Retour de la croissance et essor des plans sociaux

L’actualité économique peut se montrer contradictoire : ainsi, les mois à venir pourraient voir se cumuler un rebond de la croissance avec un essor des plans sociaux. Analyse de Jean-Yves Archer, économiste.

L’OCDE a récemment publié son panel de prévisions macroéconomiques. Il en ressort que la France devrait connaître un taux de croissance situé à 5,9 % en 20211.

Bien évidemment, l’OCDE a posé une condition de base, à savoir la poursuite intensive de la campagne de vaccination et la réouverture des pans entiers de l’économie qui sont frappés de  » lock-down « .

Dans cette analyse macroéconomique, il semble que peu de cas soit dévolu à la réalité des comptes des entreprises. 85 % d’entre elles clôturent leurs états financiers au 31 décembre et, par conséquent conformément aux prescriptions du Code de commerce, c’est en mars que les comptes sont arrêtés formellement par les organes dirigeants. Ainsi, l’étude de l’OCDE est une prévision qui n’a pas matériellement eu le temps d’intégrer la photographie des bilans et comptes d’exploitation de 2020.

S’agissant des entreprises du CAC 40, il est établi que leurs résultats ont globalement été divisés par deux ce qui va mécaniquement nuire à leur propension à investir en 20212.

Parallèlement, avec un réflexe certain autant que regrettable, l’emploi va demeurer la variable d’ajustement au regard des exigences de rentabilité.

La première cause des vagues de licenciement vient de l’impossibilité, pour nombre de firmes, de surmonter le choc conjoncturel massif de 2020. Quand vous constatez un repli de votre chiffre d’affaires de près de 30 %, peu de solutions sont crédibles à part celles de nature brutale.

L’impact du virus de 2020 se traduit par de la chirurgie lourde dans bien des entreprises.

On peut penser ici aux plans sociaux dans certaines grandes enseignes de vêtements qui tangentent la cessation des paiements ou aux 2 300 salariés du Groupe Michelin visés par un plan de départs.

A cet égard, il est important de souligner une lourde approximation de plusieurs sources économiques. On nous dit que le nombre de faillites est stable (autour de 55 000 par an ) voire en repli pour 2020 en omettant de préciser qu’un décret a autorisé les Tribunaux de commerce à moins siéger cette année-là contrairement à l’usage….

Avec ce genre d’artifice, l’État croit arranger les situations alors qu’il ne fait qu’aggraver les passifs commerciaux au détriment des créanciers.

Le choc conjoncturel se retrouve dans les décisions d’attrition de l’emploi prises par Sodexo, General Electric, Accor (dont l’endettement a cru de près de 3 Mds).

Mais – deuxième foyer d’alimentation des plans sociaux – il y a les bouleversements des chaînes de valeur qui heurtent de plein fouet les plans stratégiques des grands groupes. Ainsi, Airbus se trouve dans une situation complexe du fait des lourdes difficultés financières rencontrées par ses clients, les compagnies aériennes. Mais aussi aux futures normes écologiques qui vont contraindre le groupe à revoir son plan de charge et surtout sa gamme. Le syndrome de l’A380 risque de se propager tandis que la concurrence chinoise est chaque trimestre plus explicite. Nous sommes désormais loin des premiers et frêles transferts de technologie de la décennie précédente.

Dans la même veine, la France continue de perdre des fleurons industriels.

Après la douloureuse vente de Technip, la recherche de Sanofi subit des revers et perd près de 450 emplois. De même Renault est dans une phase délicate autant au pôle de recherche de Guyancourt qu’à l’usine emblématique de Flins que le ministre Bruno Le Maire s’est engagé à soutenir. Comme Mesdames Borne et Pannier-Runacher à Béthune chez Bridgestone ?  Rappel : Plus de 863 licenciements (PSE du 12 février 2021) dont 250  » accompagnements « . On nous dira, sur le ton de Lionel Jospin, que l’État ne peut pas tout, alors qu’il cesse de se vanter à tort de la pseudo-réindustrialisation de la France. Dans certains dossiers, la cosmétique de façade consiste à rapatrier des activités initialement externalisées : le tertiaire du secondaire.

Troisième facteur expliquant l’essor des plans sociaux, notre perte de compétitivité se poursuit comme l’a récemment démontré une étude de Denis Ferrand pour Rexecode pour partie publiée dans Les Échos3.

La crise actuelle respecte au cordeau les principes de Schumpeter : elle porte la  » destruction créatrice « .

Des plans sociaux comme ceux de Danone, Auchan Retail France, SFR ou IBM démontrent que la course à la compétitivité et la digitalisation de l’économie se font au détriment de l’emploi dans des groupes pourtant profitables.

La crise est un accélérateur du processus productif de demain et démontre que la reprise sera en  » V  » dans certains secteurs et, au total, en  » K  » tant certaines branches vont souffrir lorsque les établissements financiers vont enfin connaître et appréhender les résultats de l’exercice comptable 2020 de leurs clients.

A l’heure présente, trop d’analystes oublient plus ou moins volontairement que l’économie est lourdement placée sous la cloche pécuniaire protectrice de différents dispositifs d’État.

Quand la réalité jaillira, il est à craindre d’autres plans sociaux requis ou déloyalement élaborés.

A Lannion ( Nokia ), à Béthune, les travaux de l’OCDE sont loin de la notion-clef de  » reste à vivre  » liée au pouvoir d’achat net.

Jean-Yves Archer
Economiste
Membre de la Société d’Economie Politique