Quand Jean-François Revel nous mettait en garde contre les méfaits du marketing politique et de la communication de masse en démocratie

Si Revel reste notamment connu pour son anticommunisme, et plus généralement son antitotalitarisme, qui fut le grand combat de sa vie, il a aussi dénoncé dans plusieurs livres et articles certains travers de la démocratie, qui en constituaient selon lui la perversion.

Ainsi, dans l’avant-dernier chapitre de son livre Le Regain démocratique (Paris, Fayard, 1992), « Le pourrissement par la tête », Revel constatait ce paradoxe que l’instauration de la démocratie dans une part de plus en plus large du monde, au moment de l’effondrement des régimes communistes, s’était accompagnée d’un dévoiement ou d’une déliquescence de cette même démocratie dans nombre de pays où celle-ci existait depuis longtemps1. Cette maladie survenant à l’intérieur même de la démocratie avait pour Revel quatre causes principales : « la corruption ; l’influence grandissante dans les campagnes électorales et dans la vie politique en général des publicitaires et conseillers en communication » – thème auquel nous allons ici nous intéresser – ; mais aussi – et il faudrait pour bien faire consacrer un article entier à chacune de ces autres causes mentionnées, de manière à en dresser un bilan actuel – « l’indifférence des citoyens pour la chose publique, hormis la défense de leurs intérêts catégoriels (ainsi que) la dissociation de la liberté et du droit »2.

Revel étant décédé en 2006, il a donc assisté vers la fin de sa vie à l’émergence de l’internet, mais n’a pas connu celle des réseaux sociaux, qui ont de toute évidence profondément transformé la manière dont les politiques entendent assurer leur « communication ». Toutefois, Revel avait bien saisi les méfaits du marketing en politique (parfaitement justifié selon lui dans la vie économique) ou de l’obsession de la communication, dont l’origine, soulignait-il, tenait peut-être moins à l’avènement des grands moyens de diffusion de l’information et de communication de masse, qu’à la structure du cerveau humain lui-même. « À coup sûr, écrivait-il dans Le Regain, cette altération de la démocratie provient en partie des nécessités et des possibilités créées à notre époque par la télévision. Mais il faut toujours se méfier de notre tendance à imputer à un moyen technique la manière dont ce moyen est utilisé par nous et la responsabilité de comportements dont l’origine se trouve et ne peut se trouver que dans le psychisme humain »3. Et Revel de poursuivre : « L’art de séduire les masses en faisant illusion ou en leur dissimulant la vérité est aussi vieux que la politique même »4. Cela dit, la révolution des réseaux sociaux – et surtout l’usage que nous en faisons – a sans doute aggravé encore davantage cette tendance au délitement de la démocratie, dont une des causes était pour Revel la place largement excessive accordée aux « communicants » et aux méthodes publicitaires en politique.

La communication n’est pas l’information

Les lecteurs de Revel savent à quel point celui-ci détestait le mot même de « communication », qu’il opposait souvent au mot « information ».

Ainsi peut-on lire par exemple dans son recueil d’articles du Point, Fin du Siècle des Ombres (Paris, Plon, 1999) : « La « communication », c’est ce qui sert à expliquer que les échecs sont des succès ; le service public de la communication, c’est ce qui sert à contraindre les citoyens à écouter cette explication »5. Ou encore, dans son journal de l’an 2000 : « Au lieu de traiter les questions de fond par l’action, nos dirigeants les traitent par le verbe, par l’ « image » et par l’écœurante « communication », qui est à la pensée ce que l’acrylique est au cachemire »6. L’une des conditions essentielles du bon fonctionnement de la démocratie était selon Revel l’accès libre à une information fondée sur l’établissement exact des faits, car l’information seule est capable de guider de manière éclairée nos choix et les actions qui en découlent. Par contraste, la communication de masse en politique était pour Revel souvent synonyme de manipulation à dessein de l’information, contribuant ainsi à créer une distorsion entre le réel observable et son interprétation erronée.

Ainsi Revel va-t-il jusqu’à écrire dans Le Regain : « En règle habituelle, le politique ne se fait plus élire en disant la vérité, et d’ailleurs il ne cherche même plus à la connaître. Une bonne campagne électorale est devenue celle qui dénoue les liens entre l’intelligence des électeurs et les réalités, celle qui met leur faculté cognitive en connexion avec les représentations forgées par le propagandiste. Par un retournement étrange, c’est aujourd’hui dans les démocraties les plus complexes que cette opération est poussée le plus loin. Dès lors, les conseillers en publicité deviennent les rois de la République »7.

En somme, pour Revel, le but poursuivi par les politiques, même en démocratie, n’est pas de nous faire connaître la vérité, mais d’endormir notre intelligence et notre vigilance grâce au discours publicitaire, constitué moins par des arguments que par des images et des représentations. Du rôle grandissant des « conseillers en communication » en politique, il résulte pour Revel que la démocratie est désormais « mimée et non plus pratiquée » : « Le rôle des publicitaires politiques, ajoute-t-il, consiste à débrancher la pensée collective du réel et à la brancher sur des images, de manière à remplacer la réflexion par la pulsion »8. Aussi le politique moderne se caractérise pour Revel par sa volonté de « gouverner l’opinion plus que les réalités », ce qui l’amène ainsi à « vouloir faire plaisir à tout le monde en proposant des solutions contradictoires »9.

Fonction de la communication en politique : se faire juger selon son « discours » ou son « image » plus que selon son bilan ou son programme

Les dirigeants politiques rechignent souvent à l’idée qu’on doive les juger à leurs actes et non à leurs paroles.

Or grâce au développement des techniques de marketing et de communication en politique, qui favorisent la polarisation des analyses ou des commentaires médiatiques sur l’« image » qu’ils entendent construire ou sur le « discours » qu’ils souhaitent véhiculer, les politiques parviennent de plus en plus facilement à inverser la manière dont nous les jugeons, ou dont nous devrions les juger. « Les techniques modernes de relations publiques, ajoute Revel, tendent ainsi à faire en sorte que les électeurs se prononcent plus d’après des apparences que des réalités »10. Ainsi, l’obsession de la communication chez les politiques, et leur recours grandissant aux techniques de marketing se révèlent-ils des plus pernicieux en démocratie, dans la mesure où celle-ci ne peut correctement fonctionner que si les électeurs sont constamment rappelés de la nécessité de juger les dirigeants non à leur apparence mais à leurs actes. Or, comme l’écrit Revel, « le raffinement des techniques de persuasion, l’obsession des relations publiques, l’appel aux pulsions et non à la réflexion, le règne de l’affirmation pure, les ruses de la « communication » – c’est-à-dire, pour un dirigeant, l’art de se faire juger sur l’impression qu’il cherche à donner de lui-même et non sur le bilan de son action ou le sérieux de ses projets – engendrent chez les électeurs l’oubli des faits, une tendance à perdre de vue les données exactes d’une situation, une difficulté croissante à formuler par le vote un choix fondé sur les résultats réels d’une politique ou sur la crédibilité pratique d’un programme »11. Cela, Revel l’écrivait en 1992. Or n’est-ce pas encore plus vrai en 2021, à l’heure non plus seulement de la télévision, mais de la société « interconnectée » et des réseaux sociaux, les individus n’ayant jamais été autant bombardés en permanence de messages en tous genres ?

En moraliste de la culture, Revel avait par ailleurs bien saisi la bouffonnerie de cette nouvelle dialectique du politique et de l’électeur, constitutive de ce qu’il appelle la « démocratie publicitaire »12, système dévoyé où l’un exerce son emprise sur l’autre et inversement, au point où tous deux en viennent à se pervertir mutuellement. L’art machiavélique de la tromperie en tant que « ressort suprême de l’art électoral » donne ainsi à voir, dit Revel, « une danse grotesque d’aliénation mutuelle entre les candidats et les électeurs où le politique devient de jour en jour à la fois plus manipulateur et plus esclave d’une opinion publique que lui-même pervertit »13.

Qu’est-ce qu’un vrai dirigeant politique selon Revel ?

La communication a toujours accompagné la politique.

En effet, comme l’écrit Revel dans un texte de 1988 – « De la légende vivante au mythe posthume » – introduisant la réédition de son Style du Général : « De Périclès à Gorbatchev, l’art de communiquer a toujours été fondamental en politique. Qu’il y eût ou non des micros ou des caméras de télévision, l’art de persuader a toujours été inséparable de l’art de gouverner »14. Or nous nous fourvoyons lorsque nous pensons que ce qui fait prioritairement le dirigeant politique est son éloquence, sa capacité à discourir ou à expliquer. « Ce qui distingue l’homme d’État exceptionnel, ajoute Revel dans le même texte, c’est qu’il n’est pas seulement un « magicien du verbe », mais un homme d’action. À l’art de convaincre doit s’ajouter chez lui la force de traduire son style en actes, de convertir ses projets en réalité »15.

Penser la place et le rôle de la communication en politique conduit ainsi Revel à penser la raison d’être de l’homme d’État : « Ce qui distingue le vrai dirigeant, écrit-il, ce qu’il apporte d’original, c’est la capacité et le courage de prendre un parti net et de le prendre vite. Un parti net : c’est-à-dire qui, de deux ou plusieurs possibilités, en choisisse clairement une et donc élimine non moins clairement les autres »16. Un vrai dirigeant politique est donc pour Revel quelqu’un qui décide avant tout, c’est-à-dire quelqu’un qui tranche après avoir analysé les données concrètes d’une situation. Or, ajoute Revel, « la plupart des hommes politiques ont horreur de se décider. Ils détestent le risque et par conséquent s’efforcent de ne jamais prendre entièrement un parti sans laisser de portes ouvertes aux autres. Ce qui est proprement le contraire de l’action. On ne peut pas prendre plusieurs caps à la fois »17.

On voit donc que la communication en politique peut avoir un double objectif : accompagner une décision ou une action – et dans ce cas-là elle est bien sûr parfaitement légitime -, mais aussi, d’autre part, pallier un refus de prendre une décision nette et claire par peur d’être rétrospectivement mal jugé par les électeurs. Cette deuxième forme de communication est celle que pratique le mauvais dirigeant politique. « Le mauvais dirigeant, poursuit Revel, veut toujours faire une chose et son contraire à la fois, de manière à pouvoir nier, plus tard, avoir pris tel ou tel parti, qui se sera révélé mauvais »18.

Tâchons donc de nous souvenir, à l’heure de l’hypercommunication permanente et des réseaux sociaux, que le vrai dirigeant politique est celui chez qui la communication est subordonnée à l’action, et non l’inverse ; le vrai dirigeant est celui qui décide, non celui qui louvoie en espérant pouvoir contenter tout le monde grâce aux mirages de la communication. « La communication, ajoute Revel, ne saurait être le substitut de l’action. Elle ne peut en être que l’éclaircissement »19.

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. Jean-François Revel, Le Regain démocratique, Paris, Fayard, 1992, p. 407.
  2. Ibid., p. 407-408.
  3. Ibid., p. 439.
  4. Ibid.
  5. Jean-François Revel, Fin du Siècle des Ombres, Paris, Fayard, 1999, p. 149.
  6. Jean-François Revel, Les Plats de saison, Paris, Plon – Éditions du Seuil, 2001, p. 14.
  7. Jean-François Revel, Le Regain démocratique, op. cit., p. 437-438.
  8. Ibid., p. 438.
  9. Jean-François Revel, Les Plats de saison, op. cit., p. 229.
  10. Jean-François Revel, Le Regain démocratique, op. cit., p. 438.
  11. Ibid., p. 439.
  12. Ibid., p. 441.
  13. Ibid., p. 439
  14. Jean-François Revel, Le Style du Général, Paris, Éditions Complexe, 1988, p. 23.
  15. Ibid.
  16. Ibid., p. 62.
  17. Ibid.
  18. Ibid., p. 63.
  19. Jean-François Revel, Fin du Siècle des Ombres, op. cit., p. 509.