il en semble bien éloigné ; de même le vieillard sénile doit être soigné et considéré (care) en pensant à la grande personne qu’il fut hier, même si lui-même semble l’avoir oublié. À tout âge, la maturité est présente soit comme horizon, soit comme histoire, mais toujours comme le socle irréfragable de l’humanité. C’est cette idée qui constitue le principe fondateur de l’humanisme démocratique.

Pourquoi vieillir ? Pour vivre le « reste de sa vie » qui le mérite d’ailleurs tout autant que le début. Mais aussi parce que ni l’expérience ni la responsabilité ni l’authenticité, apanages de l’âge adulte, n’ont de terme ni de fond. L’approfondissement de ces tâches infinies peut occuper une partie de la vieillesse, même longue… et heureusement plus longue. Par où l’on pourrait se convaincre que la véritable sagesse n’est pas tant d’apprendre à mourir (en la matière, le pire des cancres y parviendra sans aucune difficulté), mais plutôt d’apprendre à vieillir. Les sagesses du passé avaient pour cela des discours efficaces et puissants. Notre hypermodernité, en dépit de ses apparences jeunistes, n’est pas autant dépourvue de ressources qu’on le pense, mais il faudra un gros travail pour les mettre au jour et les expliciter. À leur manière, Victor Hugo et François Mauriac posaient quelques jalons de ce projet d’une « sagesse moderne de l’âge ». Le premier écrivait, « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges » et le second : « Ce n’est pas parce qu’on a un pied dans la tombe qu’il faut se laisser marcher sur l’autre ».

Pierre-Henri Tavoillot
Philosophe, maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne
Président du Collège de Philosophie
Auteur, notamment, de Philosophie des âges de la vie (en coll. avec E. Deschavanne), Grasset, 2007 et de Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité, Grasset, 2011.