Retour au réel

Sur le livre de Pierre-André Taguieff, La revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l’ assaut de l’ Europe, Paris, PUF, 2015.

Six ans après sa parution en français (mars 2015), La Revanche du nationalisme de Pierre-André Taguieff, philosophe, politologue et historien des idées, paraît en grec1. Malgré l’aspect indéniablement quelque peu « tardif » de la proposition de cette traduction au public grec au vu des bouleversements politiques intervenus dans l’univers de ce que nous appelons le populisme européen de droite, nous pensons qu’au fond, cet essai n’a rien perdu de sa pertinence et de son actualité. Comment pourrait-il, d’ailleurs, en aller autrement pour un essai consacré à l’histoire des idées et à la théorie politique ? Et en l’occurrence, à la conceptualisation du phénomène nationaliste et populiste ? Un phénomène que, dès le début des années 1980, P.-A. Taguieff a proposé de qualifier de « national-populisme » afin de définir la nature de l’espace politique de l’extrême droite en France. National-populisme : un terme adopté par une grande partie de la recherche universitaire mais aussi dans le débat public et par lequel l’auteur repère, décrit et analyse depuis les origines la composition nucléaire du populisme actuel : son style démagogique-populiste et son contenu nationaliste.

C’est précisément ce dernier, le nationalisme persistant, tant sur le plan de la souveraineté nationale et populaire que sur celui de l’identité nationale, qui constitue, selon Taguieff, la substance du phénomène d’extrême droite tel que celui-ci est apparu au cours des dernières décennies et qui continue d’exister dans l’espace européen, entre autres. Le mécontentement social et la protestation indignée, qui ont été instrumentés par des démagogues d’extrême droite et ont pris la forme d’une « proposition politique » antisystème et souvent conspirationniste, ont pour épicentre moins la crise économique (désignée par un certain nombre d’analystes libéraux comme cause principale), que des sentiments d’insécurité collective et individuelle qui alimentent la défiance envers la politique au sein de larges portions des populations européennes face aux conséquences de la mondialisation et de l’unification européenne, perçues comme des menaces majeures de déstabilisation d’un certain « mode de vie », d’une « identité » reçue en héritage.

Nous ne sommes pas sortis de ce cycle idéologico-politique ni de ses conséquences culturelles.

Pour Taguieff, ce phénomène « populiste », ce populisme politique, est une métonymie du nationalisme : il s’agit au fond d’une résurgence du nationalisme dans un néonationalisme qui n’a aucun rapport avec ses cristallisations politiques classiques. C’est la raison pour laquelle l’auteur envisage et analyse les partis d’extrême droite européens comme des structures protestataires nouvelles, inédites, qui investissent dans l’idéologie nationaliste et non en tant que survivances ou résurrections d’une extrême droite traditionnelle ou même des fascismes historiques de l’entre-deux-guerres. Un nationalisme qui, pour Taguieff, ne devra pas, sur le terrain de son expression sociale, mais non, bien entendu, sur celui de son expression politique d’extrême droite, être diabolisé par principe, en étant automatiquement identifié, sans examen critique préalable, à la xénophobie et au racisme. Car, en dehors du nationalisme xénophobe, il existe aussi le nationalisme lié au régime politique, le nationalisme politique, le nationalisme démocratique, directement identifié à la figure de l’État-nation démocratique. Car c’est dans le cadre de la nation démocratique qu’ont été développés et consacrés les droits individuels et collectifs et l’État Providence lui-même. Car c’est à l’intérieur de celui-ci qu’a été consacrée et fonctionne la souveraineté populaire, indissociablement liée à la souveraineté nationale. Car, selon Taguieff encore, cette forme démocratique a réussi, et elle l’a montré en pratique dans le cadre de la république, à incorporer les « autres » en les intégrant à la société nationale, bien mieux que les sociétés démocratiques actuelles, régies par un projet post-national abstrait. Car, enfin, ladite identité nationale ne s’identifie pas au nativisme. C’est pourquoi l’un des sujets essentiels traités par cet essai est, avec le nationalisme, l’antinationalisme.

Le populisme réel des formations politiques d’extrême droite apparues en Europe au cours des dernières décennies concerne leur style : l’appel salvateur, sans médiations, combatif, au « peuple », dirigé contre les « élites mondialisées et apatrides ». Le populisme n’est pas une idéologie (ni même une « thin centered ideology ») et ne doit pas dissimuler le contenu véritable du nouveau phénomène, une certaine protestation sociale « patriotique » contre l’insécurité identitaire, qui s’exprime dans des conditions sociales, économiques, politiques et surtout culturelles nouvelles, nationales et internationales, où la question de l’immigration et la menace terroriste islamiste jouent un rôle crucial. C’est précisément dans ce nouveau contexte historique que Taguieff étudie le phénomène d’extrême droite actuel, tout en passant en revue la bibliographie concernée, repensant théories et conceptions de la démocratie et les conditions de son exercice. Nous pourrions dire qu’en réalité, le terme de « national-populisme » (le « démos » vu comme « ethnos »), faute de mieux, décrit d’une manière relativement satisfaisante les deux dimensions fondamentales du phénomène, si, naturellement, sa dimension populiste ne masque pas sa vérité, le nouveau nationalisme, puisque, qui plus est, « la fierté nationale n’est pas chose du passé », comme l’a souligné Taguieff ans un article de 2017 intitulé « Sous le “populisme” : le nationalisme »2, publié deux ans, donc, après la parution du présent essai en français. Et si, dans ce cadre, la référence spécifique au populisme n’est pas abusive, à savoir qu’elle ne constitue pas, comme c’est parfois le cas dans le dialogue public, une étiquette propagandiste et agressive qui, pour certains politiques et analystes libéraux qui en usent, fonctionne comme condition de légitimation idéologique, par la stigmatisation de l’adversaire politique, en faveur d’une gouvernance « centriste », comme le souligne significativement Taguieff dans plusieurs analyses postérieures (de 2019) qui enrichissent ses propres travaux antérieurs sur le phénomène populiste, qui résiste à une définition communément admise. C’est pourquoi l’un des sujets essentiels de l’analyse de l’auteur est ici, à côté du populisme, l’anti-populisme.

Qu’est-ce que le nationalisme ?

Interrogé, lors d’une interview accordée deux mois après la parution en français du présent essai, sur la valeur de la distinction des deux sortes de nationalisme (civique et ethnique, un problème, donc, de conceptualisation du nationalisme, analysé longuement dans le présent essai) et sur la nécessité de « dédiaboliser » le nationalisme, Taguieff a fourni la réponse suivante : « Je relativise plutôt l’opposition entre “nationalisme ethnique” et “nationalisme civique”, en les situant sur un continuum. Il ne faut pas faire d’une distinction analytique une opposition manichéenne. Il est de tradition de distinguer le nationalisme politique et civique du nationalisme culturel et ethnique, types idéaux qui ne s’incarnent l’un et l’autre que très imparfaitement dans l’histoire. Je trouve cette distinction commode, mais j’ai tendance à la relativiser, en soulignant les zones d’ambiguïté du premier nationalisme idéal typique comme du second. De la nation civique ou élective à la nation culturelle et ethnique, on passe par des transitions insensibles.

Une nation purement civique, authentique communauté de citoyens dénuée de tout héritage culturel et historique propre, est une chimère.

Elle revient à prendre naïvement un concept ou un type idéal pour une réalité concrète. La position de Renan consiste précisément à tenir les deux bouts de la définition de la nation. Il en va de même chez le général de Gaulle. Le patriotisme réunit des engagements et des attachements, du volontaire et de l’assumé, des idéaux normatifs et des enracinements idéalisés. La rigidité de la distinction vient de ses usages scolaires ou “démopédiques” (pour parler comme Proudhon), impliquant, dans la tradition républicaine française, de valoriser la “bonne” nation civique, dite “républicaine”, et de dévaloriser la “mauvaise” nation historico-culturelle ou ethnique, rejetée un peu vite vers le racisme (ou vers le “germanisme”). Mais les citoyens ne se nourrissent pas seulement d’abstractions et de principes, aussi nobles soient-ils. Alors qu’il s’agit, sur la question des identités collectives, de faire preuve d’esprit de finesse et de sens des nuances, les intellectuels français montrent une fois de plus qu’ils ont le goût des grosses catégories classificatoires entrant dans des oppositions manichéennes.

Ceci dit, dans ce domaine, je ne cache pas mes préférences. Elles vont à un nationalisme civique qui aurait retrouvé la mémoire et le sens de l’avenir par-delà l’enfermement “présentiste” et l’aveuglement par la soumission à “l’actualité”. Elles vont donc à un nationalisme civique qui imaginerait la nation à la fois comme héritage, destin commun et avenir voulu. On ne dédiabolise pas par décret le nationalisme. Mais on peut montrer que sa diabolisation empêche de le connaître dans la multiplicité de ses formes historiques et d’en comprendre le sens. Du nationalisme, on connaît les multiples figures historiques diversement valorisées (des mouvements de libération nationale aux dictatures nationalistes). Rien n’interdit de l’imaginer ou de le réinventer comme le principe d’une forme d’organisation politique acceptable, voire souhaitable, pour faire face, par exemple, aux forces uniformisantes ou aux effets destructeurs de la mondialisation, dès lors qu’il s’inscrit dans le cadre d’une démocratie constitutionnelle et pluraliste.»3

Retenons donc, avant de poursuivre, que le présent essai de Pierre-André Taguieff, qui va bien au-delà des analyses politologiques ordinaires du phénomène examiné, met à l’épreuve et déconstruit les lieux communs relatifs au nationalisme et au populisme, quelle que soit leur provenance idéologique, et interprète à partir de positions de neutralité axiologique un phénomène socio-politique nouveau, essentiellement culturel, sans, bien sûr, sous-estimer sa dangereuse dynamique. Pour Taguieff, l’extrême droite actuelle n’est qu’une force nationaliste qui arbore un visage populiste. L’auteur ne s’intéresse pas à dénoncer et à exorciser, mais à comprendre et à expliquer (au sens wébérien du terme) : ethnie, nationalisme mais aussi antinationalisme, nationisme, patriotisme, racisme, fascisme, populisme mais aussi antipopulisme, démagogie, démocratie, radicalisme, extrême droite, droite, extrême-gauche, Europe, mondialisation, violence, extrémisme sont quelques-uns des mots et concepts essentiels qui se trouvent au centre de l’analyse de cette étude pionnière, dont l’objectif est la nécessaire réorientation du débat sur le national-populisme (de droite).

Un « groupisme »

Pour Taguieff, comme il le signale lui-même dans les nouvelles études et approches dont nous avons parlé plus haut4, l’élément de contestation sociale et l’élément identitaire ont de plus en plus souvent tendance à s’entremêler. L’appel des nouveaux leaders démagogues est inséparable d’une dénonciation des élites au pouvoir, de la richesse et de la communication, qui sont de plus en plus jugées comme complices et corrompues et, surtout, perçues comme des élites coupées des peuples, devenues étrangères à leurs nations. « Aujourd’hui, la majorité des populismes en Europe », poursuit Taguieff, « sont des populismes identitaires incarnés par des leaders plus ou moins charismatiques. Ils présupposent une conception essentialiste et monolithique du peuple, célébré comme une communauté une et homogène, sans divisions internes, ce qui est le propre de l’imagination nationaliste. Cette dernière présuppose comme allant de soi le primat de la solidarité interne du groupe lorsque celui-ci est reconnu comme le “vrai peuple”, substantiellement homogène. On pourrait parler d’un “groupisme” au niveau national. Le “groupisme” est défini par le sociologue Rogers Brubaker comme “la tendance à considérer les groupes comme distincts, clairement différenciés, homogènes à l’intérieur et délimités à l’extérieur, et à les voir comme les composantes de base de la vie sociale, les principaux protagonistes des conflits sociaux et les unités fondamentales de l’analyse sociale”. Le “groupisme” de style populiste implique la loyauté inconditionnelle au groupe d’appartenance reconnu comme fondamental, qu’il soit ethnique, religieux ou social. »

Par conséquent, poursuit l’auteur dans son article précité, « il faut sortir de l’alternative “pour ou contre le populisme”, les partisans du “pour” – tels Laclau, Mouffe et tous ceux qui les répètent ou les suivent – défendant une vision utopiste de la démocratie forte – un hyperdémocratisme fantasmatique qui ne saurait être de ce monde –, les partisans du “contre” – libéraux, sociaux-démocrates, antifascistes de toutes obédiences, etc. – jugeant que le populisme est une menace mortelle pesant sur la démocratie.

La vision enchantée du populisme est celle qu’en ont les démagogues de gauche et d’extrême gauche, celle aussi que professent des intellectuels illuminés et des leaders politiques cyniques.

La vision diabolisante du populisme est la mieux partagée dans le monde des élites politiques et culturelles en place, qui dénoncent la “montée des populismes” en pensant aux succès électoraux des partis d’extrême droite, ce qui les inquiète en raison de la déstabilisation générale qu’ils impliquent. Quant à la réalité sociohistorique, elle est tout autre. On observe aujourd’hui le dynamisme de partis ou de mouvements qu’on peut, faute de mieux, caractériser comme des figures du national-populisme autoritaire, conduits et incarnés par des leaders charismatiques dotés d’aptitudes à la démagogie. Nationalisme, autoritarisme, démagogie : tel est le cocktail que les peuples semblent apprécier en Europe et dans les deux Amériques, jusqu’à un certain point cependant, car les oppositions restent vives et les obstacles nombreux sur la route conduisant au pouvoir. L’appel au peuple à tout propos et le culte du peuple comme ersatz de religion ne peuvent fonder un mode de gouvernement. Quant à la dénonciation litanique du “danger populiste”, elle ne saurait être une politique. Les antipopulistes s’épuisent à pratiquer l’anathème, comme si ces actes répétés de magie conjuratoire leur conféraient de la consistance et de la respectabilité. Mais il est vrai que l’imaginaire politique est constellé de politiques imaginaires. Populistes et antipopulistes représentent aujourd’hui les deux visages de l’impolitique. »

Première conclusion, donc : « l’antipolitique des mouvements populistes ne se réduit pas à la politique inquiétante des “partis du ressentiment”, et le ressentiment populaire exploité par les démagogues de droite ou de gauche ne dérive pas simplement de la baisse (réelle ou fantasmée) du pouvoir d’achat ou de l’accroissement de la précarisation. Ce qu’il faut considérer avant tout, c’est une anxiété collective, et plus précisément une anxiété de masse fixée sur les questions identitaires, en la rapportant à la force du ressentiment contre les élites du pouvoir, de l’argent et de l’intelligence. À cet égard, on peut parler de “populisme émotionnel” ».

De ce point de vue, souligne Taguieff, « comme l’a noté Steven Pinker en novembre 2018, dans un éclair de lucidité : “Le capitalisme a contribué à réduire les inégalités entre les pays, tout en les accroissant à l’intérieur de leurs frontières. Ces inégalités sont-elles la cause de la montée des populismes ? C’est tout sauf certain. (…) Les intellectuels, souvent marqués à gauche, veulent voir dans les conditions économiques les raisons de la colère sociale. Mais la vérité se tient sans doute ailleurs, dans le ressentiment culturel lié à une forme de stagnation, voire de déclin, de la majorité ethnique. Cela ne veut pas dire que l’économie n’a aucun rôle, mais que les questions culturelles sont dominantes.” En outre, comme l’ont montré notamment l’élection de Donald Trump, le vote en faveur du Brexit ou l’accession au pouvoir d’une coalition “antisystème” en Italie, le rejet du “politiquement correct” est devenu l’une des motivations du vote “populiste”, s’ajoutant au rejet des élites en place, dont l’idéologie s’était précisément modelée sur le “politiquement correct” (multiculturalisme, discrimination positive, ouverture à l’immigration, effacement des frontières, idéalisation du postnational, etc.). Il y a là le fondement d’un nouveau clivage qui, sans effacer le clivage gauche-droite, l’affaiblit et le marginalise : le clivage entre gagnants et perdants de la globalisation. Nul ne peut imaginer sérieusement ce que pourrait être une démocratie post-représentative instaurée par les perdants du village planétaire. Le retour au réel, en politique, c’est le retour au compromis, même s’il est moins scintillant que les positions “pures” et intransigeantes. (…) Les démagogues nationalistes ne sauveront pas le monde. Ils ne changeront pas la marche de l’Histoire, car, comme les antinationalistes mondialisateurs, ils font partie du paysage global en devenir. Et seuls les naïfs et les illuminés peuvent croire que ce devenir est ordonné à la réalisation de fins dernières telles que le bonheur pour tous, la paix perpétuelle et la justice universelle. Reste que la persistance du nationalisme, sous des formes diverses, témoigne du fait que la “fin de l’Histoire”, dans et par la démocratie libérale, n’est qu’une vieille fable hégélienne remise au goût du jour par de piètres prophètes. »

Conspirationnisme et populisme

Une persistance qui s’accompagne du mythe conspirationniste lié en particulier au populisme (un lien très souvent évoqué dans le présent essai). La mobilisation populaire de masse des « gilets jaunes » en France à l’automne 2018 a été l’occasion de formuler à leur détriment l’ accusation conspirationniste en corrélation avec le populisme qui leur était attribué. Pas tout à fait à tort. Cependant, il vaut la peine de connaître, en citant à nouveau ses propres termes, la position sur ce sujet de Taguieff, dont les analyses pionnières concernant la « pensée conspirationniste » sont largement connues des lecteurs grecs. Commentant un sondage, il a soutenu, entre autres, le point de vue suivant dans une interview accordée à la Revue des Deux Mondes du 15 février 2019 :

« Cette enquête (…) fournit des informations intéressantes sur l’imaginaire des “gilets jaunes”, indépendamment des jugements qu’on peut porter sur ce mouvement protestataire hétérogène et protéiforme dont les orientations politiques restent floues. Elle établit que 21% des personnes interrogées sont très perméables aux théories du complot, et que cette perméabilité touche 41% des répondants qui se définissent comme des “gilets jaunes”. Voilà qui indique que la France d’en bas est particulièrement réceptive aux croyances complotistes.

Rappelons qu’il s’agit d’une mobilisation de masse dont la nouveauté tient à ce qu’elle n’est pas initiée ni orchestrée par des syndicats ou des partis politiques. Ce mouvement populaire non identifié, commencé le 17 novembre 2018, a été aussitôt qualifié, pour être disqualifié, de “populiste”. Le seul argument sérieux pour justifier une telle caractérisation est le relatif consensus existant chez les “gilets jaune” sur la mise en place du Référendum d’initiative citoyenne (RIC), outil censé permettre la revitalisation de la démocratie, s’inspirant notamment du populisme suisse. Ses défenseurs le justifient en le présentant comme un dispositif susceptible de “rendre la parole au peuple”, exigence classiquement reconnue comme démocratique ou “ populiste”, selon les auteurs. (…). D’après l’enquête réalisée par l’Ifop en décembre 2018, la vision complotiste des élites (gouvernants, dominants, dirigeants, etc.) et, d’une façon générale, les croyances complotistes sont plus répandues chez les moins de 35 ans, les moins diplômés et les catégories sociales les plus défavorisées, qui votent plus que la moyenne pour les extrêmes. En outre, sachant que les “gilets jaunes” sont majoritairement issus de la “France périphérique” – celle des catégories modestes, précarisées, des “perdants de la mondialisation” –, il s’avère que la porosité de ces derniers aux thématiques complotistes est nettement plus élevée que dans le reste de la population. Chez “ceux d’en bas”, le complotisme va de pair avec une forte défiance à l’égard des élites et des médias traditionnels et avec un scepticisme croissant vis-à-vis des “bienfaits” de la mondialisation, aux valeurs et aux normes de laquelle les élites appellent les peuples à s’adapter pour ne pas disparaître.

C’est en ce sens qu’on peut affirmer que “populisme” rime avec complotisme et avec “antimondialisme”.

Mais cette observation est loin d’épuiser la question complexe du populisme. (…) Il est difficile de n’avoir jamais de réactions conspirationnistes, de ne jamais interpréter les événements en les rapportant à des manipulations, à des forces ou à des intentions cachées qui les expliqueraient. Il y a un complotisme banal ou naïf qui fait partie de la pensée sociale ordinaire, lié à une posture protestataire (ceux d’en bas contre ceux d’en haut, le peuple contre l’État, les riches, les dominants). Je le distingue du complotisme intellectualisé ou idéologisé, qui fonctionne comme un mythe pour ceux qui y croient. Il en va ainsi de la croyance à l’existence d’un gouvernement mondial secret, d’une oligarchie mondiale, d’une ploutocratie internationale, du pouvoir des Illuminati, etc. »5

Approche interprétative exemplaire, dirions-nous, de l’imaginaire « conspirationniste » et « populiste » d’une vaste mobilisation populaire spontanée qui a été classée immédiatement par certains analystes dans le « populisme de droite » ; interprétation qui repère les « excès » de cette mobilisation sans la diffamer en la réduisant à ceux-ci. Distinction exemplaire du conspirationnisme de « ceux d’en bas » (sans les idéaliser), par rapport au conspirationnisme idéologiquement structuré « contre les élites ». Mobilisation, ajouterons-nous encore, qui a marqué de manière vivante, voire violente dans certains cas, le fossé social qui sépare la France « périphérique » oubliée des campagnes, des villes petites et moyennes et des zones périurbaines, par rapport aux centres métropolitains (la « mégapole », le centre urbain destiné, selon certains post-modernes, à remplacer l’État-nation) : au-delà des condamnations sommaires ou idéalisations du même style, un mouvement populaire qui n’a pas encore été cartographié.

Le nouveau clivage : dénationalisation vs renationalisation

Qu’il me soit permis d’exposer ici une hypothèse de travail plus « personnelle », mieux : une analyse centrée sur les conditions d’éclosion du phénomène national-populiste des dernières décennies en Europe et directement liée à d’autres analyses de Taguieff (d’après 2015, toujours), mais qui ne fait pas l’objet d’un développement spécifique dans le présent essai, même si celui-ci s’y réfère plusieurs fois. La dimension nationaliste dominante du phénomène national-populiste actuel, alimentée par une crise de la représentation politique, une montée de la défiance envers la politique et un rejet des élites dirigeantes (comme Taguieff le souligne à plusieurs reprises dans cet essai), pourrait aussi être attribuée à la convergence au « centre » des principaux acteurs politiques. Il conviendra de ne pas sous-estimer une certaine neutralisation centriste du politique par la convergence mutuelle de la droite et de la gauche vers le centre, paramètre que certaines analyses de spécialistes de la politique avaient signalé dès les années 1990 comme une cause essentielle du développement de l’extrême droite6. Directement corrélée à une idéologie « de la pensée unique » concernant les choix politiques décisifs des sociétés nationales en pleine mondialisation et fortement imprégnée d’un antinationisme (comme dirait Taguieff) sommaire, en réalité, la forme du « centre » à la Clinton et à la Blair et surtout ses réincarnations, par exemple dans l’expérience macroniste en cours en France, de 2017 à aujourd’hui, doivent précisément faire l’objet d’une reconsidération.

Pour nous limiter au macronisme, au moins entre 2017 et 2019, celui-ci a expressément formulé sa « conception du monde » autour d’un clivage central, tant socio-politique que culturel, entre « progressistes » et « nationalistes »7.

 Dans le cadre de ce nouveau clivage et au nom d’un européanisme inconditionnel (comme le projet macronien d’une « Europe souveraine », en dépit, par exemple, de l’inexistence d’un peuple européen), d’une forme spéciale, bien que pas unique, d’entrée des sociétés européennes dans la « mondialisation », le projet national-social, à savoir la cohésion sociale, l’identité nationale, l’État-nation, a été mis à rude épreuve. Très nettement inscrit dans une perspective post-nationale, le nouveau clivage fabriqué et imposé d’en haut a marginalisé et dénigré ceux qui s’opposaient à ce nouveau virage en les traitant de nationalistes et, manifestement, de populistes, ce qui a du même coup affaibli et délégitimé le pôle du pouvoir politique (c’est ce qu’on appelle scier la branche sur laquelle on est assis), puisque dorénavant, le « centre de prise de décisions » se trouvait en dehors des frontières nationales. En face des « populistes », partisans dépassés et irrationnels de la « société fermée », le bloc des « progressistes », vantant et représentant les valeurs de la start-up nation, peut désormais se constituer sur un mode polémique en tant qu’utopie libérale « réaliste » (« pragmatiste », dans la rhétorique macronienne) d’émancipation individuelle et de réalisation de soi dans le mouvement perpétuel d’un monde qui escompte d’un futur inéluctable qu’il sera la seule voie de délivrance des fardeaux d’une tradition nationale paralytique et finalement réactionnaire, d’une culture nationale mythifiée, et de ce fait « inexistante », puisque, pour Macron, comme il l’avait déclaré le 4 février 2017 à Lyon, au cours de sa campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2017 : « Il n’y a pas de culture française, il y a une culture en France ». Désormais, dans le cadre de cette conception, la nation ne peut être perçue que comme une addition de communautés culturellement autonomes et non comme une communauté de citoyens. Cette conception multiculturelle (en vérité, multicommunautariste)8 fait éclater le tissu social et alimente les regroupements post-politiques. En constituant le noyau principal d’un dépassement néo-centriste des anciens clivages supposés archaïques (sociaux, politiques, culturels), elle participe organiquement et renforce la résistance sociale et culturelle en général des dernières décennies en Europe (mais aussi aux États-Unis) à la renationalisation des sociétés (nationales). C’est la raison pour laquelle, comme le pense aussi Taguieff, ledit nouveau clivage que le macronisme néo-centriste (qui compte davantage de partisans dans d’autres pays européens qu’en France même) établit entre progressistes et nationalistes ou populistes est un pseudo-clivage, imprégné, pour ce qui est de son pôle progressiste, par un moralisme dont les sources se trouvent dans un « humanisme » très précis (le droit-de-l’hommisme) et dans l’écologisme9. Le nouveau grand clivage effectif, le nouveau grand schisme culturel, comme l’a soutenu Taguieff, se situe entre « dénationalisation » et « renationalisation »10. Il s’agit précisément de cette nouvelle apparition inattendue du nationalisme sous toutes ses formes (démocratiques et réactionnaires, républicaines et d’extrême droite), qui montre que l’idéologie nationale n’est pas révolue, n’est pas tombée dans les oubliettes de l’histoire.

La démagogie du nouveau centre

Cependant, cette tentative macronienne profondément idéologisée, post-nationale, néo-centriste, qui se heurte au réel, révèle son penchant post-politique mais aussi impolitique jusque sur le terrain du « populisme » qui, statutairement, est censé lui être étranger et hostile. Ce terrain n’est autre que la démagogie, entendue ici comme « l’art de persuader mis au service de la réalisation d’un objectif politique »11. À la « démagogie de subversion » antisystème, conflictuelle, du national-populisme s’oppose la démagogie des élites établies, une « démagogie de succession », la rhétorique démagogique réconciliatrice du « en même temps », à savoir celle d’un dépassement pratiquement impossible des « contraires » (du type : « et l’un, et l’autre »), par exemple : et flexibilité de l’ économie et protection des plus faibles, avec en point de mire un avenir fondamentalement optimiste, et pour cela « antinationaliste » et « antipopuliste ».

Selon Taguieff, « le propre de la démagogie macroniste tient à ce qu’elle mélange les deux démagogies opposées et concurrentes, pour faire surgir ce syncrétisme à l’image de la rhétorique des “marcheurs” : une démagogie de subversion molle et de tradition floue. Macron est l’inventeur d’une troisième voie en matière de démagogie. Ajoutons, en pensant au fin stratège Macron, lecteur de Machiavel, qu’un vrai machiavelien ne se présente pas comme un disciple de Machiavel. Sa grande ruse est de faire croire qu’il est incapable de la moindre ruse pour prendre le pouvoir comme pour le conserver. (…) Antipopulisme et antidéclinisme : telle est la formule du politiquement correct centriste, celle du nouveau catéchisme optimiste. Il y a certes des politologues qui, incapables de résister à une mode lexicale, sont tentés de voir du populisme partout, et, ajoutant de la confusion aux débats académiques sur le “populisme’, célèbrent en Emmanuel Macron l’incarnation d’un populisme “optimiste” et “proeuropéen”, ce “bon” populisme, définissant une “identité ouverte”, étant opposé au “mauvais” populisme incarné par Marine Le Pen. Disons plutôt que l’un et l’autre illustrent deux versions différentes de la démagogie contemporaine, le premier faisant prévaloir l’identité et la souveraineté nationales, le second tourné vers une identité européenne postnationale. La démagogie peut prendre la couleur du nationalisme comme celle du postnationalisme, elle peut endosser l’habit de l’optimiste comme celui du pessimiste. »12

« Adaptationnisme » : la nouvelle idéologie dominante

Cette tournure conciliatrice, progressiste, optimiste de la démagogie, qui nie la notion et la réalité du conflit démocratique en l’annulant par ces mouvements tactiques « disruptifs », est précisément le véhicule de la nouvelle « véritable idéologie dominante » que Taguieff appelle « adaptationnisme historico-politique ».

« En réduisant l’intelligence humaine à une capacité d’adaptation, notamment dans l’ordre de la politique », précise l’auteur, « on néglige de la considérer comme capacité de critiquer ou de mettre en question, mais aussi comme faculté d’invention et de création. En politique, l’idéologie de l’adaptation se traduit par un nécessitarisme ou un fatalisme – postulant que la marche du monde est un processus face auquel nous sommes impuissants –, et s’exprime donc par une disposition conformiste. L’appel à l’adaptation au “réel”, dans un “monde qui bouge” ou “qui change”, se traduit logiquement par une incitation à suivre le mouvement, à épouser le changement en le supposant bon. Il s’agit donc d’un mobilisme aveugle, qui juge le devenir bon en lui-même, évacuant ainsi toute interrogation critique. L’adaptationnisme est un conformisme sans réserve et sans appel. L’adaptation la moins douloureuse possible au changement qui se fait sans nous et se fera malgré nous, tel est le contenu de l’impératif gagnant. La soumission plus ou moins joyeuse à la marche fatale du monde, tel est l’horizon indépassable de l’ère Macron qui s’ouvre. »13 Ainsi, de concert avec la « révolution » des valeurs que cette conception véhicule14, le macronisme néocentriste représente « la variante française de ce que la philosophe étatsunienne Nancy Fraser appelle le “néolibéralisme progressiste”, alliance du néolibéralisme des partisans de la mondialisation et d’un progressisme sociétal centré sur le culte de la “diversité” et de la “lutte contre les discriminations”. Le sociologue espagnol d’extrême gauche Jorge Moruno Danzi définit le néolibéralisme à partir du sens que celui-ci donne à la communauté politique : “Il propose l’entreprise comme modèle politique et la concurrence comme ethos, et va même jusqu’à promettre la protection, comme le fait Macron.” En outre, il “nie les antagonismes, ne distingue pas la droite de la gauche, le haut du bas, ni le dedans du dehors, mais s’’impose de facto comme l’élément transversal qui traverse toutes les facettes de la société” ». Effectivement, ajoute Taguieff, « le risque est grand de voir dans les démocraties occidentales, une alternative trompeuse, nous intimant de “choisir entre un néolibéralisme progressiste et un populisme réactionnaire” »15, reprenant le dilemme du sociologue espagnol. Pour ce qui est de la scène politique française, sur laquelle se déroule l’expérience macroniste , « refuser de choisir entre le macronisme et le lepénisme n’implique nullement de s’engager dans l’impasse néo-révolutionnaire qu’est le mélenchonisme » : il reste une troisième voie, une voie « non-gauchiste ni nationaliste », qui peut venir de « l’horizon du républicanisme civique liant patriotisme et critique de la globalisation financière », associée à une indispensable reconsidération de la construction européenne16.

Europe, souveraineté et identité nationale

Mais que signifierait, plus particulièrement, repenser la construction européenne ? La réponse ne peut en aucun cas éluder la nécessaire approche critique du parcours accompli jusqu’à maintenant par l’Europe (problème que le présent essai aborde au fond), une Europe d’ailleurs mythifiée par le centrisme macroniste lui-même. En effet, en cas contraire, la reconsidération revendiquée de l’Europe, comme c’est d’ailleurs le cas dans la majorité écrasante des débats publics sur le sujet (et pas seulement en Grèce), continuera à s’épuiser en « dissertations », voire en arguments technocratiques standardisés qui, si utiles soient-il, mystifient la question de l’Europe en tant que problème politique. Et précisément, la question de l’Europe est avant tout politique (et non pas, par exemple, « économique »). Au sens où, comme le signale Taguieff, pour montrer la vanité actuelle du messianisme européiste, il convient de rappeler tout d’abord qu’il existe en Europe des peuples et des nations souveraines, et non pas un peuple et une « Europe souveraine » ; et ensuite, qu’un marché unique ne définit pas une communauté politique et, enfin, qu’une civilisation ne constitue pas une nation, c’est-à-dire une communauté de citoyens au sens fort du terme, une communauté de vie et de responsabilité, selon le philosophe Bernard Manin : une « communauté d’expérience capable de lier les trois dimensions du temps ». Cette absence fondamentale se dédouble ou bien est illustrée par et dans une autre : si une démocratie présuppose l’existence d’un peuple, il n’y a pas de peuple européen mais un espace culturel et économique dans lequel les États-nations peuvent coopérer librement. Précisément parce que ledit peuple européen est un mythe, une Europe post-nationale ne peut être que forcément post-démocratique. La raison en est que, comme l’a souligné Manin, « c’est seulement grâce au régime représentatif et à la forme-nation que la démocratie put être réalisée dans de grands États, qu’il s’agisse de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie ou des États-Unis ». Dans cette perspective, un corps politique est défini avant tout politiquement et non économiquement ou « culturellement », à savoir qu’il est défini autour des choses communément partagées, de sorte que naisse une communauté de destin et en même temps que soit concrétisée l’universalité humaine qui, sinon, resterait indéterminée, « pure potentialité ». De ce point de vue, note Taguieff, le corps politique européen reste une abstraction, quel que soit l’enthousiasme qu’il provoque chez ses partisans17.

Si l’européanisme, en tant qu’ « idéologie », trouve ici à notre avis ses frontières contre-politiques (pour ne pas dire antipolitiques), c’est sur la question de ladite identité nationale, qu’il semble mépriser avec arrogance en dénigrant les sentiments d’une très grande partie des sociétés nationales, leur volonté « d’appartenir à quelque chose ». L’identité nationale, dont nous savons tous, comme cela a été dit, qu’elle existe mais reste impossible à définir, ne remonte pas forcément à une conception « nativiste », mais constitue, selon Taguieff, une création à la fois historique et culturelle qui ne peut être dissoute par une injonction venue d’en haut, à la fois urgente et salvatrice, de désidentification nationale, rayant d’un geste d’une incroyable naïveté mais aussi extrêmement dangereux le passé en le criminalisant rétrospectivement, pour ne pas dire en le faisant disparaître sommairement. Du type : avant nous les ténèbres, après nous la fin du monde. Nous pouvons définir comme identité nationale, comme l’a affirmé l’auteur, « la configuration historique et culturelle qui, en toute société dotée d’une forme nationale, est à conserver inconditionnellement, étant entendu que cette conservation n’exclut nullement les transformations jugées nécessaires. Le projet normatif de l’autoconservation nationale est une condition de possibilité de la “vie bonne”, jusqu’à nouvel ordre »18.

Ces observations sont incontestablement d’une importance cruciale pour comprendre le noyau du néo-messianisme actuel, qui entend s’opposer au national-populisme d’en bas, au « repli national ».

Concernant, aussi, le problème de l’Europe, nous pourrions dire, dans une approche et un langage plus personnels et en nous inspirant des analyses de Taguieff, que le point de départ du problème du nationalisme (y compris d’extrême droite) et du populisme (toujours sur le plan du malaise social et non pas, naturellement, sur celui de son instrumentalisation par les élites d’extrême droite), s’il peut effectivement être ramené à un seul point de départ, se situe dans une conception horizontale de type sociétal de la politique, dans la neutralisation transversale de la nature conflictuelle et représentative du politique et de sa volonté, dans la théologie antipolitique du progressisme (l’idée du progrès comme « idéologie », comme « dogme »), puisque que ce dernier constitue, pour ses partisans et ses chefs, une « religion séculière », guidée par l’illusion de l’individu radicalement autonome et intemporel et par la moralité catéchiste (souvent légalement instituée) qui l’encadre. L’objectif (ennemi) de cette « théologie antipolitique » progressiste est de dissuader par un moralisme d’inspiration néochrétienne19 la société de se constituer en corps politique (la nation démocratique) par le biais de la « représentation », une représentation qui, d’une manière ou d’une autre‚ présuppose un type « d’incarnation » démocratique. C’est ici, pensons-nous, que se trouve le cœur du problème. Dans ce cadre, l’ennemi du progressisme n’est autre que le « conservatisme » 20.

La pandémie et l’État-nation

La pandémie du COVID-19 a porté un autre coup très fort à cette sorte de « pragmatisme » démagogique néo-centriste qui se propose lui-même comme l’« antinationalisme » le plus cohérent et, en tant que tel, comme l’adversaire le plus efficace du national-populisme autoritaire d’extrême droite. Taguieff a repéré dans cette pandémie, à une époque qui, comme la nôtre, remplace le salut par la santé et les démons par les virus, un certain retour du tragique : « Le réveil du tragique, soit l’expérience consistant à subir la Nécessité sans la Justice, accompagnée du sentiment d’un conflit insurmontable des valeurs, impulse un grand retour au réel, qu’il faut affronter dans ce qu’il a de terrible »21. La crise de l’homme prométhéen, le désir pulvérisé de l’individualisme antagoniste hédoniste de contrôler entièrement la vie individuelle se sont répandus sur les ruines de la « santé parfaite » tandis qu’au même moment resurgissaient la vertu politique refoulée de la solidarité nationale d’en bas de l’homme social, la vertu oubliée et discréditée du courage, l’importance vitale des frontières nationales et de l’État souverain. Un réveil du tragique contre lequel on ne peut lutter par la démagogie communicationnelle22. « Ce réveil du tragique va cependant de pair avec un éveil salutaire, celui de l’esprit critique qui, débarrassé des lunettes idéologiques, se porte sur les réalités sociohistoriques. En même temps que celle des frontières, les citoyens français sont disposés à reconnaître l’importance de l’État souverain, grignoté depuis plusieurs décennies par une européanisation bureaucratique et une mondialisation néolibérale, synonymes de désindustrialisation, de délocalisations et de dépendance technologique. D’où les gesticulations d’un État français aujourd’hui dépassé par des événements qu’il n’avait, certes pas plus que d’autres, prévus ni même imaginés, les élites du pouvoir s’étant converties à la gnose adaptationniste, fondée sur la croyance que le salut du genre humain réside dans une adaptation toujours croissante à l’ordre marchand mondial, qui ne saurait rencontrer de limites, et qui est célébré comme une marche triomphale vers la prospérité et le bonheur pour tous. Une fuite en avant transfigurée, illustrant la “légitimation par l’avenir”23 analysée naguère par Marcel Gauchet. (…) Aujourd’hui, le discours conquérant du premier macronisme, tourné vers l’avenir radieux de la start-up nation, fait place à un mode de dramatisation de la situation que traduit un discours martial, adapté à un futur sombre prévisible (…). Si gouverner, c’est prévoir, alors bien des gouvernements ne gouvernent pas. On peut supposer que les Français veulent être gouvernés, et bien gouvernés, c’est-à-dire en référence au bien commun. Si, en outre, gouverner, c’est choisir, alors les adeptes de la gouvernance fondée sur le principe du “en même temps” sont voués à louvoyer et à tergiverser. On ne peut choisir et prendre une décision qu’en définissant clairement des priorités, lesquelles supposent une hiérarchie des valeurs que les leaders politiques timorés d’aujourd’hui, dénués de tout sens historique, n’osent pas affirmer. Pour ce faire, il faut que le sens de l’État soit marié avec le sens de la nation. Où sont les Georges Clemenceau et les Charles de Gaulle ? » Un retour au réel, répétons-le, sous la pression de la menace pandémique et à l’occasion duquel de nombreux citoyens sont devenus « nationistes », comme le souligne Taguieff, se sont reconnus dans le « nous national » et « redécouvrent cette vertu d’exception qu’est le courage, voire une forme d’héroïsme tranquille face à la menace. Ils se sentent et se veulent solidaires au sein de la communauté nationale. Les égoïsmes individuels et groupaux – les communautarismes – tendent à s’atténuer, sans pour autant disparaître. De très nombreux citoyens, jusqu’alors indifférents ou passifs, se perçoivent comme inclus dans un Nous national qu’ils reconnaissent comme leur. Ils en viennent à redécouvrir l’idée selon laquelle un monde composé d’États nationaux indépendants constitue le meilleur ordre politique auquel on puisse aspirer ». Ce qui, bien sûr, n’empêche pas toute tentative utile et nécessaire de collaboration internationale et d’entraide à tous les niveaux. Finalement, dans tout cela, où est passé le fameux « pragmatisme » macronien ? « Quant au “pragmatisme” supposé rédempteur, cette clé macronienne supposée ouvrir toutes les portes et résoudre tous les problèmes, nous savons désormais qu’il n’est que le nom d’emprunt de l’opportunisme et du caméléonisme24. Quand on est avant tout un homme de spectacle, on peut parfaitement jouer, en professionnel, le rôle d’un homme d’État. Mais ce n’est là qu’un rôle parmi d’autres, joué par Macron comme par Trump, Bolsonaro, Johnson et bien d’autres comédiens qui ont fait leurs preuves sur la scène politique. Et l’on sait qu’en Ukraine un humoriste, Volodymyr Zelensky, interprète avec talent le rôle du chef de l’État. »

Nous avons tenté, dans cette longue « préface », volontairement soutenue par de longs extraits des ouvrages récents de Pierre-André Taguieff (pour que le lecteur communique plus directement avec lui), de présenter certains points essentiels de ses analyses de la période allant de 2015 à 2020, qui approfondissent et enrichissent, à la lumière de l’actualité, les principales problématiques développés dans cet essai important consacré au phénomène nationaliste et à ses métamorphoses actuelles. Nous avons la conviction que cet essai contribue de manière décisive à la compréhension de ce phénomène, non seulement parce qu’il enrichit « formellement » la bibliographie grecque en la matière, mais parce qu’il peut, et doit, pensons-nous, constituer une base de départ valable, qui se trouve être aussi particulièrement exigeante, pour suivre l’évolution du phénomène, intégrée à ce que P.-A. Taguieff appelle le « retour au réalisme ». Car le problème n’est pas tant ou seulement les bouleversements intervenus dans le paysage politique, que de savoir quelle « anthropopolitique » nous avons dorénavant devant nous.

Andreas Pantazopoulos
Politiste, Associate Professor, Université Aristote de Thessalonique

  1. Cet article est notre préface à la traduction grecque du livre de Pierre-André Taguieff, La revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l’assaut de l’Europe (Paris, PUF, 2015), parue aux éditions grecques Epikentro en juillet 2021.
  2. https://www.erudit.org/en/journals/linconvenient/2017-n68-linconvenient03033/85373ac.pdf (2017).
  3. https://philitt.fr/2015/05/25/pierre-andre-taguieff-le-soupcon-et-la-denonciation-remplacent-la-volonte-dexpliquer-et-de-comprendre/ (25/5/2015).
  4. https://www.dogma.lu/pdf/PAT-Populisme.pdf (printemps-été 2019).
  5. https://www.revuedesdeuxmondes.fr/pierre-andre-taguieff-il-faut-distinguer-le-complotisme-banal-du-complotisme-intellectualise/.
  6. Sur la « préhistoire » idéologique, disons, de ce centrisme en France (à condition de considérer, bien entendu, le macronisme comme son « histoire »), voir Pierre-André Taguieff, Du diable en politique. Réflexions sur lantilepénismeordinaire, Paris, CNRS Éditions, 2014, p.45-49. Dans le livre précité et dans les présentes pages, Taguieff rappelle un article effectivement excellent de Jean Baudrillard (paru dans le journal Libération en mai 1997) où le sociologue français a situé et mis en évidence non sans surprise une certaine entreprise idéologiquement centriste (ouverte dans le vide politique) visant à abolir le clivage gauche/droite par le passage d’une grande partie de la gauche démocratique, sous l’étendard idéologique du « bon » et de la « vertu », à l’adoption de « valeurs de droite » afin de lutter, sur cette base moraliste consensuelle, en fait, contre le lepénisme. Voir https://www.liberation.fr/tribune/1997/05/07/opposer-a-le-pen-la-vituperation-morale-c-est-lui-laisser-le-privilege-de-l-insolence-la-conjuration_206413 (7/5/1997).
  7. Selon le président Macron : « Mais il faut aussi le dire clairement, la frontière véritable qui traverse l’Europe est celle, aujourd’hui, qui sépare les progressistes des nationalistes. » 10/7/2018, https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/07/12/discours-du-president-de-la-republique-devant-le-parlement-reuni-en-congres-a-versailles.
  8. Pour Taguieff, cette conception, qui célèbre en fait le « déracinement », est pour la France, dans une large mesure, le produit d’une américanisation de l’ethos politique et social, dont les caractéristiques sont brièvement décrites dans la formule suivante de Christopher Lasch : « Les symboles dominants de la vie américaine, la “frontière” et le melting-pot, incarnent, entre autres, cette croyance selon laquelle seuls les déracinés peuvent accéder à la vie intellectuelle et politique », cité dans Pierre-André Taguieff, L’Émancipation promise. Exigence forte ou illusion durable ?, Paris, Éditions du Cerf, 2019, p. 32.
  9. Pierre-André Taguieff, Macron : miracle ou mirage ?, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2017, p. 169.
  10. Pierre-André Taguieff, « Le président Macron en marche vers “l’Europe souveraine”, ou la dernière utopie messianique en butte au réel », dans Henri Temple et Éric Anceau (éd.), Qu’est-ce qu’une nation en Europe ?, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2018.
  11. Pierre-André Taguieff, Macron : miracle ou mirage ?, op. cit., p. 235.
  12. Ibid, p. 239-240, 253 (c’est nous qui soulignons).
  13. Ibid, p. 278.
  14. Il est vrai que cette conception macronienne, qui mène aussi à une ethnicisation de la question sociale, à travers la « scission de droit » revendiquée par les minorités communautairement constituées, a subi assez récemment (en 2020) quelques premières fissures « républicaines », qui cependant n’attestent pas, à notre avis, pour le moment du moins, un changement plus large d’orientation stratégique du dogme macronien dans son ensemble. Voir, plus en détail, Pierre-André Taguieff, Limposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020, p. 319-335.
  15. Pierre-André Taguieff, Macron : miracle ou mirage ?, op. cit., p. 282-283.
  16. Ibid, p. 285-286.
  17. Pierre-André Taguieff, « Le président Macron en marche vers “l’Europe souveraine”… », op. cit.
  18. Pierre-André Taguieff, « Identité », dans Fr. Rouvillois, O. Dard, Ch. Boutin (éd.), Le dictionnaire du conservatisme, Paris, Cerf, 2017, p. 449-455.
  19. Nous empruntons le terme « néochrétien » à P.-A. Taguieff.
  20. Nous avons tenté de tracer le contour de ce clivage entre progressisme et conservatisme (en nous appuyant sur une approche comparative qui englobe les expériences du populisme de gauche en Grèce et en Espagne, mais aussi sur la grande mobilisation populaire des « gilets jaunes », tout en puisant principalement chez P.-A. Taguieff, Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion, 2006), dans Andreas Pantazopoulos, « Le populisme de gauche est-il un “vrai populisme” ? », Revue Politique et Parlementaire, no 1092, juillet-septembre 2019, p. 263-275.
  21. Pierre-André Taguieff, La pandémie par-delà les peurs. Réinventer l’État-nation ?, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020 (il s’agit d’un bref essai qui repense les premières réactions de la première phase de la pandémie et qui a paru uniquement sous forme e-book en avril 2020).
  22. Sur la composante « communicationnelle » de l’argument macronien et sur sa dimension « théâtrale », voir aussi Pierre-André Taguieff, « Macron c’est de la com’, encore de la com’, toujours de la com’ », 17/9/2017, https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/09/15/31001-20170915ARTFIG00365-pierre-andre-taguieff-macron-c-est-de-la-com-encore-de-la-com-toujours-de-la-com.php.
  23. Voir Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985, p. 248-268.
  24. Voir Pierre-André Taguieff, Macron : miracle ou mirage ?, op. cit., p. 245-286.