Relations russo-européennes : une rupture inévitable ?

Écrivain russe d’origine ukrainienne, diplomate pendant les grands bouleversements à l’Est, promoteur de la perestroïka, porte-parole de l’un des premiers partis démocratiques russes, Vladimir Fédorovski est aujourd’hui l’auteur de plus de quarante ouvrages traduits dans de nombreux pays. Dans une interview qu’il nous a accordée, ce fin connaisseur des relations diplomatiques déplore une russophobie organisée et s’inquiète des tensions entre la Russie et l’Europe.

Revue Politique et Parlementaire – La relation générale entre l’Europe et la Russie paraît aujourd’hui dégradée, chacune des parties se renvoyant la responsabilité de cette dégradation, plus ou moins importante en fonction des pays de l’Union européenne. Comment analysez-vous cela ?

Vladimir Fédorovski – Il s’agit d’une responsabilité partagée qu’il faut ramener à l’histoire, mais avant cela je souhaiterais faire un constat. J’ai été diplomate puis co-fondateur de l’un des premiers partis démocratiques en Russie le Mouvement des réformes démocratiques, j’ai été le porte-parole des anti-putschistes, j’ai participé à la chute du communisme. À mes yeux, cette rupture entre  l’Europe et la Russie est aujourd’hui difficilement récupérable, voire définitive. Il s’agit d’un problème majeur pour les Russes mais également, peut-être plus modestement, pour les Européens. Après la création de Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand, Catherine II, le roman russe puis les ballets russes, la Russie est devenue partie intégrante de la civilisation européenne. Tolstoï, Tchékhov, Tchaïkovski appartiennent à la civilisation européenne comme Balzac ou Stendhal font partie de la civilisation russe. Mitterrand parlait de « maison commune ».

Aujourd’hui, même s’il n’est pas encore perceptible par  le grand public, nous assistons à un basculement majeur de la Russie en faveur de l’Asie.

Lorsque j’étais diplomate, 80 % des Russes étaient pro-européens, aujourd’hui ils ne sont plus que 20 %. Nous vivons dans un monde virtuel où l’on pense que Poutine est partout, derrière le Brexit, la Catalogne, l’élection de Trump, les « gilets jaunes ». C’est un moteur formidable pour la vente de mes livres, mais ce n’est pas la réalité. Henry Kissinger me disait récemment que ce phénomène est beaucoup plus grave que la guerre froide. Durant cette période il y avait des règles, une distinction entre la politique réelle et la manipulation, la désinformation et la propagande. Aujourd’hui les gens mentent et croient à leurs propres mensonges. 

À cette domination du virtuel s’ajoutent une certaine paresse intellectuelle, un manque de culture générale et d’analyse qui expliquent que cette rupture définitive ne soit pas davantage perceptible. Certains politiques et médias occidentaux diabolisent la Russie dans leurs propres intérêts, parfois pour des raisons précises comme le combat contre la crise. Mais ils ne sont pas conscients que les Russes ne veulent plus de l’Europe. Une Europe qu’ils considèrent comme vassalisée par les États-Unis, qui s’islamise et qui n’assume pas son héritage judéo-chrétien. Ceci n’est pas ma perception personnelle de la situation, mais c’est ce que les Russes me disent lorsque j’échange avec eux. Le maire de Nice, Christian Estrosi, m’expliquait, il y a peu, que le nombre d’investisseurs russes sur la Côte d’Azur avait considérablement diminué alors qu’il s’agissait d’un marché important. C’est, à mon sens, un phénomène grave tant pour l’Occident que pour la Russie.

Je suis une sorte de trait d’union entre ces deux civilisations, un passeur. Et j’ai le sentiment que ce que j’ai fait autrefois comme diplomate, puis comme écrivain est  un échec. J’ai le sentiment d’un retour en arrière, la situation me rappelle celle de la fin de l’Union soviétique et cela m’inquiète.

RPP – Vous voulez dire que la situation de l’Europe aujourd’hui et plus particulièrement celle de la France vous rappelle la fin de l’Union soviétique ?

Vladimir Fédorovski – Bien sûr, dans les réactions, dans le désir de vivre dans le mensonge, dans la dictature du politiquement correct. Les experts, relativement médiocres, ne comprennent pas que la création de l’alliance économique et militaire entre la Chine et la Russie est en réalité une alliance anti-occidentale. Les Russes ont totalement transformé leur armée, ils ont utilisé la manne pétrolière de façon très judicieuse de telle sorte qu’aujourd’hui ils sont devenus les numéros 1 dans de nombreux domaines. L’arrogance intellectuelle des spécialistes occidentaux ne leur a pas permis de percevoir cette situation et ils continuent de penser que les Russes sont idiots, qu’ils sont le diable, que Poutine est le Hitler des temps modernes.

Cette rupture constitue un grand danger pour la Russie dont l’emblème est un aigle bicéphale qui regarde l’Europe d’un côté et l’Asie de l’autre. Mais c’est aussi un danger pour l’Europe.

RPP – Qui est, selon vous, responsable de cette situation ?

Vladimir Fédorovski – Les responsabilités sont partagées. La première erreur est l’arrogance occidentale qui remonte à la chute du communisme. Les Occidentaux sont persuadés que se sont eux qui ont vaincu le communisme, mais cela ne correspond pas à la réalité. J’ai participé au processus. J’en connais donc tous les détails. Le régime s’est effondré car Gorbachev a consciemment arrêté la terreur politique, autrement dit, à la différence des Chinois, il a cessé de tuer et sans cela un régime totalitaire ne fonctionne pas. Puis il a bien sûr commis des erreurs considérables dans la gestion économique du pays. Les Occidentaux se sont convaincus qu’ils avaient gagné la guerre froide grâce à leur supériorité et ont en conséquence adopté une attitude méprisante et arrogante à l’égard des Russes. Mais ils ont surtout violé des accords mis en place. J’étais présent aux négociations menées par Chevardnadze, alors ministre des Affaires étrangères, et James Baker, secrétaire d’État de George Bush, sur la chute du Mur de Berlin. Les choses  étaient simples, Gorbatchev acceptait la réunification de l’Allemagne et les Américains s’engageaient à respecter les intérêts géostratégiques de la Russie avec le non-élargissement de l’Otan vers l’est. Mais les Américains n’ont pas respecté ces accords, Bill Clinton allant, quelques années plus tard, jusqu’à nier leur existence. Puis il y a eu une succession d’événements : la politique du cordon sanitaire, la guerre de Yougoslavie, les politiques actives des États-Unis dans les anciennes Républiques soviétiques comme l’Ukraine et  la Géorgie. L’opinion publique russe s’est sentie bafouée et a compris qu’en 1991 l’Occident ne voulait pas tuer le communisme mais la Russie. Poutine est un phénomène qui a été engendré par cette frustration. Cependant, il convient de rééquilibrer les choses. Cette frustration n’est pas uniquement liée à la paresse diplomatique occidentale, elle est également due à l’extrême pauvreté qui s’est développée en Russie en 1990 sous la présidence de Boris Eltsine. Il a excellé durant la campagne présidentielle, mais s’est avéré incompétent dans la gestion des affaires de la nation. Lorsque je lui ai demandé ce qu’il allait faire des anciens ministres communistes, il m’a répondu « je vais les nommer milliardaires ». En réalité, ils ont volé la Russie. 120 milliards de dollars sortaient illégalement du pays chaque année avec la complicité des banques occidentales. 2 % de la population russe se partageaient les richesses alors que presque 50 % vivaient sous le seuil de pauvreté. Un système absolument aberrant s’est alors installé. À partir de là, l’idée de la sortie du communisme et la notion même de démocratie ont été complètement discréditées. Les Russes ont d’ailleurs inventé une expression qui associe la démocratie au vol organisé. Trois autres chiffres sont à retenir pour comprendre la psychologie nationale et le niveau de frustration de la population : 27 millions de Russes ont péri dans la lutte contre les nazis, 25 millions sont morts lors des terreurs communistes, 2 500 % d’inflation par exemple en 1992. Les Russes ont une énorme capacité de résilience, mais lorsqu’ils sont blessés alors les choses peuvent se tendre. Aujourd’hui Poutine réussit parfaitement à mettre en scène cette posture de puissance inquiète et inquiétante en évoquant la notion de grand tsar, de peuple fort, de citadelle assiégée, d’ennemis omniprésents. 

Deux anecdotes me viennent à l’esprit.

Mon épouse m’a récemment déclaré « Si nous n’avions pas sauvé Stalingrad, Hitler était là. C’est incontestable car beaucoup d’Occidentaux se sont couchés devant Hitler, si nous n’avions pas vaincus les communistes, les communistes auraient gagné car ils se sont couchés devant les communistes quand la moitié des intellectuels parisiens étaient communisants, aujourd’hui ils se couchent devant les islamistes, peut-être allons-nous encore une fois les sauver ». 

Il y a quelques années j’ai dirigé la collection « Le Roman des lieux et destins magiques » qui a publié la première biographie d’Obama en France. Lors d’une rencontre à laquelle assistait également un ancien ambassadeur américain, diplomate chevronné, Obama nous a expliqué qu’avec les sanctions économiques prises par les États-Unis, les conditions de vie des Russes allaient se dégrader et que Poutine finirait par chuter. Mon ambassadeur a pensé qu’Obama devrait lire Tolstoï lequel a si bien décrit la résilience du peuple russe. 

Toutes ces raisons m’incient à penser que cette rupture est irréversible.

RPP – Les racines de cette rupture remontent donc à la sortie du communisme ? 

Vladimir Fédorovski – Elles ne datent pas de la sortie, mais de la période post-communiste. Je suis plutôt fier de l’issue car elle s’est faite sans effusion de sang. Aujourd’hui les deux personnes les plus haïes de l’histoire de la Russie sont Gorbatchev qui est considéré comme un traître et Eltsine qui est vu tel un idiot et un ivrogne. 

Ainsi que le préconisaient Jean Paul II et François Mitterrand, notamment, la chute de l’URSS aurait dû être l’occasion d’associer la Russie au concert des nations. Au lieu de cela, elle a été marginalisée. Il y a eu le cordon sanitaire de Brzezinski, la « Russie du troisième monde », la « Russie Ebola ». Tout ceci a choqué l’opinion publique russe qui estime que l’Occident méprise sa civilisation. Cela a poussé la Russie dans les bras de la Chine.

C’est grave puisqu’il s’agit d’une rupture non seulement civilisationnelle, mais également dans la grande tradition russe qui a toujours maintenu un équilibre entre l’Europe et la Chine.

C’est un grand drame qui se noue aujourd’hui. 

RPP – Je comprends que, selon vous, cette rupture est liée à l’attitude des Européens et des Américains qui n’auraient pas respecté un certain nombre d’accords lors de la chute de l’URSS, considérant qu’ils avaient vaincu le communisme. Vous avez insisté sur la résilience des Russes, est-ce que cela veut dire que la politique de sanctions adoptée par les Occidentaux et de contre-sanctions mise en place par les Russes est un cautère sur une jambe de bois ? Et que tout ceci n’infléchirait ni la politique du gouvernement ni l’attitude de la population russes ?

Vladimir Fédorovski – L’approche occidentale visant à punir la Russie en espérant que la population se désolidarise de son président ne fonctionne pas. Au contraire, elle renforce Poutine et le sentiment anti-occidental. Les médias européens et américains pensent qu’il existe une alternative pro-occidentale à Poutine. Mais pour l’opinion publique russe les pro-occidentaux ont tué économiquement la Russie lorsqu’ils dirigeaient le pays, ils l’ont pillée, ils ont discrédité la notion de démocratie. Leur présence au pouvoir est associée à la corruption.

Même si j’estime que la responsabilité des Occidentaux est importante dans ce qui s’est passé, le principal problème des Russes ce ne sont pas les Occidentaux, mais les Russes qui ont volé leur pays.

Le problème des Américains, ce n’est pas l’immixtion supposée de Poutine dans l’élection de Trump d’autant qu’en 1996, les États-Unis sont directement intervenus dans la réélection d’Eltsine en envoyant une équipe de spécialistes américains, sans parler de la mise sur écoute, quelques années plus tôt, du téléphone personnel de Gorbatchev. Les Russes sont responsables de leurs problèmes, les Américains et les Ukrainiens des leurs. Ce dont je suis certain c’est que les Français, eux, …ne sont pas responsables : c’est l’exception française… (Vladimir Fédorovski sourit).

RPP – Il existe une forme de russophobie qui s’est considérablement développée dans l’élite française, comment l’expliquez-vous ?

Vladimir Fédorovski – Cette russophobie est née de l’ignorance d’une partie de l’élite française, mais les Russes n’ont pas suffisamment et clairement expliqué les choses. Pour les Américains c’est différent : il existe un désir de susciter un ennemi. Pour remédier à la crise il faut diaboliser quelqu’un en recourant à des clichés. Dans son discours et sa posture, Poutine représente l’antithèse du politiquement correct occidental. Il parle de patriotisme, de valeurs chrétiennes, ce qui heurte une partie de la classe politique française. Concernant les journalistes, je pense qu’il s’agit d’un problème de paresse intellectuelle, car plutôt que d’être dans l’analyse concrète ils sont dans les clichés et si vous leur faites remarquer, ils vous censurent. 

Je voyage beaucoup, notamment pour me rendre dans les salons littéraires, je connais de nombreux maires et je peux vous assurer que Poutine est, de loin, plus populaire que la majorité de vos hommes politiques.

À la base j’étais critique vis-à-vis de Poutine. J’étais persuadé qu’il avait été choisi par Eltsine pour être la marionnette d’un système oligarchique corrompu. Mais il est très vite devenu marionnettiste. Dans certains domaines, force est de reconnaître sa performance.

RPP – Le succès de Poutine tient à la fois dans sa réussite à imposer dans l’imaginaire russe le rétablissement de la puissance et l’honneur de la Russie d’avant les années Eltsine tout en renouant avec l’histoire longue de la Russie. Ne s’agit-il pas d’une synthèse que l’on pourrait qualifier de napoléonienne ?

Vladimir Fédorovski – Poutine est habile.

C’est un excellent metteur en scène du roman national.

Il sait manipuler le code mental russe. Il flatte la grandeur du pays en faisant croire à une histoire linéaire entre le tsarisme et le système soviétique. Ce faisant il réhabilite Staline, qui est aujourd’hui vu uniquement comme le vainqueur des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, en omettant de mentionner ses crimes. Ce qui est une grave erreur. Mais il renforce ainsi la cohésion de la société russe. Cependant, l’opinion publique influence également Vladimir Poutine avec pour résultat un rapprochement de la Russie et de la Chine au détriment de l’Europe.

RPP – Que doivent faire les Européens pour rétablir une relation plus conforme à l’histoire de l’Europe avec la Russie et repartir sur des bases plus apaisées ?

Vladimir Fédorovski – Il faut d’abord cesser de diaboliser la Russie. Je ne parle pas de Poutine mais de la civilisation russe. Les Occidentaux sont allés trop loin. Je considère que l’on vit un moment périlleux. Les Occidentaux sont persuadés que les Russes veulent envahir les pays baltes, ce qui n’est pas la réalité. Les Russes pensent que les Américains installent des fusées à leur frontière. C’est une escalade qui produit une situation qui, pour moi, est des plus dangereuses. Plus grave, sans doute, que la crise de Cuba, car nous avions du temps ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Les Américains veulent utiliser la même méthode que celle dont ils se sont servis, il y a plusieurs années, pour pousser la Russie dans la course à l’armement, pensant ainsi l’exténuer. Mais ceci est très risqué car les Russes sont prêts à l’assumer intellectuellement et financièrement, malgré les problèmes économiques. Et s’ils ne l’assumaient pas, cela serait pire encore car ils seraient dos au mur. 

Il est impératif de rétablir le dialogue.Même au pire moment de la guerre froide il n’a jamais été rompu. Il y avait des règles établies. Chacun connaissait les limites à ne pas dépasser. Aujourd’hui il n’y a plus ni dialogue ni règles claires. Il faut donc restaurer les relations entre les sociétés civiles russe et occidentale. Il y a des domaines où l’on peut faire des choses ensemble : les affinités civilisationnelles demeurent importantes. Les dirigeants politiques ne sont pas éternels. 

Les Français sont beaucoup plus rationnels que l’on ne pense. Ils savent que la France est écrasée par le poids économique allemand. Comme en Russie, il existe une tradition de l’intérêt national. Et puis, la France avec l’aura gaulliste de sa politique étrangère peut jouer un rôle dans la nouvelle donne internationale…

RPP – En tant qu’observateur mais aussi ancien acteur politique, quel regard portez-vous sur l’évolution de l’Union européenne ?

Vladimir Fédorovski – L’Union européenne connaît de nombreux problèmes, notamment le Brexit et l’élargissement. Ce dernier a complètement bousculé les règles. Actuellement le centre de l’Europe se situe dans les pays baltes ou en Pologne. Les intellectuels polonais, avec lesquels j’entretiens d’excellents rapports, sont terriblement inquiets. Je partage le constat d’Emmanuel Macron qui a comparé la situation actuelle à celle de la veille de la Seconde Guerre mondiale. Tous ces pays là seront les premiers anéantis. Nous sommes allés trop loin. Il faut rétablir le dialogue. J’ai souvent évoqué avec François Mitterrand et aujourd’hui encore avec Hubert Védrine la notion d’équilibre des intérêts. Nous devons rechercher l’équilibre des intérêts.

Le peuple russe comprend que dans ce contexte il devient un ennemi fantasmé, mais à force de les diaboliser, les Russes peuvent réellement devenir le diable. Ce serait alors un temps de grand désordre.

RPP – Vous pensez qu’il s’agit d’un ennemi inventé pour conjurer, peut-être plus que pour combattre, au sein de l’Union, les échecs qui sont ceux de la construction européenne ?

Vladimir Fédorovski – Oui, évidemment. Par exemple la diabolisation des Russes et le limogeage des diplomates russes en Grande-Bretagne servent aussi à camoufler la crise et les échecs que traverse le pays. Mais les grands financiers que je connais sont tout à fait rationnels ils disent « nous avons besoin d’un ennemi mais à force de crier au loup nous pouvons réellement avoir de vrais ennemis ». Les Russes sont très patriotes. Les Occidentaux n’ont pas senti à quel point ils ont été méprisants avec la Russie.

Vladimir Fédorovski 
Ancien diplomate russe, écrivain. Il est l’auteur de 43 ouvrages. Sur tes cils fond la neige : Le roman vrai du docteur Jivago paraitra prochainement aux Éditions Stock.

(Propos recueillis par Arnaud Benedetti)