Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

Relocalisons l’essentiel ? Mais lequel ?, vendredi 24 avril

Cette crise sanitaire est un projecteur braqué sur un terrain vague sur lequel courent, sans chemin de sortie, des acteurs en panique.
A ne pas avoir anticipé d’autres manières d’observer notre vie, nous voilà renvoyés à Lewis Caroll et Alice au pays des merveilles quand le chat révèle à Alice le pot aux roses ; Elle croise aussi la route du chat du Cheshire, qui peut disparaître à sa guise, en ne laissant que son sourire apparent : « Minet du Cheshire », commença-t-elle […] « voudriez-vous m’indiquer, s’il vous plaît, quel chemin je devrais emprunter ? » « Ca dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller », dit le Chat. « Je ne me soucie guère où… » fit Alice.  » Alors peu importe quel chemin vous prendrez », dit le Chat. « …pourvu que j’arrive quelque part », ajouta Alice en guise d’explication. « Oh, vous pouvez en être sûre, si seulement vous marchez assez longtemps ».

Cette société est en proie au doute sur l’objectif, le futur. Ca n’est pas né avec le conoravirus. On ne va pas lui faire ce plaisir subversif.
La question de la relocalisation ressemble aux imprécisions d’Alice auxquelles la renvoie le chat.

Nous affrontons plusieurs questions, de nature différente, mais qui constituent un entre-lac.

Observons le sujet de l’aéronautique. Sous quel angle l’aborder ? Les dominances industrielles à prévoir ? Comment gérer la crise simultanée de l’offre et de la demande ? Quel tourisme demain ? Quel fret ? Quel impact du militantisme climatique ? C’est un exemple, à rebours, de la logique des relocalisations.

La question du local n’est, en premier lieu, qu’une expression, sous forme de déni, de notre rapport à la mobilité. Ensuite la question de la localisation vient, en bémol, pour exprimer des sentiments de fragilité, de précarité, de perte de fierté. La relocalisation répond, en ces sens, à des approches subjectives et comportementales.

Mais la relocalisation est, aussi, une réponse réelle et de ressenti à une impression générale de vulnérabilité. Et cela vaut pour l’humeur individuelle comme pour la consistance collective.

Pour résumer la relocalisation cherche à répondre à des ressentis individuels comme collectifs et, dès lors, ne peut être présentée comme une recette qui, pour sembler une évidence, pourrait se montrer illusoire.

Tout cela traduit une crise de la représentation.

De manière littérale, nous n’arrivons pas, dans cette société de l’image, à nous « représenter » les enjeux complexes de ces sujets en raison des fortes interdépendances qu’il comporte.

D’autre part, la dégradation des rapports tendus avec la référence et les « élites » ne peuvent que favoriser des dénonciations simplistes des responsabilités et de chaînes de conséquences qui fournissent des grilles de lecture partielles et pratiques.

Dès lors, les recettes risquent de s’apparenter aux polémiques actuelles autour des recherches sur le virus. Où l’on découvrirait qu’entre un test in vitro et un test dans la complexité dans laquelle on l’injecte, il y a, souvent, de grands sauts dans l’inconnu.

C’est pour toutes ces raisons qu’il me semble essentiel de poser ces questions, de relocalisation et de souveraineté, dans le cadre d’une représentation précise de la plasticité de l’organisation économique et sociale. Cette notion de plasticité intègre celle de l’adaptation ou de la mutation. Elle doit permettre de représenter, justement, les torsions possibles de cette organisation. En particulier, de scinder ce que les théoriciens appellent le « kernel », ce noyau qui ne peut être effrité au risque de la désagrégation du système de ce qui peut être abandonné ou muté. Mais tout autant l’analyse doit intégrer les modifications comportementales associées qui conditionnent la viabilité de l’action entreprise et sa pérennité.

Au fond, nous avons besoin d’une idéologie pour positionner le sens, d’un « numéraire commun » comme l’a été la valeur travail et, c’est certain, d’outils d’analyse disruptifs capables de modéliser la complexité transversale et comportementale de ces questions.

La pandémie est une opportunité pour réfléchir à l’utilisation des algorithmes dans l’intérêt général mais avec un rapport de confiance et de maîtrise humaine qui, in fine, en conditionneront l’efficacité.

J’aborderai, dans un prochain article, une proposition qui commence la relocalisation par celle des datas.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste