Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.
Où en sommes-nous ? 10 avril
Alors que l’attention tend à se concentrer sur la crise sanitaire et sur la crise économique, ne sous estimons-nous pas la crise psychologique ?
Elle prend la forme du présent. De ses dégâts visibles ou pas. Les violences, mal appréhendées mais dont on entend les échos. Le désarroi psychique dans les replis du confinement. Forme du court terme… dans quel état se trouvera la société lorsqu’il faudra se remettre aux exigences du quotidien ? Forme durable, enfin. Je demanderai à Eduardo Rihan Cypel d’expliquer pourquoi il parle de “blessure narcissique” ? Et là, c’est, en premier lieu, à la France que je pense. Est-ce que ce décalage entre la puissance réelle ou supposée de cette grande puissance mondiale et sa place peu enviable sur un podium de la gravité de la crise, conduira à un sentiment d’humiliation, un ressenti de déclassement ?
Pour l’article du jour, Pascal Dion nous décrit ce qu’il constate chaque jour dans son cadre professionnel de thérapeute.
Pierre Larrouy
Economiste et essayiste
Comment faire après ? Et moi, vais-je mettre en place le changement ?
Les consultations téléphoniques ont débuté le 17 mars. A travers nos échanges, la majorité des patients expriment le désir d’un changement de vie, d’une autre orientation planétaire, la fin du business as usual. Les notions de pause, de suspension, liées au confinement, les invitent à une position d’observateur, peut-être, pour certain, pour la première fois . « Nous sommes tous logés à la même enseigne, je ne culpabilise plus d’être en arrêt de travail », me dit l’un d’entre eux .
C’est dire que, dans ce temps d’avant, la « valeur » travail était « l’avaleur » travail, l’état qui nous définissait en tant qu’humain.
Un sentiment de nivellement voire d’égalité de traitement est présent chez ceux qui se retrouvent sans télétravail. En revanche, chez les autres, salariés à la maison répondant aux besoins de l’entreprise, il existe une autre version : celle d’une charge et d’une pression importantes. Les entrepreneurs, quant à eux, tentent de lâcher prise et de se détacher de l’angoisse d’un demain totalement inconnu malgré les engagements gouvernementaux.
Dans tous les cas, s’opère la pensée d’un changement. Changement de profession pour certains, changement de rythme pour d’autres, changement de rapport au monde, à l’humain et surtout à la nature. Des vocations naissent, autour des métiers de l’accompagnement, du soin, de l’agriculture raisonnée, de la préservation de la nature… Majoritairement, une grande remise en cause des secteurs représentatifs du productivisme, du profit et de l’actionnariat. Une volonté de ralentir.
Ralentir pour prendre conscience de l’essentiel, ne plus être happé par l’avaleur…
Les plus jeunes s’impatientent et vivent le confinement comme une injustice, celle de ne pas pouvoir sortir et la double peine de ne plus aller à l’école tout en étant à l’étude au quotidien. Il y a inconsciemment un transfert d’une structure à un état. L’étudiant (écolier, collégien, lycéen) va devoir s’autonomiser et ne plus nécessairement identifier un lieu, mais plutôt une organisation de travail. Les parents, s’ils le peuvent, pourraient passer de l’autorité à la créativité – encore une fois, cela va nécessiter le renoncement à une forme de lien pour la permission à un autre.
Une crise appelle un traumatisme, et le traumatisme révèle et réveille. Il y a également une conscience de la fragilité permanente et que nombreux d’entre nous vont malheureusement vivre dans des conditions plus précaires. Comment mettre en place individuellement le sens de la solidarité sans grande messe ? Si nous ne pouvons aider tout le monde, tout le monde peut aider quelqu’un. Au-delà des prises de conscience personnelles – car, proportionnellement, peu sont inquiets du danger mortel de la pandémie, mais davantage de leur situation propre sur un plan professionnel ou personnel –, va se poser la question du comment.
La plupart d’entre nous devisons sur une échelle planétaire ; mais allons-nous prendre des engagements vis-à-vis de notre propre changement ? C’est comme si la position d’observateur nous désengageait de nos responsabilités : position confortable pour désigner des coupables dont nous ne ferions pas partie, mais difficile pour se définir comme acteur de notre quotidien. La crise va-t-elle permettre de nous positionner comme responsable autonome de notre propre changement ou allons-nous continuer d’attendre une modification structurelle venant d’en haut ?
Pascal Dion
Psychothérapeute et hypnothérapeute