Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

Le paradoxe des experts, lundi 23 mars

Rien de plus normal. Les chaînes de TV en continu offrent un panel inattendu d’experts. Peut-être faut-il prendre quelque précaution ?

C’est important car l’avenir sera largement impacté par la relation que nous développerons avec la science, la technique et donc, les experts.

Ces derniers, eux-mêmes, commencent à être directement concurrencés par l’intelligence artificielle.

Les tenants de cette dernière, les plus aventuriers, ou les plus aventuristes, ont déjà une idée folle des futures prises de décisions. Il serait finalement pas mal de se passer des vies. La démocratie en sortirait, plus efficiente, plus pertinente, plus rationnelle. Bigre !

Donc, il faut regarder avec attention le film néo réaliste du récit de cette épidémie. Gardons trois leçons. Il y a eu l’éclair. Quand Jupiter, en professeur Caumes, a fait parler la foudre. trois phrases de trois ou quatre mots. Un ministre, auquel chacun prêtait une bonne communication, groggy. Du très grand spectacle. Ces quelques secondes qui changent la face des choses. C’était donc l’expert Jupiter, avec un casting de film américain des années cinquante.

Ensuite il y a le casting des experts chroniqueurs. Impossible de savoir s’ils sont l’un ou l’autre, ou les deux. Aucun jugement de ma part. Un simple message de précaution à l’emploi. Un expert c’est un expert. Deux c’est un débat. Trois ce sont des injonctions contradictoires.

Ce qui est vrai pour les experts, le demeure pour l’intelligence artificielle et le « deep learning ». Le digital peut être une gouvernance, une domination, pas une conscience. Je crois que cette époque vit une crise du futur et que c’est largement dû à une place indue de la technologie algorithmique. La lenteur ? pour la penser politiquement et sociétalement, n’a d’égal que sa vitesse de propagation, une pandémie algorithmique.

La quête d’un équilibre, entre les apports technicistes et les enjeux décisifs de la vie, sera le curseur de la gouvernance à inventer pour le Nouveau monde.

Une mondialisation qui n’exclut pas la conscience.

Il s’agit là de la leçon fondamentale que nous rappelle le coronavirus. La présentation crue de la mort comme notre ami « pour de vrai » et pas comme les amis de Facebook. Cela nous aidera à repousser la technologie à la place qui doit être la sienne.

J’ai travaillé, depuis plusieurs années, sur le thème des technologies en santé et particulièrement en matière de désertification médicale. Je porte les stigmates des freins avertis d’experts en tout genre. Quelle joie de voir que les barrières ont volé en éclats. La télémédecine s’est imposée. L’aménagement du territoire s’en trouvera profondément chamboulée. L’archipel français aura, peut-être, été un concept éphémère car il ne pouvait résister à une guerre.

Ce qui est vrai en santé va l’être pour de nombreux usages. Pour la mobilité, l’énergie, la culture, l’agriculture et l’alimentation… Le devoir climatique va y puiser des forces nouvelles. Le rapport rural/métropole va se rééquilibrer, la démocratie et la représentation aussi.

Les données vont devenir le commun des communs.

Elles appartiennent aux citoyens. C’est un patrimoine personnel et partagé sur un territoire. La valeur de ce big data patrimonial va rejoindre la valeur travail de Marx pour expliquer les futurs modes de production.

Ces modes de production des nouveaux possibles seront plus respectueux de la nature, plus éthiques. Ils devront aussi être plus plastiques, plus agiles. L’intégration de la valeur adaptation dans les processus de production agira comme des gains de souveraineté par dissuasion. Leur coût équivaudra au financement d’une armée pour se protéger. Ce sera un investissement national et un enjeu d’innovation. Comme pour la dissuasion nucléaire, ça pourra devenir un facteur de stabilité dans une mondialisation apaisée des échanges.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste