Trieste : une identité de frontière

En cette période de questionnement identitaire européen, Alain Meininger, membre du comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire, nous propose un voyage à Trieste, carrefour des mondes latin, germanique et slave.

Château de Miramare

« Avevo una città bella tra i monti rocciosi e il mare luminoso » ( j’avais une belle cité entre les montagnes rocailleuses et la mer lumineuse) ; gravée dans le bronze au pied de sa statue au carrefour de la via Dante et de la via San Niccolo, où subsiste encore la librairie qu’il avait acquise, la phrase de l’écrivain triestin Umberto Saba (1883-1957) dit déjà beaucoup du destin singulier de cette ville de confins, aux marges d’une grande Histoire qui lui donna beaucoup mais ne l’épargna pas non plus. Le poète se prît parfois à rêver que sa ville natale fût pour quelque temps, aussi court ou, mieux encore, aussi long soit-il, la capitale du Monde, de l’Europe mais aussi de cette Méditerranée à laquelle elle doit tant. L’Adriatique y est lumineuse – le peintre Carlo Wostry en a immortalisé les couchers de soleil vus des quais – et pénètre, au moins depuis le XIXe siècle, largement dans la ville par le « canal grande » qui scinde en deux l’agréable et harmonieux quartier du « bourg thérésien » ; mais c’est surtout par la Piazza dell’Unita d’Italia, plus grande place urbaine d’Europe ouverte directement sur la mer, que s’opère la fusion des univers marin et citadin. L’effet scénographique est saisissant : ici se toisent de majestueuses bâtisses d’un XIXe siècle cossu abritant des administrations ou de grandes compagnies d’assurances tels le palais Plenario-Pitteri ou celui du Lloyd Triestino, aujourd’hui siège du Conseil régional. La piazza n’en oublie pas de vivre pour autant ; lieu de rencontre et de rassemblement lors des grandes occasions historiques, elle héberge en son Palazzo Stratti le célèbre « caffè degli Specchi » dont le chariot de pâtisseries et la terrasse ensoleillée avec vue sur mer justifient à eux seuls une journée dans la ville. Et comment omettre de mentionner son prestigieux vis-à-vis qu’est le Grand Hotel Duchi d’Aosta qui, à la suite de la Locanda Grande, a accueilli depuis plus de deux siècles, de Casanova à l’amiral Nelson, la moitié du Gotha mondial. Car, en dépit de la Bora, ce vent froid du Nord-Est, venu des Alpes dinariques, qui peut cingler violemment en hiver à des pointes de plus de 150 km/h, on peut vivre bien à Trieste, élue, en 2009, première ville italienne pour sa qualité de vie.

Les montagnes, toutes proches, même si certaines sont aujourd’hui en Slovénie du fait de l’extrême proximité d’une frontière située à certains endroits à quelques kilomètres, y sont certes rocailleuses, pour reprendre le mot d’Umberto Saba, se référant sans doute en celà à plus qu’à la seule géologie. Le relief karstique et ses gouffres naturels, les foibe, ont laissé de douloureux souvenirs qui, en raison de la complexité des circonstances, ont longtemps constitué un tabou dans la mémoire locale. Tour à tour slaves et italophones, puis juifs, résistants et fascistes, y furent, au fil des retournements de situation de la Seconde Guerre mondiale, précipités morts ou parfois vivants attachés les uns aux autres. La sinistre « Risiera di San Saba », camp de concentration installé dans la ville par les nazis, participe de ce tragique intériorisé. L’histoire y est donc longue et quelquefois sombre depuis l’antique Tergeste de l’Empire romain jusqu’au rattachement définitif à l’Italie en 1954 en passant par la rivalité perdue avec Venise, l’inclusion dans les Provinces Illyriennes du Premier Empire, le joug autrichien, les turpitudes confuses de D’Annunzio et l’improbable « Etat libre de Trieste » auquel mit un point final, en 1975, le traité d’Osimo.

Pourtant en dépit d’un nationalisme italien toujours fièrement revendiqué – d’autant que subsistent quelques italophones dans l’Istrie perdue après-guerre – Trieste ne peut oublier la période féconde que fût à bien des égards sa longue appartenance à la Mittel-Europa.

Caffè Tommaseo

Erigée, par nécessité géographique, au rang de port de mer de la partie autrichienne de l’Empire, Budapest se tournant plus volontiers vers Fiume, elle vit passer l’impératrice Elizabeth – honorée d’un monument à sa gloire devant la gare centrale – en route pour son palais de l’Achilleion dans l’île de Corfou, ainsi que l’Archiduc Maximilien et son épouse Charlotte, s’embarquant en 1864 pour un destin tragique dans le lointain Mexique. Témoin architectural privilégié de cette insertion passée dans l’imperium viennois, le château de Miramare, situé au bord d’une mer scintillante, à quelques kilomètres de la ville, alliant style troubadour et pierre blanche dans un site naturel protégé, est un des châteaux les plus visités d’Italie. Comme tant d’autres villes habsbourgeoises, Trieste devînt et demeure une ville du café et des cafés. Importateurs et torréfacteurs de talent ont fourni à la cité et à son port une activité substantielle dans une concurrence traditionnelle de la marque « Illy », fondée en 1933, avec la « Lavazza » turinoise. Contestation politique et créativité littéraire n’ont, par ailleurs, cessé de bouillonner au XIXe siècle dans des dizaines de cafés que les Autrichiens fermèrent souvent ou saccagèrent parfois. Quelques témoins fragiles de cette urbanité disparue subsistent : outre l’aristocrate Degli Specchi, véritable salon mondain de Trieste, il est encore possible de réfléchir et d’écrire au milieu des livres du très littéraire « caffè San Marco », dans un décor viennois de style « Secession », ou de faire une pause devant un « nero ristretto » dans l’élégant et raffiné Tommaseo, autrefois agité de ferments irrédentistes.

Parce qu’elle demeura toujours incertaine, contestée, tiraillée, cosmopolite, instable, fragile – certains ajouteraient schizophrène – Trieste fût de tous temps une ville d’intellectuels où la psychanalyse arriva dès le début des années trente sous l’impulsion d’Edoardo Weiss.

Les rapports de la cité avec ses écrivains sont un sujet sans cesse renouvelé. Pour le centenaire de l’aventure fiumane, la municipalité dirigée par le très droitier Roberto Dipiazza a fait ériger place de la Bourse, le 12 septembre dernier, une statue en bronze de Gabriele D’Annunzio (1863-1938) en poète inspiré assis sur un banc feuilletant un livre à la manière, modeste, de celles déjà dédiées à James Joyce, Italo Svevo et Umberto Saba. Effet polémique garanti tant auprès des voisins croates de Rijeka qui gardent un souvenir mitigé des cinq cents jours d’exercice du pouvoir du « Commandant » dans cet « Etat libre de Fiume » – brièvement reconnu en 1920 au traité de Rapallo – qu’auprès des démocrates et autres militants antifascistes triestins qui dénoncent l’hommage rendu à un dandy allumé qui n’a que peu de liens avec leur ville. Du reste, est-ce le poète-soldat que l’on honore ou l’histrion brutal, certes hostile à Hitler, mais inspirateur – fût-ce malgré lui – de l’aventure mussolinienne qui suivra ? Né dans les Abruzzes à Pescara, ayant vécu à Rome, Naples, Florence, Paris, Arcachon et inhumé dans sa villa de l’extravagant complexe « Vittoriale » du bord du lac de Garde, le paladin factieux n’a, pour ses détracteurs, guère de titres à faire valoir pour aspirer à une reconnaissance triestine.  

Italo Svevo

Claudio Magris, né dans la capitale du Frioul-Vénétie Julienne en 1939, qui fût un temps partisan de la statue litigieuse avant de se réfugier dans un prudent silence peut, lui, sans conteste y prétendre. L’écrivain, universitaire, ayant enseigné entre autres au Collège de France, chroniqueur au Corriere della Serra, membre éminent de l’Académie des Lyncéens et auteur de nombreux ouvrages érudits, cumulant succès critique et grand public, est régulièrement cité pour le prix Nobel de littérature. Qui mieux que lui aurait décrit la psyché triestine au point de suggérer qu’elle pourrait être celle d’une ville de fous dont on rappellera qu’elle vît naître, aux alentours de 1970, la psychiatrie alternative de Franco Basaglia. L’auteur de « Danube » et de « Classé sans suite », perçu comme le continuateur de la tradition culturelle de la Mittel Europa et le chantre de l’unicité européenne dans sa diversité historique sait ce qu’est une identité de frontière. Germaniste autant qu’italophone, il personnifie aujourd’hui la quintessence de l‘intellectuel triestin. Mais le passé récent est riche d’autres talents : Italo Svevo, bien sûr (1861-1928), considéré comme l’un des plus grands romanciers du XXe siècle et – ce qui est chronologiquement plus étonnant – comme un précurseur de Proust ; en 1923, la publication de « La Conscience de Zeno » qui demeure son livre le plus connu et dans lequel il entrevoit l’émergence future d’une arme de destruction massive, lui vaut une renommée transfrontières et plus particulièrement française grâce à Valéry Larbaud et Benjamin Crémieux. Il faudrait en citer tant d’autres dont l’irlandais James Joyce (1882-1941) qui résida peu ou prou entre 1905 et 1915 dans la ville et y rédigea l’essentiel de son « Ulysse » ; et revenir un instant à Umberto Saba dont le « Quel che resta da fare ai poeti » titre magnifique, curieusement traduit par « Comme un vieillard qui rêve », vient d’être réédité. La richesse culturelle de la ville ne se limitant pas aux écrivains, il faudrait y ajouter Giorgio Strehler, metteur en scène de légende tant pour le théâtre que pour l’opéra et fondateur du « Piccolo Teatro di Milano », ou l’architecte Eugenio Geiringer, concepteur des plus beaux bâtiments de la ville dont la façade côté mer du Teatro Verdi… et d’autres encore.

Sur la scène internationale, les murs, de plus en plus nombreux sinon efficaces, sont aujourd’hui à la mode ; en fracturant le monde ils antagonisent plus qu’ils ne protègent.

En cette période de questionnement identitaire européen, il faut aller à Trieste.

On y comprend la frontière qui délimite mais aussi le syncrétisme culturel qui agrège ; on y saisit comment se forge une identité forte dont il faut être fier et qui permet de savoir qui on est avant de s’ouvrir aux autres. On y acquiert aussi la certitude inattendue que l’Europe se comprend moins de ses centres, aussi prestigieux soient-ils, que des confins de sa géographie et des marges de son histoire.

Alain Meininger