Régionales 2021 ou le ridicule démocratique

Cette grande journée électorale du premier tour des élections régionales et départementales 2021, à moins d’un an d’élections présidentielles déterminantes à plusieurs titres, a été un fiasco populaire retentissant. On ne l’avoue pas ouvertement. Mais c’est tout de même bien de cela dont il s’agit : du ridicule démocratique.

Allons droit au but : 68 % d’abstentionnistes. A lui seul, ce chiffre hypothèque l’ensemble des analyses que nous pourrions tirer du scrutin, ainsi que les pronostics pour le second tour, et mêmes les éventuelles leçons en vue de l’élection présidentielle. Alain Peyrefitte demanda à De Gaulle un jour du mois de mai 1962 : « Pourquoi la France a-t-elle besoin d’être grande pour être elle-même ? » Charles de Gaulle répondit : « Parce que les Français ont besoin d’avoir l’orgueil de la France. Sinon, ils se traînent dans la médiocrité, ils se disputent, ils prennent un raccourci vers le bistrot ! » Nous y sommes ! Une seule certitude concernant ce scrutin : près de 31 millions de français, sur les 45 que compte le corps électoral, ont préféré le bistrot à l’isoloir.

Hier soir pourtant, les sondeurs, journalistes et responsables politiques ont majoritairement dédouané les Français de leur médiocrité, cherchant toutes les excuses possibles : offre politique décevante ; élections régionales trop peu médiatisées ; échelons intermédiaires dont les compétences ne sont pas suffisamment connues ou pas suffisamment influentes sur la vie des Français ; organisation du scrutin défaillante ; Covid ; fête des Pères ; beaux jours ; etc. Même le scrutin électronique – artifice s’il en est – a été réclamé (par ceux qui gouvernent aujourd’hui le pays mais qui ont été incapables d’accéder au second tour dans quelque région que ce soit, y compris avec l’appui de pas moins de cinq ministres) afin d’aider le pays à sortir de l’ornière démocratique dans laquelle il est enlisé…

Mais aucune de ces excuses ne tient la route, car nos voisins européens, malgré tout, se sont déplacés aux urnes, eux, lorsque leur devoir citoyen le leur commandait.

La vérité, c’est que la France est devenue un pays de tartuffes. Et si le peuple reproche régulièrement à la classe politique sa médiocrité, ce n’est là qu’un artifice rhétorique destiné à mieux dissimuler la sienne. Dans son ouvrage intitulé Du principe fédératif, Proudhon décrit ainsi ce peuple, qu’il nomme « la multitude » : Elle a la « face tournée en arrière ; aucune tradition ne se forme chez elle ; pas d’esprit de suite, nulle idée qui acquière force de loi. De la politique elle ne comprend que l’intrigue, du gouvernement que les profusions et la force, de la justice que la vindicte, de la liberté que la faculté de s’ériger des idoles qu’elle démolit le lendemain. » La sanction est dure, mais qu’est-ce qu’un peuple qui passe son temps à râler, à se plaindre, à descendre dans la rue pour protester contre des orientations politiques auxquelles il a dédaigné de prendre part, mérite-t-il d’autre ?

Quelle leçon additionnelle tirer d’un tel scrutin ? Un élément de langage, largement repris sur tous les plateaux télévisés lors de la soirée électorale : la fameuse « prime au sortant », mérite qu’on s’y arrête. Car c’est peut-être l’autre impensé de ces élections, une notion tout à fait fictive qui aurait dû hérisser le poil de tous ceux qui consacrent habituellement leurs commentaires politiques à tracer les contours du « dégagisme » qui sévit en France, ce symbole par excellence de la crise démocratique qui fracture le pays. Or, pour une raison que nous ignorons tous, le fait d’avoir un bilan à défendre, d’être inconnu des citoyens, d’appartenir à un parti politique en déshérence, et de gouverner une strate du millefeuille administratif dont les électeurs estiment qu’elle ne sert à rien, constituerait désormais une force électorale conduisant à l’attribution d’une « prime ».

La France rose bonbon et bleu ciel qui s’est dessinée sur les cartes à 20h00 dimanche soir témoigne en réalité du conformisme électoral d’une frange notable des Français, plus que d’une quelconque « prime ».

Un conformisme qui n’est d’ailleurs pas politisé. Car qui peut croire que l’état actuel du Parti Socialiste puisse susciter un désir de victoire auprès des électeurs de cinq régions de France métropolitaine sur douze ? Que des figures comme Bertrand, Wauquiez ou Pécresse cristallisent sur leur nom une large part des suffrages est compréhensible du fait de leur médiatisation nationale. Pour ce qui est de Delga, Rousset, Chesnais-Girard, Dufay ou Morançais, la question se pose : Pourquoi le dégagisme et la crise de la représentativité n’opèrent-ils pas à l’échelon régional ? En raison d’un intérêt manifeste pour les politiques publiques déployées depuis 2015 dans ces territoires ? Parce que les efforts budgétaires consentis dans ces régions pour la culture, la rénovation urbaine, les lycées ou les transports a suscité une vague d’enthousiasme sans précédent ? Qui peut croire cela ? Conformisme (Larousse) : « Tendance à se conformer aux usages, à accepter les manières de penser ou d’agir du plus grand nombre, les normes sociales. » Le besoin de reproduire à l’identique le modèle existant, de ne rien bousculer, de continuer d’obéir à celui qui est aux responsabilités par crainte qu’un changement ne vienne bouleverser un quotidien, des usages, des normes, est la marque de certains électeurs se rendant aux urnes par convention plus que par conviction. Ils ont les défauts de leurs qualités pourrait-on dire… Ils décideront cependant de la politique régionale des prochaines années, et ce n’est peut-être que justice…

Conclusion : Si la classe médiatico-politique porte une responsabilité à l’issue de ce scrutin guignolesque, c’est assurément celle d’avoir flatté sans cesse l’égo de ce peuple dont elle attend tout, puisque le régime dont elle a fait un idéal politique confinant au sacré : la démocratie, repose tout entier sur son suffrage. Hier, ce peuple l’a méprisée ostensiblement, non seulement elle, mais la politique toute entière, et même le pays. Comme à son habitude, nous n’avons vu que mansuétude de la part des dirigeants et des journalistes à l’égard du peuple, alors que c’est une soufflante médiatique et politique qu’il aurait dû recevoir, appuyée par ces esprits lucides qu’étaient De Gaulle ou Proudhon.

Frédéric Saint Clair
Ecrivain, politologue