Le charme discret des séries

Dans son ouvrage qui vient de paraître Le charme discret des séries (Humensciences, 2021), Virginie Martin décrypte l’univers des séries. Elle en révèle les coulisses : scénaristes, financements, messages. Elle montre comment ces séries peuvent également nous éveiller et nous stimuler. Eduardo Rihan-Cypel, membre du comité éditorial de la RPP, l’a rencontrée.

Eduardo Rihan Cypel – Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux séries ?

Virginie Martin – Un jour, je suis tombée sur « Orange is the new black » et je n’ai plus arrêté. J’ai trouvé là un objet politique incroyable. Je me suis donc retrouvée happée par ce mouvement, ce produit de pop culture. Mon intérêt pour les séries naît certainement avec l’arrivée de Netflix en France.

Eduardo Rihan Cypel – Vous n’étiez donc pas une consommatrice de séries ?

 Virginie Martin – Non, jusqu’à ce moment-là, je ne regardais pas beaucoup de séries, je suis plutôt une grande lectrice. Je ne suis pas une grande adepte de cinéma, mais j’ai trouvé dans les séries quelque chose de particulier.

Elles ont une dimension sociale, sociétale, sociologique, politique voire économique. Elles sont pour moi un objet fabuleux à la fois parce qu’il s’agit d’un phénomène mondial et massif, mais aussi parce qu’elles sont éminemment politiques.

Eduardo Rihan Cypel – Pourquoi en avoir fait un livre, et qu’est-ce que vous trouvez dans les séries ? Qu’apporte votre regard de politologue et de sociologue, comme vous le dites au début de votre introduction en avant-propos ? Qu’est-ce qui vous a intéressé dans les séries comme objet politique et social ?

Virginie Martin – A l’origine, les séries, ce sont des distractions et de l’émotionnel. Mais aujourd’hui elles véhiculent de nombreux messages sur l’écologie, l’environnement, le populisme, les diversités, les orientations sexuelles, la couleur de peau, l’exercice du pouvoir politique, les dérives de la financiarisation de l’économie. C’est très puissant, les séries abordent tous les enjeux de nos sociétés. C’est du Zola en fiction. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on a pu voir la série Germinal plébiscitée à Séries Mania !

Eduardo Rihan CypelPensez-vous que la forme des séries contemporaines joue aujourd’hui une fonction similaire à celle que pouvaient jouer les grands romans de la fin et du milieu du XIXe siècle ?

Virginie Martin – C’est exactement cela. Je ne veux pas dire que Chateaubriand, Balzac ou Zola sont aujourd’hui remplacés par Shonda Rhimes ou Ryan Murphy, ce serait faire une impossible comparaison, mais ces créateurs mettent en valeur, avec une qualité esthétique et technique incroyable, une épaisseur de personnages dignes des plus grands romans de la fin du XIXe siècle.

Les séries ont une fonction importante car elles mettent les choses en perspectives et posent les problèmes sur la table.

Elles modifient les représentations dominantes, elles racontent une histoire, elles dénoncent, elles sont des lanceuses d’alertes. Elles modifient notre façon de voir le monde. Par exemple, la série « Le jeu de la dame » peut paraître anodine, mais elle ouvre la voie des échecs, qui est un jeu très genré, aux petites filles et adolescentes et donc derrière à la science, aux mathématiques, à la géométrie dans l’espace qui sont plutôt – dans les écoles et les études –  le domaine des garçons. Tout à coup, ça déverrouille et autorise des choses, la vente de jeux d’échecs explose et des filles s’inscrivent dans des clubs.

Les séries permettent de casser les plafonds de verre pour telle ou telle communauté et de dénoncer certains faits : attention l’Europe peut finir par sombrer dans le populisme, attention à la société de surveillance, à l’environnement… Les séries donnent du champ au politique plus que n’importe quel discours politique.

Eduardo Rihan Cypel – Vous n’êtes pas la première intellectuelle, politologue ou universitaire à s’intéresser aux séries comme si on s’intéressait à des textes. Pablo Iglesias, fondateur de Podemos en Espagne, avait aussi écrit très tôt un livre remarqué sur la série « Game of thrones », dans laquelle il tente de montrer comment les grandes philosophies politiques sont exprimées à travers les différents personnages. Il y a du Hobbes, du Machiavel, de l’Aristote, du Marx avec un travail aussi sur l’aspect religieux. Sentez-vous également cette force dans les séries d’aujourd’hui, qui ne sont pas simplement des produits de divertissement mais également des miroirs des contradictions et des problèmes de la société et du monde ?

Virginie Martin – Le travail de Pablo Iglesias sur « Game of thrones » est extrêmement intéressant car il met bien en exergue le tableau complexe du pouvoir, de la légitimité et de ses limites, avec des questions philosophiques sur la mort par exemple.

La philosophe Sandra Laugier a écrit sur le soin, le care dans les séries. Elle le traite du point de vue philosophique. Elle indique que ces séries, notamment sur la médecine, travaillent l’empathie, notre capacité à prendre soin de l’autre…

Rémi Lefebvre et Emmanuel Taïeb ont écrit un ouvrage sur les séries politiques. Frédérique Matonti, qui a collaboré au livre a travaillé sur la série « Borgen ». Ceci montre bien que certains universitaires et intellectuels voient qu’il y a quelque chose qui se joue avec les séries, comme c’était le cas il y a plus de vingt ans avec le rap et ses textes à portée politique. 

Mais, au delà de la chose intellectuelle, ce qui est intéressant, c’est la (re)valorisation de l’émotionnel. Par l’émotionnel, les messages passent mieux, car il y a de l’empathie, le discours séduit plus directement.

Il y a encore dix ans, la science politique rejetait le vote émotionnel au profit du vote rationnel ; il était question d’électeur stratège.

Or, on sait bien que l’émotion est quelque chose d’important. On vote aussi pour quelqu’un parce qu’il est sympathique, parce qu’il nous a ému. La partie émotionnelle du politique est donc réhabilitée, il est important de prendre conscience de ce fait. Le message politique en est d’autant plus fort, car il passe par les colères, les passions, l’amour, la tristesse, l’injustice, le bonheur, etc.

Lire Spinoza est peut-être moins convaincant que de regarder « Game of thrones » pour comprendre certaines philosophies ! Il y a donc ce passage par l’émotion qui est très important, tout comme avec les grands romans du XIXe siècle qui passent par les tripes. C’est pour cette raison que le roman et la fiction sont souvent davantage plébiscités que les essais. Car il faut toujours de la chair !

Eduardo Rihan Cypel – Dans son cours au Collège de France, intitulé « Fictions politiques », Patrick Boucheron conclut par cette phrase : « Écrire une fiction, c’est mettre la pensée à l’épreuve du réel. » Dans votre travail d’analyse sur les séries, vous retrouvez-vous dans cette formulation ?

Virginie Martin – Oui, je pense que c’est un peu ce que je dis tout au long de mon livre. Le fictionnel met le réel en perspective, nous interroge et permet de nous dépasser. Cela met en jeu une dialectique entre fiction/réel et réel/fiction. C’est une sorte d’aller-retour entre fiction et réel, une interrogation du réel, un dépassement du réel, une torsion du réel, puis un retour vers le réel. C’est vraiment intéressant et les séries pourraient aller jusqu’à construire un grand récit politique. C’est peut-être par la fiction qu’on récupérera du souffle politique, qu’on (ré)enchantera le monde, qu’on fera « commun ».

Eduardo Rihan Cypel – Voulez-vous dire qu’il y a dans ces séries un manque d’idéal ou d’utopie ?

Virginie Martin – Les dystopies dénoncent beaucoup et sont de très bonnes lanceuses d’alertes, c’est certain. Quand elles sont plus « bassement politiques », les séries peinent peut-être à nous donner un peu d’espoir, à nous projeter sur ce que pourrait être le récit d’une nation, d’une Europe, d’un monde. C’est peut-être la mise en positif qui est plus difficile. On trouve tout de même ce souffle dans « Les sauvages » avec Roschdy Zem, ou dans « La casa de papel », sorte de romance politique. Là tout à coup, on prend un peu d’élan. Ici ou là on trouve des choses, dans « Designated survivors » aussi par exemple. Mais souvent, les séries dénoncent plus qu’elles ne proposent. Finalement on fait de meilleures fictions en dénonçant qu’en racontant un projet, mais aussi, n’oublions pas que ce n’est pas tout à fait leur mission !

Eduardo Rihan Cypel – Au fond, vous rêveriez quand même d’une série d’idéologie ou d’utopie.

Virginie Martin – Absolument ! Je rêve d’une série programmatique.

Eduardo Rihan Cypel – Comme les Trois Mousquetaires des temps modernes ?

Virginie Martin – Je rêve d’une série qui ne soit pas simplement entre Carl Schmitt ami-ennemi ou Machiavel. Je rêve d’une série qui va réenchanter le politique.

Eduardo Rihan Cypel – Dans les années 1990, Patrick Le Lay, alors président de TF1, disait que son travail consistait « à vendre du temps de cerveau disponible pour les annonceurs ». On a le sentiment que l’idéal de la télévision à l’époque était de faire des téléspectateurs de bons consommateurs. Aujourd’hui, et vous le démontrez dans votre livre, les séries ne sont pas des produits d’abrutissement, elles permettent au contraire de muscler notre cerveau, de nous confronter au réel à travers la fiction. Ce n’est pas du divertissement au sens pascalien où ça nous détourne de l’essentiel, au contraire, ça nous ramène à l’essentiel. Ne trouvez-vous pas qu’il y a une grande victoire culturelle de ce point de vue grâce aux séries ? On a à la fois des produits d’une grande qualité intellectuelle et culturelle et qui sont en même temps de grands succès populaires et commerciaux. Il y aurait donc un espace pour jouer sur l’intelligence des spectateurs tout en assurant le spectacle.

Virginie Martin – Les séries réunissent plusieurs éléments soi-disant inconciliables : la distraction, le succès et simultanément un message, des situations et des personnages complexes. Par exemple, le personnage de Carrie dans « Homeland » comme tous ceux de « La casa de papel » sont très travaillés, architecturés. Dans certaines séries comme « Murder », « The chair » ou « Demain nous appartient », on retrouve l’image du professeur, celui qui transmet, qui fait rêver, mais pas toujours, qui force le respect, on remet à l’honneur l’enseignement, à la façon du « Cercle des poètes disparus ».

D’autres séries dénoncent les dérives de l’hôpital comme « New Amsterdam ». Elles évoquent des points tout à fait essentiels.

Les politiques devraient s’interroger, car ils sont en train de se faire voler la vedette.

Le politique doit savoir à la fois donner du commun, se frotter au réel et raconter un récit national, extra national. Les séries comportent tous les ingrédients dont les politiques devraient s’emparer, au lieu, par exemple, de jouer à Machiavel à longueur d’égo. 

Eduardo Rihan Cypel – Machiavel est d’abord un acteur politique. S’il était un contemporain, sans doute aurait-il écrit une série aujourd’hui.

Virginie Martin – A coup sûr !

Eduardo Rihan Cypel  –  Les séries ne sont pas des séquences, mais des épisodes liés les uns aux autres. Vous voudriez inviter le politique à construire moins de séquences et à écrire plus de séries ?

Virginie Martin – A écrire surtout moins de communication. Le politique, ne sachant plus élaborer un discours au-delà des séquences, ne fait donc plus que des séquences mises bout à bout qui, au final, n’ont plus de sens global pour nous, comme pour eux d’ailleurs.

Mais les séries sont aussi, ne nous y trompons pas, un objet commercial. Elles doivent donc aussi réussir, mais elles ne le veulent pas à n’importe quel prix. Peut-être cela ne va-t-il pas durer ? Les séries primées au Festival Séries Mania sont d’un excellent niveau, c’est donc plutôt de très bon augure. L’exigence commerciale n’est pas la seule, il y a également des exigences sociales, politiques, d’inclusion, etc. Évidemment, il faut que les séries réussissent leur pari commercial, tout comme les politiques doivent être réélus.

Mais sur quoi, sur quelle histoire ? Les séries travaillent à la fois le récit, la réussite commerciale, et emploient des nombreux scénaristes qui n’avaient pas forcément leurs entrées à Hollywood.

Mais, il faut rester un peu critique : les séries sont portées par des mastodontes financiers. Ce que j’appelle les DAN (Disney, Amazon Prime Video et Netflix) peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils sont intrusifs – peut-être à raison, mais tout de même… – en Inde avec des séries comme « Leila », en Turquie avec « Bir Baskadir », en Jordanie avec « Jinn », etc. Ils ne se gênent pas pour dire au monde ce qu’il doit penser. Si demain ces mastodontes nous surveillent davantage, peut-être faudra-t-il être plus vigilant à l’égard de ceux qui les dirigent. Il y a donc un défi très important pour les séries et les plateformes de ne pas perdre la « bonne bataille » culturelle, car l’autre sens est aussi possible. Les séries, notamment via Netflix, commencent d’ailleurs à être critiquées car elles seraient jugées un peu trop woke culture.

Eduardo Rihan Cypel – Le champ des séries est aussi éclectique que le champ de la littérature ou du cinéma, il y a de tout.

Virginie Martin – Oui, et dans le livre plus de 200 sont convoquées dans divers styles !

Mais une différence avec la littérature ou le cinéma est énorme : c’est la diffusion, la puissance financière. Les plateformes (les DAN) ne sont pas des salles de cinéma ou des librairies !

Et il faudra peut-être mettre de limites à ces plateformes, qui peuvent, à un moment donné, être très friandes de nos données, de ce qu’on regarde, du marketing etc.

Eduardo Rihan Cypel – Comme disent les Américains, le cinéma est une industrie.

Virginie Martin – C’est de l’industrie culturelle. Et dans industrie culturelle il y a industrie !

Eduardo Rihan Cypel – C’est un domaine industriel extrêmement puissant, une industrie culturelle de masse même si elle est aujourd’hui tout à fait ciblée, puisqu’elle peut arriver chez chacun d’entre nous avec les moyens d’aujourd’hui. En même temps, la démonstration a déjà été faite que rien ne se perd en termes de qualité.

Virginie Martin – C’est plutôt vrai pour le moment mais il faut voir si cela continue.

On a vu depuis un an que les programmes proposés par Amazon Prime n’étaient pas toujours bons, que Netflix fait un peu des « séries en série », histoire de nous nourrir tout le temps. Ils ne doivent pas perdre en qualité car la concurrence est importante, notamment depuis l’arrivée récente de Disney avec plus de cent millions d’abonnés. C’est un marché très concurrentiel. Il faut espérer que la concurrence ne fasse pas baisser le niveau en voulant uniquement capter l’attention des gens et faire du « cerveau disponible ».

Eduardo Rihan Cypel – Je suis particulièrement frappé par la réussite d’Arte, grand producteur et diffuseur de séries riches et complexes. J’ai notamment été saisi par le jeu des acteurs et le sens de la série « En thérapie », librement adaptée de la série israélienne « BeTipul » dont les Américains ont fait un remake. Le succès de cette série en France est, je pense, révélateur d’une demande des téléspectateurs de sens intérieur dans un moment où le monde semble l’avoir perdu. Face à ces mastodontes il y a Arte qui propose des séries de qualité qui connaissent un grand succès populaire. Que pensez-vous de ce succès ?

Virginie Martin – Il est juste de rappeler la filiation israélienne-états-unienne de « En thérapie ». Ce que j’apprécie dans ce concept « d’allers-retours » c’est le croisement, dans cette série, entre le public, le privé et l’intime. On voit comment le politique et la sphère publique viennent frapper dans notre intime, dans notre privé. Aujourd’hui sur les divans des psychanalystes, on parle de plus en plus de ce qui se passe sur les chaines d’info, source d’anxiété. On a, depuis vingt ou trente ans, ces inquiétudes, voire ces drames politiques que « En thérapie », « BeTipul » et « In Treatment » ont très bien saisis.

Au-delà d’Arte, MyCanal diffuse aussi de très bonnes productions, avec par exemple « It’s a sin », une série quasi sociologique de Russell T Davies sur le sida dans les années 80 à Londres. Cette série est incroyablement riche et tout est évoqué : le militantisme, l’exclusion, la médecine qui échoue… MyCanal a aussi beaucoup travaillé avec ce qu’on appelle « Nollywood » (le Hollywood nigérien). On a également BrutX avec la série « Veneno » qui est très ambitieuse.

La première série évoque les attentats, le terrorisme, la psychanalyse, le politique et l’intime ; la seconde aborde un pan de l’histoire gay, médicale, sanitaire ; la troisième est sur la transexualité, les stéréotypes de genre…

On pourrait rajouter « L’effondrement » diffusée sur MyCanal, dont Pablo Servigne, le collapsologue, était l’un des conseillers et qui est d’ailleurs interviewé dans le livre.

Regardez ce dont on est en train de parler, alors que ce ne sont « que » des séries !

Eduardo Rihan Cypel – Dans son analyse de « L’effondrement », une américaine indique que cette  série parle aux populations occidentales parce qu’elles ont le sentiment plus ou moins net de l’effondrement de notre modèle de société. Partagez-vous cette idée ?

Virginie Martin – Dans la dernière partie de mon livre, j’écris que ces séries, notamment dystopiques, sont plutôt des lanceuses d’alertes. Si on prend « Leila » en Inde, l’équivalent de La Servante Écarlate, cette série dit à l’Inde de faire attention. Ces séries font-elles de l’ingérence ? On peut se poser la question. Mais elles nous disent aussi de faire attention, avec ce monde, comme dirait Bruno Latour, beaucoup plus plat qu’avant, on peut difficilement raisonner Occident vs autre chose.

Je pense que le monde est polymorphe. Aujourd’hui par exemple, le Nigeria reprend en mains sa production sérielle, en Turquie Erdogan travaille beaucoup à une espèce de grand empire ottoman fictionnel en essayant d’influer sur ses pays voisins…

Il y a à la fois de cela et à la fois un monde qui peut courir à sa perte ne serait-ce que pour des raisons écologiques.

A partir de ce moment-là, je ne pense pas qu’il y ait un Occident vs autre chose : New York est sous l’eau tout comme une autre partie du monde peut être sous les flammes ; les femmes afghanes sont aujourd’hui, avec les Talibans, très proches de la très américaine Servante écarlate

Eduardo Rihan Cypel – Vous avez fait un tableau des différentes régions du monde et des enjeux de leurs productions. Comment situez-vous la France dans cet échiquier des séries ? Doit-on être plus créatifs, plus audacieux ?

Virginie Martin – Je suis un peu sévère sur ce point dans mon livre. Je pense qu’il y aurait là un enjeu très fort de soft power, comme ont pu le faire la Corée du Sud, le Japon et les USA qui ont vraiment travaillé à cela. Nous pourrions investir davantage cette filière et le Festival Séries Mania œuvre à cela. Certes il y a les hôtels de luxe, les merveilleux musées et les colliers de perles de la série « Lupin », mais n’aurions-nous pas d’autres choses à dire en tant que pays des Lumières et des droits de l’Homme ? Germinal montre déjà une autre voie, mais il faut aller encore plus loin.

Eduardo Rihan Cypel – Avec le « Bureau des légendes », Éric Rochant a réussi à réaliser, avec des moyens relativement limités, une œuvre à grand succès, complexe avec des dialogues et des personnages profonds. J’ai été agréablement surpris de l’intérêt des téléspectateurs pour cette série qui évoque un domaine particulier, la DGSE, les services secrets. Mais c’est donner à voir aux Français une réalité qu’ils ont vécue à travers le terrorisme, les interventions militaires. N’est-ce pas un bon signe pour la production cinématographique française ? Peut-on prendre cela comme un encouragement à être plus audacieux, plus créatifs, à lâcher un peu prise ?

Virginie Martin – Bien sûr, il faut aller dans ce sens. « Le bureau des légendes » est aussi un parti pris du réalisateur qui souhaitait une œuvre réaliste et peu fictionnelle. Mais finalement, n’a-t-on pas plus de plaisir à voir « Homeland » que « Le bureau des légendes » ? On peut se poser la question. En ce qui me concerne, oui, mais c’est très personnel. Concernant la France, elle peut se saisir de ce soft power extraordinaire, elle en a tous les moyens et les atouts. Il faudrait un peu plus de lâcher-prise, mais il existe des séries étonnamment populaires, sur des chaînes comme France 3 ou TF1 avec « Plus belle la vie » ou « Demain nous appartient », mais elles sont souvent un peu méprisées.

Eduardo Rihan Cypel – Ce sont des séries qui sont davantage dans le style des telenovelas brésiliennes et qu’on ne peut pas mettre dans le même registre que celles que nous avons citées précédemment. Cependant, elles évoquent également des problèmes sociétaux et des situations très réalistes qui donnent à réfléchir, qui mettent la pensée à l’épreuve du réel.

Virginie Martin – Effectivement, on retrouve dans ces séries, souvent moquées à tort, des thématiques telles que la maladie, le handicap, la sexualité, la différence, l’orientation sexuelle, la couleur de peau, etc.

Pour moi, il n’y a pas de culture élitiste et de culture populaire. Cette dichotomie est stupide. Mais peut-être qu’en s’emparant de l’objet hyper-populaire des séries, des chercheurs et intellectuels comme Laugier, Iglesias, Matonti – et moi !- redoreront le blason de toutes les séries.

Eduardo Rihan Cypel – Les séries ont-elles une place à l’université et dans les grandes écoles ? Comptez-vous les y enseigner ?

Virginie Martin – Tout à fait. Sandra Laugier a un département de recherches sur ce sujet. Je démarre pour ma part en septembre un nouveau cours « Soft power et décryptage du monde des séries » dans une majeure « Entertainment » à Kedge. Alors oui, cela a de la place dans les universités et les grandes écoles, et donne peu à peu des lettres de noblesse à ces objets culturels de la post-pop culture.

Pr. Virginie Martin
Politiste, Kedge Business School
Propos recueillis par Eduardo Rihan-Cypel