Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

Et à la fin… le travail, lundi 11 mai

Confinement oblige, on prend le temps des photos de famille, des textes en attente, des souvenirs d’événements récents ou plus anciens. L’événement par lequel je voudrais introduire cette conclusion de Terra Incognita, c’est le cinquantenaire de mai 68.

Deux ans, pile poil ! Et si, comme toujours l’histoire déplaçait l’éclairage ?

Quelle orientation donner, vers où et quoi va-t-on basculer ? De toute manière, comme en 68, une traduction essentielle sera celle d’une mutation comportementale et d’un établissement d’un curseur des points de vue. Ce sera : la soumission : il faut rembourser, courber l’échine et accepter les priorités productives actuelles, ou ce sera un appel d’air, truffe au vent, vers des nouveaux possibles qui dépendront… oui, c’est vrai, de tant de choses. Entre hasard, volonté et nécessité.

68, donc, 50 ans après…

Entre temps, il y eût un jeune président qui voulait célébrer ce cinquantenaire de 68, puis qui se ravisa et déploya une implacable logique libérale. Et, le même, peut-être touché par une sorte de grâce inversée du Covid-19, déclare vouloir réinvestir ce champ nouveau d’une grande mutation sociale, écologique et culturelle. Soit !

Si « 68 » nous parle encore, c’est, en particulier, parce qu’il est, aussitôt, question de travail et de bien-être (« Vivre sans temps mort »). Bref de l’évolution de nos vies face aux avancées d’un progrès technologique qui nous ébranle dans nos habitudes et nos repères, hier comme aujourd’hui. Pour entrer dans la société de consommation ou dans celle du numérique et de l’intelligence artificielle et maintenant de notre vulnérabilité sanitaire.

« 68 » est, en quelque sorte la seconde fin de la guerre. Il prend des racines dans cette phase tragique de l’histoire, dans la restructuration du monde et de ses équilibres qui s’ensuit (fin des guerres coloniales) et dans le ciment technologique qui le caractérise. Celui du Manhattan project qui accouche à la fois du nucléaire et de l’avènement de la cybernétique et de l’informatique.

« 68 », à ce titre, est la porte d’entrée dans la société de consommation. Mais ses intellectuels, les plus visionnaires, pointaient déjà les prémisses de la phase suivante. Celle que caractérisent les mutations contemporaines, du numérique et de la robotique, du big data et de l’intelligence artificielle. L’avènement de la société cybernétique.

Il faut remarquer un autre fil conducteur, celui de l’écologie. « 68 » avait été marquée par de grandes manifestations contre le nucléaire et des discours de retours à la nature. La société actuelle est au cœur d’un débat de plus en plus consensuel autour d’un nouveau modèle productif écologique.

Le slogan « ne travaillez jamais », écrit à la craie sur un mur du quai de Seine à Paris – et revendiqué par Guy Debord, apparaît comme une métaphore provocante des questions obsédantes que se pose notre société sur l’avenir du travail. Cette revendication se voulait porteuse d’un projet d’émancipation de l’activité humaine, des actes de production afin qu’elle ne soit plus séparée de l’épanouissement personnel, de la libre création de situations par les individus.

Voilà qui pourrait prêter à sourire « jaune », à l’heure du fléau du chômage de masse qui gangrène la cohésion sociale. Aussi, acceptons de regarder différemment les choses. Car la créativité artistique, revendiquée par le mouvement situationniste de Mai 68, anticipe souvent, sous une forme poétique, les grandes questions sociétales en émergence.

De toute manière, tout projet politique contemporain se doit de mettre la question du travail au cœur de ses réflexions et propositions.

L’approche de cette question est complexe. Elle est une forme géométrique multifacettes, que l’on peut éclairer de divers points de vue et dont la matière centrale est celle de la vie sociale et personnelle : valeur travail, épanouissement par le travail, salaire/revenu, pouvoir d’achat, inclusion sociale, formation, apprentissage… et plus récemment : revenu de base, revenu minimum, télétravail…
Or, tous les prévisionnistes confirment ce que le strict bon sens perçoit : la destruction prochaine et rapide d’une masse considérable d’emplois. Ceci participe d’une profonde crise de confiance citoyenne envers les acteurs politiques mais, tout autant, des expertises économiques.

Le chômage est l’expression la plus directe et violente d’une grande crise de confiance en l’avenir. Car, au-delà de sa brutalité matérielle habituelle, il charrie des conséquences individuelles, familiales et collectives en cascade. Crise de l’espérance, lorsque les promesses des technologies et de la robotique sont, aussi, autant d’anticipations d’un phénomène durable et cumulatif. Crise de confiance dans le progrès, perçu comme une mutation dont beaucoup seraient exclus. Crise de confiance intime, de respect de soi, lorsqu’on semble coupé de ce qui est considéré comme la réalisation sociale.

C’est donc bien toute la cohésion sociale qui est mise en cause, en même temps que toutes les tendances des finances publiques.

Vaneigem pointait déjà, en 1967, le hiatus entre les fous espoirs des technologies de la cybernétique et les craintes de déshumanisation qu’elles suscitent : « Il est possible que la cybernétique libère les groupes humains du travail et de l’aliénation sociale. Le projet de Charles Fourier n’est rien d’autre, à une époque où l’utopie restait possible.

Ceci-dit, il y a de Fourier aux cybernéticiens, qui contrôlent l’organisation opérationnelle des techniques, la distance de la liberté à l’esclavage » (Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations).

« 68 », comme 2020, posent la question de l’évolution du travail. Du déploiement des logiques de mécanisation et de travail à la chaîne de « 68 », on en est, aujourd’hui, à la précarité, à la suppression du travail par la robotique et aux questionnements qui en découlent.

La révolution industrielle du XIXe a fait sortir du domicile de nombreuses activités, dont le travail et la production. La révolution du net ramène un certain nombre de ces activités au domicile ou interroge sur le télétravail.

De même, les usines et grandes entreprises cœur de la première vont laisser place à des organisations moins centralisées voire autonomes (imprimantes 3D). Nous reviendrions à une ère pré-fordisme et à une nouvelle intelligence territoriale ?

La pandémie est une expérience, grandeur nature, de télétravail, de délocalisation du travail. Cela pourrait, à court terme, bouleverser l’aménagement du territoire, les politiques d’habitat et l’urbanisme. Va-t-on assister à une mise en cause de la dominance des métropoles ? Le retour de la proximité et, singulièrement des départements à l’occasion de cette crise, montrent combien la proximité, l’accompagnement, le « care » sont des valeurs en hausse.

La plasticité du travail comme des organisations seront des conditions d’une société agile, créative et soutenable mais cela exige un contrôle pour l’intérêt général, peut-être dans un pacte social de proximité organisé autour de la souveraineté de la donnée.

Pour revenir à ce générique de fin de Terra Incognita, quelle bizarrerie que ce soit le terme de travail qui vienne faire la maille !

J’avais commencé par le réel. Le Réel n’est pas la réalité mais ce sur quoi on se cogne.  Le sujet met dans le réel tout ce qu’il ne peut pas mettre ailleurs, tout ce qui n’entre pas dans le filet du langage et des représentations imaginaires, tout ce que la proposition politique et idéologique, le symbolique, ne parvient plus à occuper assez largement.

Ce réel semble, aujourd’hui, se caractériser par deux éléments qui pourraient paraître opposés : le besoin de protection et le manque d’une espérance.

Mais pourquoi confronter le réel au travail ? Parce que le travail symbolise en fait, toutes les attentes et devoirs autour du social, du climat et de la santé, …, du vivant.

Tout projet politique, post pandémie, pourra se servir du concept de travail pour évoquer tout le reste.

Devant la perte de repères à laquelle nous allons être confrontés, c’est un pied de nez de constater qu’au « ne travaillez jamais » de 68, la question actuelle répond « pourra-t-on encore travailler et comment ? ».

Osons dire que, dans les mois et années qui viennent, le rapport du travail à la dignité individuelle, à la construction personnelle et à la justice va reprendre de la force.

Dans « travail », il y a tout ou beaucoup. La peur devant la robotique, l’espoir et l’inquiétude que le télétravail n’envahisse, sans règles, la sphère sociale, la prise en considération et, donc, la représentation, l’estime de soi, les questions du local et de l’emploi, les nouvelles exigences de la formation et de l’emploi, etc. Bref, le réel et le travail dans un tango improbable.

Mais le travail, ce sera, aussi, la question de la mobilité et de la responsabilité climatique (demandons aux gilets jaunes !), les thèmes des circuits courts de l’alimentation. Résumons, tous les enjeux d’un modèle productif soutenable !

Travail, mobilité nouvelle et « lexique climatique » écriront la sortie politique de cette crise.

Comment aborder cet enjeu confronté aux dégâts d’une économie d’après- guerre ?

Il faut débattre du travail si on accepte la trilogie constructive proposée par Terra Incognita : de la responsabilité, de la créativité et de l’identité.

Clap de fin pour Terra incognita, rendez-vous sur Terra Experimenta pour tenter l’aventure de la transformation.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste