Quelle économie pour demain ?

La crise économique provoquée par la pandémie de coronavirus n’a pas de précédent et suscite de nombreuses interrogations. Faut-il encourager la dépense publique ? Doit-on annuler la dette ? La crise va-t-elle changer nos façons de consommer ? Notre modèle économique est-il viable ? Dans cet entretien croisé, Aurore Lalucq et Philippe Manière exposent leurs visions et préconisations.

Revue Politique et Parlementaire – Faut-il, comme le préconise Esther Duflo, prix Nobel d’économie 2019, « ouvrir grand les vannes de la dépense publique » pour restreindre les ravages économiques de la pandémie de coronavirus ?

Aurore Lalucq – Bien sûr. C’estd’ailleurs de facto ce qui a été fait. Tout simplement, parce qu’il a fallu gérer la crise « pour de vrai » et donc sortir de l’idéologie. En quelques jours, nous avons vu ceux qui ont pour habitude de fustiger l’action de la puissance publique, et font de la réduction des dépenses l’alpha et l’omega des politiques publiques, se transformer en ardents défenseurs de l’endettement public.

Pourtant, nous savons depuis toujours que le problème avec la dette publique tient moins à son niveau qu’à sa qualité (sert-elle à investir ou non ?). Des pays entrent ainsi en crise avec des niveaux d’endettement relativement faibles alors que d’autres, comme le Japon, peuvent atteindre des ratios de l’ordre de 250 % de PIB sans être inquiétés.
Avec la crise du coronavirus, les États ont dû dépenser pour compenser la mise à l’arrêt du secteur privé : ils n’ont pas eu le choix. Il s’agissait d’éviter l’effondrement de notre économie. Cela a entraîné un effort budgétaire conséquent de quasiment l’ensemble des pays du globe. Et c’est d’ailleurs une des difficultés de cette crise : tous les pays ayant été impactés, on ne peut compter sur un groupe épargné pour tirer l’activité économique et la relancer. La puissance publique doit donc prendre le relai à travers les politiques dites « de relance ».

Ce diagnostic ne fait pas débat. Néanmoins, il ne faut pas ouvrir les vannes n’importe comment. Il est nécessaire à la fois de privilégier l’efficacité macro-économique de chaque euro dépensé – faire en sorte que la demande globale ne s’effondre pas – et de réorienter notre économie. Les moments de crise sont, en effet, des moments de bascule, de changement. Profitons-en pour réorganiser notre système économique déjà à bout de souffle avant la crise sanitaire tant du fait de la hausse des inégalités que de la crise écologique.

Par exemple, notre pays, et l’Europe, ont besoin d’investissements dans le domaine des services publics et de la transition écologique. Il n’y a donc aucune hésitation à avoir, investissons mais de manière intelligente, sans arroser aveuglément tous les secteurs de l’économie mais en ciblant le soutien vers les entreprises qui en ont réellement besoin afin d’éviter les effets d’aubaine.

Ensuite, l’embauche dans la fonction publique et la création d’un mécanisme « d’employeur en dernier ressort » dans la biodiversité permettraient à la fois d’éviter une crise sociale, un effondrement de la demande globale et de préparer l’avenir. Ce serait bien plus efficace que le recours systématique à la politique de l’offre, qui pour rappel coûte cher et s’avère médiocre sur le plan de la création d’emplois… Nous n’avons pas de temps à perdre. Embaucher des professeurs, investir dans l’éducation, c’est réduire le chômage et préparer l’avenir de nos enfants et de notre pays. C’est essentiel. Tout comme l’adoption d’une politique industrielle, évidemment si possible au niveau européen.
Idéologiquement, cette crise sans précédent a mis en lumière le caractère inefficace et même contre-productif des règles budgétaires régissant les politiques publiques des États depuis près de trente ans : en réalité ces règles n’étaient pas si rigides que cela contrairement à ce qui est souvent dit (la France et l’Allemagne y dérogent fréquemment) mais elle donnaient le « La » idéologique de nos politiques économiques et permettaient à nos dirigeants de justifier certaines politiques au nom de la « méchante Europe ».

La réalité, c’est qu’avec ou sans les critères de Maastricht, la politique d’Emmanuel Macron aurait été la même. Aujourd’hui, les autorités européennes ont décidé de suspendre la fameuse règle ultra contraignante des 3 % de déficit, et c’est tant mieux. Cela doit nous permettre de réfléchir à la mise en œuvre de nouvelles règles, de nouveaux objectifs et de nouvelles politiques économiques plus en lien avec les besoins de nos sociétés. Ce, notamment en matière écologique et social, car la crise qui a douloureusement mis en lumière les ravages de près de quarante ans de politiques néolibérales et de remise en cause de nos services publics rappelle aussi l’importance de réhabiliter un État providence social-écologique productif et protecteur. Il n’y a en effet que l’État qui soit capable non seulement de maintenir des services publics de qualité, mais aussi de reprendre, si nécessaire, la main sur la production stratégique afin de faire face à une crise d’une telle ampleur ; que l’État aussi qui soit capable d’intervenir efficacement et rapidement pour éviter un effondrement de notre économie et le déclenchement d’une crise sociale.

Philippe Manière – Je suis frappé qu’Esther Duflo, comme beaucoup d’autres brillants économistes français expatriés aux États-Unis, raisonne fréquemment comme si le monde développé dans son entier, et la France en particulier, avaient les mêmes caractéristiques que le pays où elle vit et qui est très naturellement devenu celui qu’elle connaît le mieux et auquel elle pense spontanément. J’avais déjà été étonné, au printemps dernier, par certaines de ses déclarations sur les antennes de différentes radios françaises sur l’explosion des inégalités et sur la nécessité impérieuse, pour les corriger, d’accroître la fiscalité du patrimoine ou le taux marginal de l’impôt sur le revenu. En toute sincérité, je partagerais son point de vue si on me demandait mon avis sur les États-Unis, de fait aux prises avec des inégalités croissantes et choquantes qu’une fiscalité très peu redistributrice et une protection maladie étique tendent excessivement peu à corriger. Mais il se trouve que la France ne peut absolument pas être regardée comme les États-Unis dans ce domaine : chez nous, 10 % des ménages paient 70 % de l’impôt sur le revenu (dont le taux marginal, CSG et contribution exceptionnelle comprises, tutoie les 60 %), l’IFI est concentré sur 0,5 % des familles et le « reste à charge » moyen sur la dépense maladie est inférieur à 7 % (niveau le plus bas du monde). Regarder ensemble deux pays aussi différents est proprement déraisonnable. La même observation vaut s’agissant des dépenses publiques. Avant la crise que nous traversons, la France en était le champion du monde et elle enregistrait son quarante-cinquième déficit public d’affilée – fin 2019, celui-ci était encore le plus élevé d’Europe. Autant dire que le sujet est un peu différent chez nous de ce qu’il est partout ailleurs et mérite, à ce titre, un traitement particulier.

Cela ne signifie bien sûr nullement qu’il ne faille pas assumer, en France comme ailleurs, plus de dépense publique dans la perspective de faire face aux circonstances adverses que nous connaissons ! Pour être honnête, l’État a même, en 2020, plus de raisons d’ « agir contre la crise » que jamais, non-pas seulement comme héritier du Roi qui guérit les écrouelles (figure française éternelle retrempée au jacobinisme révolutionnaire puis au marxisme du XXe siècle), mais aussi et surtout comme authentique « fauteur de trouble ». On l’oublie trop souvent : la pandémie en soi n’aurait pas suffi à perturber gravement notre économie et seule la décision gouvernementale (fût-elle légitime) d’immobiliser les agents économiques par le confinement général, puis par des restrictions spécifiques sur certains secteurs, a mis notre économie à l’arrêt pendant plusieurs semaines et affecte aujourd’hui encore gravement le tourisme, le commerce, l’aéronautique ou encore la culture. Dès lors, il incombe très naturellement à l’État de réparer le dommage qu’il a causé – c’est un peu la logique du célèbre (et défunt) article 1382 du code civil bien connu des juristes… Sans doute ne faut-il pas chercher ailleurs l’explication de la promptitude avec laquelle des pays pourtant réputés très rétifs à l’interventionnisme d’État (Royaume-Uni, Suisse, Nouvelle-Zélande etc.) ont eux-mêmes ouvert cette année sans barguigner « les vannes de la dépense publique », pour reprendre l’expression d’Esther Duflo.

Il y a cependant trois raisons pour lesquelles la France doit selon moi se méfier de la tentation du toujours plus en matière de dépenses publiques « réparatrices » de la crise. La première, déjà mentionnée, est l’état désastreux de ses finances publiques : même un enfant de maternelle comprendrait que les Suisses ou les Allemands, dont le budget est tenu au cordeau en période de croisière, disposent de plus de marges de manœuvre que nous lorsqu’il s’agit de réagir à un événement exceptionnel. (Le fait qu’une partie importante de notre déficit soit, justement, l’héritage du précédent plan de soutien post crise – celle de 2008 – renforce puissamment cet argument). La deuxième raison est que, dans un pays aussi redistributeur que le nôtre, une part substantielle du soutien nécessaire à l’économie après un choc s’opère de lui-même : les impôts baissent avec la base taxable, les allocations explosent au fil des besoins – ce sont les fameux « stabilisateurs automatiques », qui sont chez nous spécialement puissants puisque impôts et allocations y sont plus importants qu’ailleurs. La troisième raison de ne pas dépenser sans compter est que, quelque impressionnante ait été la chute du PIB au printemps, le rebond qui a suivi est annonciateur d’un retour à la normale plus rapide qu’on ne pouvait craindre ne serait-ce qu’en juin ou juillet : à fin septembre, l’économie française avait retrouvé 95 % de son niveau de production pré-crise Covid et la faiblesse persistante des secteurs les plus dévastés (évoqués ci-dessus) explique sans doute l’essentiel des 5 % manquants. Un soutien supplémentaire s’appliquant à l’ensemble de l’économie paraît ainsi peu défendable.

Il n’empêche que l’épisode Covid se sera traduit, en France comme partout dans le monde, par un très considérable surcroît de dépense publique et, donc, par un endettement supplémentaire substantiel dont nous nous serions bien passés vu le niveau d’endettement déjà très élevé qui était le nôtre avant l’épisode Covid-19.

RPP – Dans ce cas doit-on laisser filer ou annuler la dette publique ? Si nous remboursons, ne risquons-nous pas d’aller vers l’austérité ?

Philippe Manière – L’idée selon laquelle l’ « annulation » de la dette publique est une option comme une autre est tout bonnement folle. D’abord parce qu’un emprunteur qui ne rembourse pas ses dettes est immédiatement marqué, auprès de la collectivité des prêteurs, du sceau de l’infamie et ne peut plus emprunter, ou alors à un coût prohibitif. Or, nous avons besoin d’emprunter pour nous refinancer, pour remplacer par de la « dette nouvelle » la « dette ancienne » qui arrive à échéance. Ensuite parce qu’un quart de la dette publique française est entre les mains des épargnants français en particulier via leurs contrats d’assurance-vie : si cette dette est « annulée », alors c’est nous tous qui perdrons du jour au lendemain collectivement la bagatelle de 500 milliards d’euros. Pour le coup, c’est en ne remboursant pas la dette que, pour reprendre votre question, nous « irions vers l’austérité ». J’aimerais que ceux qui plaident pour une annulation aient le courage de rappeler ce léger détail ! Plus généralement, il est assez singulier que personne ne se demande pourquoi, si la « solution » magique du non-remboursement est accessible sans inconvénients, les agents économiques ont bêtement pris l’habitude de rembourser ce qu’ils doivent…

Surtout, on ne voit pas bien l’intérêt de répudier la dette publique et la parole de l’État au prix de se ruiner soi-même et de s’aliéner durablement les bailleurs de fonds internationaux qui nous sont indispensables alors que le seul fait de « rouler » la dette – c’est-à-dire d’emprunter au fur et à mesure des remboursements précédents – a à peu près le même effet. Dès lors que les taux d’intérêt sont bas, le vrai coût de la dette (qui n’est que le poids des intérêts à partir du moment où le capital, de fait, n’est jamais amorti), est faible. En tendance, il ne cesse même de baisser puisque une vieille dette coûteuse est progressivement remplacée par une nouvelle dette presque gratuite. C’est d’ailleurs exactement ce que font aujourd’hui habilement les États.

On peut donc en fait tout à fait imaginer qu’on est entrés dans un régime nouveau où le niveau de la dette publique est plus élevé qu’avant (autour de 100 à 120 % du PIB contre 60 % il y a vingt ans et 90 % il y a cinq ans) sans grand inconvénient, en tout cas sans inconvénient immédiat. Car, là encore, la magie n’existe pas : si cet expédient nous est temporairement accessible, c’est parce que la dette ne vaut temporairement rien ou presque. Nul ne sait quand finira ce « temporaire » : dans six mois, dans cinq ans, dans trente ans ? En tout cas, il ne sera pas éternel. Or, quand le coût de la dette remontera, nous ne serons plus en situation de rembourser si nous n’avons pas commencé à nous désendetter. C’est pourquoi il faut bien, à mes yeux, distinguer la question du pic de dette actuel, lié à la crise et gérable, de la question de l’endettement permanent et de la dérive de notre dette publique, qui préexistait à la crise et qui demeure un très grave problème de moyen et long terme.

Aurore Lalucq – S’il était indispensable que l’État intervienne pour atténuer la crise sociale majeure engendrée par l’effondrement de notre économie, l’effort de dépense a bel et bien un coût qui se chiffre déjà en centaines de milliards d’euros au niveau européen. Dans ce cadre, la soutenabilité de la dette peut être en jeu.
Le risque est donc que le renchérissement des dépenses publiques ait un effet négatif à moyen terme pour certains pays déjà très endettés tels que l’Italie, le Portugal ou la Grèce : concrètement, certains pays courent le risque de subir une attaque des marchés si leur niveau d’endettement continue de s’amplifier et devient véritablement insoutenable.
C’est la raison pour laquelle nous plaidons, avec plusieurs économistes tels que Laurence Scialom, Gaël Giraud, Nicolas Dufrêne ou encore Jezabel Couppey-Soubeyran, pour l’annulation d’une partie de la dette publique détenue par la BCE. Une telle action ne lèserait personne mais permettrait de « redonner de l’air » aux États, leur permettant d’investir aujourd’hui pour soutenir notre économie sans remettre en cause notre capacité budgétaire à faire face aux défis de la transition écologique, grand enjeu du siècle qui vient.

Une autre solution que nous portons pour faire face à la crise actuelle sans entraver notre future capacité d’action, est celle d’un financement direct de nos économies par la Banque centrale européenne : en clair, l’injection de monnaie centrale directement dans l’économie.

En fait, tout l’enjeu est de refaire de la macroéconomie. Ces dernières décennies ont vu la multiplication des « professeurs Tournesol » de l’économie. Tout le monde s’est mis à faire de l’économie sans en maîtriser les mécanismes. Des raisonnements économiques pseudo-scientifiques ont ainsi permis de justifier des discours idéologiques. Selon les garants de ces fausses vérités : la dette, c’était mal. L’inflation, c’était mal. Les fonctionnaires étaient trop nombreux. Tout le monde s’est mis à répéter les mêmes poncifs, bien plus proches en réalité des discussions de café du commerce que de la réalité économique. Pour prendre un seul exemple : en économie, la déflation fait bien plus de mal et s’avère bien plus difficile à gérer que l’inflation !

Donc oui, il est évident que certains vont utiliser et utilise déjà cette hausse de l’endettement pour justifier des mesures d’austérité, comme la seule solution logique à un état indiscutable. En réalité, cette méthode, ces solutions n’ont rien d’indiscutable. D’où la nécessité d’oser gérer cette dette « normalement » avec tous les outils économiques nécessaires et d’éviter de la creuser en renouant avec une politique monétaire « normale » et une fiscalité ambitieuse.

RPP – Avant la crise de la Covid, les banques françaises étaient fragiles. À force de ne regarder que l’endettement public, n’en oublie-t-on pas le privé ? Le recours à des prêts plutôt qu’à des subventions ne risque-t-il pas d’entraîner des tensions bancaires tant au niveau français qu’européen ?

Aurore Lalucq – Oui, c’est un vrai sujet qu’il va nous falloir affronter. Tout d’abord, il faut avoir en tête que les crises sont très majoritairement créées par un endettement privé trop élevé. Ce dont on parle rarement. Or, nous sommes justement entrés dans cette crise avec un taux d’endettement privé très élevé. Les politiques accommodantes de la BCE (« quantitative easing ») ont permis aux grandes entreprises de s’endetter pour peu de frais. Problème, cet argent n’a pas servi à investir mais trop souvent a été transformé en dividendes ou en rachats d’actions. La situation de départ n’était donc pas saine.

Le choix politique actuel, d’avoir recours principalement non pas à des subventions mais à de l’endettement sans conditions est donc un vrai problème. On ajoute de la dette à de la dette préexistante… dette que le secteur privé, au vu de la situation économique actuelle, risque fort de ne pas pouvoir rembourser. Vous voyez le problème ? La multiplication des défauts de paiement. Une situation qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur le système bancaire, qui risque de ne pas pouvoir faire face à une telle avalanche de défauts. Cela fait ainsi plusieurs mois que j’avertis du risque bancaire en Europe du fait de la multiplication des prêts dits « non performants ». Si les pertes s’accumulent dans l’économie et sur les marchés financiers, l’érosion des fonds propres des banques risque de faire augmenter drastiquement leur risque d’insolvabilité. Si 21 % des emprunts contractés dans ce cadre ne sont plus remboursés, alors les banques n’auraient plus de fonds propres et nous faisons face à un risque bancaire. Contrairement à 2008, nous ne sommes donc pas en présence d’une crise financière qui se propagerait à l’économie réelle, mais bien une crise de l’économie réelle qui risque de se propager au secteur bancaire et à la finance.

Il faut donc, face à ce risque, éviter au maximum le recours au prêt : cela passe notamment, comme je le disais, par une mobilisation inédite de la Banque centrale européenne (BCE) pour financer directement les ménages et les entreprises, via l’État, sans que celles-ci n’aient à emprunter auprès des banques et, in fine, risquer de ne pas rembourser cet emprunt.

Alors que les ménages et les entreprises ont plus que jamais besoin de financement, nombreux sont ceux, y compris au sein des institutions européennes et notamment de la Commission, qui défendent une forme de dérégulation bancaire, permettant de faciliter l’accès au crédit. C’est tout le contraire qu’il faut faire : face au risque de déstabilisation de notre système bancaire, il faut renforcer les règles prudentielles et les instruments de recapitalisation bancaire.

Il faut également interdire aux banques de distribuer, dans ces circonstances, des dividendes. Tout notre effort doit porter vers l’investissement et la recapitalisation des fonds propres de ces institutions pour éviter un risque de crise bancaire et financière d’une ampleur inédite.

Philippe Manière – Je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi vous affirmez que les banques françaises sont « fragiles ». Toutes ont très considérablement renforcé leurs fonds propres au fil des dix dernières années et sont au contraire beaucoup plus susceptibles de résister à un choc qu’elles ne l’étaient avant la crise de 2008. Certes, nos banques ont mis beaucoup plus de temps à nettoyer leurs bilans que, par exemple, leurs homologues américaines. Cette progressivité a des avantages, et des inconvénients. Mais nos banques ont déjà fait une grande partie du chemin, et l’idée selon laquelle elles resteraient encore fortement exposées aux conséquences de la crise de 2008 pour avoir mis beaucoup de poussière sous le tapis, volontiers propagée en particulier aux États-Unis, ne me paraît pas sérieuse. Certaines banques allemandes, par exemple, ou italiennes me semblent nettement plus fragiles.

Par ailleurs, la tradition française est de distribuer le crédit hypothécaire à taux fixe et sur la base d’un taux d’effort maximum (en gros, les mensualités ne doivent pas excéder 30 % des revenus du ménage emprunteur) et non, comme dans les pays anglo-saxons, à taux variable et sur la base de la fragile valeur du bien financé. Cela nous met à l’abri de la dévastation qui suivrait une éventuelle chute des prix de l’immobilier à laquelle Britanniques et Américains, par exemple, auraient pour le coup du mal à échapper.

La vérité est que le plus grand ennemi de la prospérité de nos banques, c’est la puissance publique incarnée dans les États et dans le régulateur européen… Le régulateur ne cesse, en zone euro, de contraindre l’exercice de leur métier par des obligations extrêmement coûteuses et financièrement, et en bureaucratie. Cela les a amenées à sortir de certains métiers trop coûteux en fonds propres réglementaires, métiers dont leurs concurrents anglo-saxons, qui ne s’astreignent pas aux mêmes règles, ont désormais le monopole – ce qui est un bien piètre résultat sur le plan économique comme sur le plan géopolitique. Par ailleurs, elles souffrent de l’obligation qui leur est faite d’investir une part essentielle de leurs réserves en emprunts d’État, placements réputés les plus sûrs mais qui, en vérité, combinent très faible rendement et redoutable exposition à une éventuelle crise des dettes souveraines. On a tort d’oublier que, entre 2008 et 2011, c’est précisément la hantise d’un défaut souverain qui a nourri une forte défiance vis-à-vis de banques notoirement gorgées de papier d’État !

Il est vrai cependant que, du point de vue macroéconomique, l’endettement privé est très élevé en France, et que cela crée une vulnérabilité qui s’ajoute à celle liée à l’endettement public évoqué plus haut. Cela n’est pas sain. Une économie moderne devrait être moins tributaire de la dette et plus largement financée en fonds propres. Encore faudrait-il que le système fiscal en permette l’accumulation… Des réformes utiles ont été engagées sur ce terrain depuis 2010, dont les résultats commencent à se faire sentir. Mais, par comparaison à nos voisins, nous restons un pays qui punit le capital, ce qui est proprement suicidaire.

RPP – La consommation est-elle le principal levier de la relance économique ?

Philippe Manière – Certainement pas, en tout cas pas hic et nunc ! Depuis 25 ans, la consommation est la composante de la croissance française la plus robuste et la plus stable. Nous souffrons avant tout d’un manque d’investissement, lequel a commencé à se corriger depuis quelques années mais après des décennies de vaches maigres, et d’une balance extérieure proprement dévastée. Notre problème est donc clairement celui de la compétitivité, de la capacité de notre appareil productif à répondre à la demande intérieure sans que cela se traduise par un creusement des déséquilibres extérieurs – en un mot, de l’offre, et pas de la demande. Aujourd’hui, pousser les gens dans les magasins, c’est hélas largement, après 30 ans de désindustrialisation régulière, faire le bonheur des producteurs chinois ou allemands. Je vois mal comment cela peut être présenté comme un objectif légitime de politique publique… Ajoutons que la crise sanitaire a empêché les ménages de consommer et que le dispositif de chômage partiel a fortement protégé leurs revenus, si bien qu’ils sont aujourd’hui assis sur un matelas d’épargne de 100 milliards d’euros environ. Il est probable qu’ils resteront prudents tant que la crise sanitaire n’est pas terminée. Dans tous les cas, plaider qu’il faut les solvabiliser davantage pour soutenir l’économie est indéfendable.

La bonne surprise du plan de relance est, précisément, que le gouvernement a eu le courage de l’orienter principalement vers le soutien à l’offre, profitant même du prétexte conjoncturel pour entamer certaines réformes structurelles indispensables et qui n’avaient que trop tardé comme le début de reflux des dévastateurs impôts de production.

C’était le meilleur usage qu’on pouvait en faire.

Aurore Lalucq – Elle a permis de faire en sorte que l’économie française ne s’effondre pas. Mais à mon sens, il faut surtout se concentrer sur l’autre composante de la demande globale : l’investissement. Sans cela, la machine économique ne repartira pas et surtout nous ne parviendrons pas à réorienter notre économie vers un modèle plus robuste socialement et écologiquement. Au sujet de la consommation, il ne faut pas oublier la très grande disparité de son accès. Cette crise a vu la mise en épargne forcée de 100 milliards et en même temps une multiplication des queues pour accéder à des colis alimentaires… la question est donc que certains consomment trop et d’autres pas assez.
Des milliers de familles ont été plongées dans le besoin et n’ont même plus de quoi se nourrir. Alors que nous sommes seulement au début de la crise sociale, les associations tirent déjà la sonnette d’alarme : dans plusieurs pays européens parmi les plus affectés par la crise de la Covid-19, la demande d’aide alimentaire s’est accrue de 25 % à 30 %. Nous avons même vu que, pour la première fois de son histoire, l’ONG Médecins sans frontières intervient dans des pays tels que l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Et la situation risque encore de s’aggraver avec la vague de licenciements et de chômage qui s’annonce.

Il s’agit de relancer la consommation des plus pauvres. Pour cela, il n’y a pas de recettes miracles. Le CDI a temps plein est ce qui protège le mieux. Il faut donc lutter contre la précarité et les « jobs » de plateforme et augmenter le SMIC. Une fois dit cela, cette relance ne peut se faire sans réorientation écologique. De ce point de vue nos politiques manquent de cohérence. Pour orienter la consommation, éviter les effets rebonds vers des consommations polluantes, il est nécessaire de renforcer la réglementation environnementale et taxer les plus aisés d’entre nous qui ont épargné pendant la crise, interdire certains polluants, défiscaliser ce qui ne pollue pas.

RPP – La crise de la Covid-19 va-t-elle accélérer les tendances de consommation durable que l’on peut observer depuis quelques années ?

Aurore Lalucq – Ce n’est pas certain, non. Les tendances ne peuvent se généraliser sans politiques publiques ambitieuses et nous en manquons.

On a vu depuis le confinement plusieurs enquêtes confirmer le fait que les Français font de plus en plus attention à la provenance et donc à l’empreinte carbone des produits qu’ils achètent. Tant mieux. Mais cela ne doit pas nous faire oublier que la véritable évolution doit venir de l’industrie et donc, in fine, des pouvoirs publics.
Mais aller vers une consommation plus durable nécessite aussi de travailler sur la manière de produire les objets eux-mêmes. Concrètement, cela nécessite un travail sur l’ensemble du cycle de vie des produits que nous achetons. De la naissance, avec les matières premières et les modes de production utilisés, en passant par les modes d’utilisation, jusqu’à la gestion de ce que nous appelons couramment des déchets et qui doivent être, au maximum, évités ou réutilisés.

Ainsi, à chaque étape de cette vie, le produit consomme des ressources naturelles et de l’énergie. Il revient donc aussi bien au consommateur qu’au concepteur et au producteur de ces produits d’agir pour limiter les impacts environnementaux des produits consommés. L’un des enjeux majeurs, à cet égard, est celui de la lutte contre l’obsolescence programmée des produits.

Cela nécessite d’intégrer cette logique dès la production en rendant les objets réparables et réutilisables, mais cela passe aussi, par exemple, par l’inclusion de critères de durabilité dans l’élaboration des commandes publiques. Cela nécessite également de soutenir et de financer les secteurs de la réparation, du réemploi et de la réutilisation, afin de faciliter l’accès des citoyens à ce type de lieux qui permettent effectivement de rendre la consommation plus durable.

Philippe Manière – Contrairement à ce qu’ont pu laisser à penser les divagations germanopratines publiées à la faveur du confinement, la pandémie a des origines qui, techniquement, n’ont très probablement rien à voir avec la question climatique ou l’épuisement des ressources qui préoccupent tant nos contemporains. L’idée selon laquelle elle serait une sorte de signal de détresse envoyé par une nature blessée ou vengeresse, ou qui manifesterait la mauvaiseté ontologique du capitalisme, est proprement bouffonne, comme j’ai essayé de le démontrer dans mon dernier ouvrage. D’ailleurs, la peste de Justinien, ou les grandes épidémies de choléra des siècles passés, qui pouvaient détruire en quelques mois un quart de la population de Venise ou plus de la moitié de celle de Marseille, n’ont pas attendu le pétrole de schiste, les rachats d’actions ou les gaz à effet de serre pour tuer !

Il n’en reste pas moins que cet épisode aura des conséquences structurelles sur la consommation.

D’abord parce que, fût-ce à tort, beaucoup pensent qu’elle « invite » à plus respecter la nature – ce qui va amplifier le mouvement préexistant vers plus de bio, de local etc. Ensuite et surtout parce que des habitudes se prennent (digital…) ou se perdent (shopping du week-end, boite de nuit…) au fil de deux mois de « consommation alternative » forcée.

RPP – Pour relancer l’économie, deux visions radicalement différentes s’affrontent. Alors que certains suggèrent d’allonger le temps de travail, d’autres militent pour sa réduction. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Manière – Je connais peu d’économistes qui pensent qu’une moindre mobilisation des facteurs de production permet d’obtenir plus de production ! La réduction du temps de travail dans un pays qui, comme vient encore de le montrer Rexecode, est déjà celui de l’Union où l’on travaille le moins (après la Suède) ne me paraît pas autre chose qu’une recette fantaisiste.

L’allongement du temps de travail, en revanche, est une piste doublement légitime à mes yeux. D’abord, elle permettrait – et cela était vrai avant la Covid et l’aurait été sans elle ! – de corriger notre retard en la matière, qui est double : nous travaillons moins que les autres par année… et nous travaillons moins d’années que les autres. Il n’est guère étonnant que cela ne nous permette pas de nous enrichir autant que nos voisins. Une étude récente a ainsi montré que l’explication de loin la plus importante à la prospérité de nos voisins suisses était un temps de travail nettement supérieur sur l’année, mais aussi sur l’ensemble d’une carrière. Je continue à m’étonner que l’on s’étonne de cette évidence : quand on travaille moins, on produit moins, donc on s’enrichit moins.

Mais la Covid donne un argument supplémentaire : un allongement du temps de travail fût-ce temporaire permettrait de compenser pour partie la production que le confinement nous a interdite.

Aurore Lalucq – Pour redémarrer et réorienter nos économies, partager le travail, la réduction du temps de travail (RTT) constitue une des solutions clefs. La crise du coronavirus et les difficultés sociales qui nous attendent en cette rentrée relancent cette idée et je m’en félicite.

Il faut avoir le courage de dire que la seule politique de création d’emplois véritablement efficace de ces trente dernières années a été la RTT et les 35h.

Si bien sûr cette réforme a nécessité des ajustements dans différents secteurs, elle a tout de même permis de sauvegarder près de 400 000 emplois ! C’est un fait qui mérite d’être rappelé.

Mais on voit que ce débat dépasse désormais le simple hexagone où les adversaires de la RTT tentent trop souvent de le confiner, comme une sorte de débat franco-français, ringard, d’un autre temps. Outre-Rhin, le principal syndicat allemand IG Metall – qui compte tout de même 2,3 millions de membres – évoque ouvertement le passage à la semaine de quatre jours, comme solution pour sauver les emplois de l’industrie. C’est évidemment, je pense, le sens de l’histoire : il va falloir aller vers un plus grand partage du travail et donc vers une réduction du temps de travail. C’est d’ailleurs le sens du débat qui a lieu en ce moment même en Nouvelle Zélande, pays dont la Première ministre, Jacinda Ardern, a encouragé les entreprises à avoir recours à la réduction du temps de travail, voire au passage à la semaine de quatre jours. Les entreprises qui l’ont expérimenté ont observé une hausse de 20 % de la productivité. Rappelons nous que la Nouvelle Zélande a été, jusqu’à présent, exemplaire dans sa gestion de la crise : peut-être serait-il temps de nous inspirer de ce qui y est fait.

Une nécessité d’autant plus pressante qu’outre ses effets positifs pour l’emploi, de nombreuses études ont démontré l’impact positif de la RTT en matière écologique. Ces études démontrent ainsi une incidence directe de cette réduction du nombre d’heures travaillées sur la consommation d’énergie, la consommation tout court et plus largement sur l’amélioration des indicateurs environnementaux.

En 2010, un article de recherche suédois précisait ainsi qu’une réduction de 1 % du temps de travail correspondait à une diminution de la consommation d’énergie de 0,8 %. Non seulement la corrélation entre temps de travail et impact environnemental est forte, mais, de surcroît, les pays ayant réduit la durée du travail ont observé une amélioration très nette de leurs indicateurs environnementaux. Ainsi, si les États-Unis avaient adopté les standards européens en termes de temps de travail, leurs émissions de CO2 auraient sérieusement chuté : selon une autre étude, parue en 2000, leurs émissions auraient ainsi été 7 % plus faibles que celles de 1990 ! Inversement, si les Européens adoptaient le temps de travail des États-Uniens, ils consommeraient 30 % d’énergie en plus. À méditer sérieusement.

RPP – Investir massivement dans les infrastructures et la mobilité ne serait-il pas une opportunité majeure de créer de l’emploi non délocalisable et de contribuer à la transition écologique ?

Aurore Lalucq – Il faut évidemment se lancer dès à présent dans la transformation bas carbone de nos infrastructures, de nos habitations et de nos modes de transport. Je porte au Parlement européen l’idée d’un Green New Deal qui serait un plan très ambitieux de transformation écologique et sociale de notre économie et de notre société.
L’une des idées cardinales de ce plan est d’investir massivement dans la formation des travailleurs afin de prendre dès à présent le virage vers un modèle économique bas carbone. Concrètement, cela se traduit par des investissements d’ampleur dans la rénovation thermique des bâtiments, les renouvelables, pour en faire des filières d’excellence européenne et créer des centaines de milliers d’emplois durables et non délocalisables.

Pour atteindre le plein emploi, je propose aussi de mettre en place un dispositif de garantie d’emploi, notamment pour les jeunes. L’idée est très simple : elle consiste à offrir un emploi stable et de qualité à toute personne désireuse d’en obtenir un. Il faut en effet comprendre que le chômage coûte de l’argent, non seulement pour les indemnisations qui sont versées, mais plus globalement pour tous les coûts indirects qu’il cause aux chercheurs d’emploi et à la société. Ce coût a été évalué autour de 16 000 euros, soit à peine moins qu’un SMIC. On peut donc tout à fait imaginer que cet argent soit utilisé pour fournir un emploi à tous ceux qui le désirent pour remplir des besoins qui ne le sont pas par la sphère privée.

C’est une expérience qui a d’ailleurs déjà été menée : aux États-Unis avec la Civilian Conservation Corps qui a permis d’engager 3 millions d’ouvriers pour occuper des emplois publics au service de la collectivité ; c’est ainsi que sont nés les parcs naturels aux États-Unis ; en France également, avec l’initiative « Territoires zéro chômeur de longue durée », qui fonctionne avec succès depuis 2017. Surtout, ces emplois pourraient être dirigés vers le développement et l’entretien des infrastructures végétales, centrales dans la lutte contre le changement climatique et qui demandent relativement peu d’investissement, mais requièrent beaucoup de main-d’œuvre. Un véritable gisement d’emploi pour nous, donc.

RPP – D’aucuns appellent à un changement radical de notre modèle économique. Est-ce possible ? Comment faire ?

Philippe Manière – On peut certes entendre que notre mode de vie n’est pas intégralement satisfaisant, que nous avons échoué à procurer des emplois à des pans entiers de nos territoires, ruraux ou périurbains, qui désespèrent, que notre modèle d’intégration et de promotion sociale a perdu beaucoup de son efficacité. Cela peut appeler des correctifs légitimes qu’il est de notre devoir d’imaginer et de mettre en œuvre. Mais il me semble que l’origine de nos échecs se trouve surtout sur des terrains où l’État est à la manœuvre, de la sécurité publique à l’éducation !

Je crois profondément à l’économie de marché qui a abouti, depuis 200 ans, ne l’oublions pas, à un enrichissement dont nos aïeux n’auraient pas osé rêver – mais aussi à un doublement de l’espérance de vie. J’observe également que les propositions alternatives, en particulier d’économie administrée ou de retour à la cueillette, n’ont historiquement, c’est peu de le dire, pas été probantes. J’en conclus d’une manière que d’aucuns jugeront sans doute primaire qu’il serait déraisonnable de lâcher la proie pour l’ombre…

Le « monde d’après » est certes plein de charme, puisque c’est une fiction où chacun met ce qu’il veut. Mais n’oublions pas ce que nous devons au « monde d’avant », aussi imparfait soit-il !

Aurore Lalucq – C’est non seulement possible, mais c’est surtout nécessaire. La crise que nous venons de vivre est une conséquence directe des dérives de notre modèle économique, qu’il nous faut aujourd’hui réorienter. Il ne s’agit pas du grand soir, mais simplement de sortir de la logique de la croissance à tout prix, qui nous a poussés à toujours plus produire, et toujours plus consommer sans respecter les limites de la nature. Nous avons passé il y a quelques jours le fameux « jour du dépassement » : c’est une bonne illustration des dérives d’un système économique totalement déconnecté de ce que la Terre peut effectivement nous offrir.

Et la bonne nouvelle c’est que des solutions existent : elles sont même nombreuses et viables, développées depuis des années par des chercheurs, des politiques, des ONG et des acteurs de la société civile. En réalité, il s’agit pour nous de renouer aujourd’hui avec le pragmatisme. Après quarante années marquées par l’idéologie et la mythologie – celle de la croissance infinie, de la nécessité de transférer les prérogatives du public vers le privé, de la consommation à outrance – il nous faut désormais revenir au réel et accepter l’idée, pourtant si simple, qu’il va falloir remettre l’économie à sa place, à savoir au service de tous et dans les limites de la biosphère. Et nous nous en porterons d’ailleurs bien mieux !
À cet égard, l’un des enjeux fondamentaux pour mener à bien ce changement de modèle est de remettre en cause la suprématie du PIB comme seul et unique indicateur guidant nos politiques publiques. Cet indicateur a été utile à un moment de notre histoire, mais nous ne pouvons plus faire de la croissance l’alpha et l’omega de nos politiques économiques, sans prendre également en compte la question écologique et sociale. Se focaliser sur la croissance c’est faire fausse route : il faudra certainement décroître dans certains secteurs polluants ou socialement nocifs et encourager dans le même temps le développement d’activités dont l’impact est positif en matière écologique et sociale. Le PIB ne peut rien nous dire sur l’état des inégalités, de la pauvreté, de l’environnement, car il n’a tout simplement pas été créé pour cela !

Il s’agit donc de choisir de nouveaux indicateurs qui nous permettent d’aiguiller nos prises de décision dans le sens d’un plus grand respect de l’environnement et la satisfaction d’un certain nombre de besoins humains fondamentaux. Au-delà de la qualité de tel ou tel outil, il est surtout nécessaire que son élaboration fasse l’objet d’un processus de délibération et d’appropriation démocratique.

Décider de « ce qui compte vraiment » doit être au cœur de l’implication des citoyens dans la chose publique.

Aurore Lalucq
Députée européenne, essayiste
Philippe Manière
Économiste, président de Vae Solis Communications
(Propos recueillis par Virginie Martin)

Aurore Lalucq et Philippe ManièreA propos de Aurore Lalucq et Philippe Manière

Navigation de l’article