Valery Giscard d’Estaing, d’abord un élu d’Auvergne

Raphael Piastra sur les relations qu’entretenait Valéry Giscard d’Estaing avec l’Auvergne.

 

Que ce soit avant 1974, date de son élection à l’Elysée, ou après 1981, VGE (comme on le surnomme en Auvergne) fut un élu auvergnat. A titre préliminaire, pourquoi cet ancrage au pays des volcans ? Et bien d’abord par tradition familiale. En effet son père Jean Edmond Lucien Giscard (devenu Giscard d’Estaing en 1925) est né le 29 mars 1894 à Clermont-Ferrand et mort le 3 août 1982 au château de Varvasse à Chanonat (Puy-de-Dôme). Il fut d’ailleurs maire de cette commune de 1931 à 1946. Son grand-père fut conseiller à la cour d’appel de Riom. Le grand-père maternel de VGE Jacques Bardoux fut sénateur et député du Puy-de-Dôme entre 1938 et 1955. Son arrière-grand-père, Agenor Bardoux, fut maire de Clermont-Ferrand de 1870 à 1871 puis député du Puy-de-Dôme et président du Conseil général de ce dernier.

Alors puisque par définition les fiefs se transmettent, VGE n’eut qu’à s’intéresser à ces terres, devenues quasi familiales, pour entrer en politique.

Avant 1974

Le parcours politique de VGE débute véritablement sous la IV République. Ainsi de juin à décembre 1955,  alors âgé de 29 ans, il est directeur adjoint au cabinet du président du Conseil, Edgar Faure, personnage hors du commun auprès duquel il a beaucoup appris dira-t-il.

C’est le 19 janvier 1956 que VGE est élu pour la première fois député du Puy-de-Dôme. Il n’a pas encore 30 ans. Il conserve ce mandat jusqu’en 1959. Il est alors affilié aux Indépendants et Paysans, mouvement très présent en terres auvergnates.

En 1958 VGE est élu conseiller général du canton de Rochefort-Montagne à quelques encablures de Clermont-Ferrand (où l’on produit une fourme exquise !). Il le restera sans discontinuer jusqu’en 1974. En janvier 1959 il devient secrétaire d’Etat aux Finances dans le gouvernement de M.Debré.

Lors de la dissolution de 1962, il retrouve son siège de député en novembre jusqu’au 8 janvier 1963. Il est alors dans les rangs des Républicains et Indépendants (parti de centre droit qu’il a co-créé en 1962). En janvier 1962 VGE devient ministre des Finances et des Affaires économiques. Il y reste jusqu’en 1966. Sous le feu des critiques pour avoir maintenu sa politique de rigueur, qui commence néanmoins à produire ses effets, il est remplacé, le 8 janvier 1966, peu après la réélection du général de Gaulle, par Michel Debré. Il prend dès lors ses distances avec le pouvoir gaulliste (le oui, mais !). En juin 1966 le futur président créé la  Fédération nationale des républicains indépendants (FNRI).

Suite aux législatives de 1967 il est réélu le 3 avril jusqu’au  22 juillet 1969. Toujours sous l’étiquette RI. Après les élections législatives, le 6 avril 1967, Valéry Giscard d’Estaing devient président de la commission des finances, de l’économie générale et du plan de l’Assemblée nationale.

 Il est à nouveau député du 2 avril au 5 mai 1973.

Le  15 septembre 1967 VGE est élu maire de Chamalières ville à la tête de laquelle il reste jusqu’à son accession à l’Elysée en 1974. C’est depuis celle-ci qu’il voulut « regarder la France au fond des yeux, lui dire son message et écouter le sien ». Autrement dit lancer sa candidature à l’élection présidentielle (en 5 minutes de discours !). Précisons ici deux choses. D’abord il restera conseiller municipal de cette commune de 1974 à 1977.  D’ailleurs son successeur le fidèle Claude Wolf sera parfois appelé la voix de son maitre ! Ensuite lorsque ce même Claude Wolf quittera cette mairie, ce sera son fils Louis qui sera élu. Même si Lui, c’est lui et moi c’est Louis, le népotisme en giscardie ne fut jamais un vain mot !

Durant ces années en tant que parlementaire pré-Elysée, VGE ne fut pas d’un activisme débordant pour ses circonscriptions ou cantons auvergnats. 

Il œuvra surtout en tant que maire de Chamalières.

Pour les autres mandats il fut avant tout parisien et, comme beaucoup de parlementaires, présent les week-ends. Soulignons qu’il fut l’inamovible ministre de l’Economie et des Finances de G. Pompidou (1969-1974) avec lequel il entretenait de très bonnes relations professionnelles et personnelles. Auvergne oblige !

Après 1981

Comme le veut la tradition, le président Giscard d’Estaing n’occupa aucune autre fonction que celle de l’Elysée entre 1974 et 1981.

On peut affirmer ici que VGE ne crut pas une seule seconde qu’il pouvait perdre en 1981.  Il croyait aux vertus de son septennat incontestablement réformateur mais aussi avait comme d’habitude une certaine idée de lui-même et de son action. Voire un certain mépris pour son rival socialo-communiste, F. Mitterrand. Et puis, un peu contre toute attente, en ce 10 mai 1981, ce dernier l’emporte.

La première chose que va faire l’ancien président (qui a seulement 55 ans) est une retraite dans un monastère du Mont Athos en Grèce. Puis il va faire une sorte de pèlerinage aux sources. Il sera politique et auvergnat. Première étape : il est élu conseiller général de Chamalières en mars 1982.Le plus petit échelon politique local. Les grandes défaites sont la meilleure école de l’humilité parfois ! Seconde étape : le 23 septembre 1984, à l’issue du premier tour d’une élection législative partielle provoquée par la démission de son ancien suppléant (Claude Wolff toujours fidèle !) Valéry Giscard d’Estaing est élu député dans la deuxième circonscription du Puy-de-Dôme, avec 63,2 % des voix. Autres étapes : VGE est réélu au scrutin proportionnel en 1986 dans le département du Puy-de-Dôme à la tête d’une liste d’union UDF-RPR. Il est ensuite reconduit comme député, au scrutin majoritaire, dans la troisième circonscription du Puy-de-Dôme, en 1988 (il est alors à la tête de l’UDF), 1993 et 1997. Il aurait eu des velléités pour 1995 mais sans lendemain pris qu’il fut entre Balladur et Chirac.

Au niveau local, c’est véritablement en 1986 que va sonner une des heures célèbres du giscardisme.

En effet VGE accède à la présidence de la région Auvergne. C’est certainement là qu’il va le plus imprimer sa marque à sa terre d’adoption. C’est donc en mars 1986, qu’il devient président du conseil régional d’Auvergne, ses listes ayant obtenu 47 % des voix (un des meilleurs score au national) lors de l’unique tour de scrutin des premières élections régionales en France. L’ancien président fait ainsi basculer à droite une région qui était présidée depuis neuf ans par le socialiste M. Pourchon. Il sera réélu en 1992 et en 1998. Ses mandats sont marqués par le désenclavement de l’Auvergne. Il favorise ainsi le réseau routier auvergnat en obtenant la construction de quatre autoroutes (dont l’A89). En revanche il ne fait rien pour un éventuel TGV Clermont-Paris auquel il ne croyait pas. On lui doit aussi le Zénith d’Auvergne, la Grande Halle d’Auvergne, ainsi que la création de l’Institut Français de Mécanique Avancée. Souhaitant développer un pôle de notoriété internationale dans la région, il lance la construction de Vulcania, plus grand centre volcanique d’Europe, qui ouvre ses portes le 20 février 2002, à Saint-Ours-les-Roches.

Pendant ses mandats, de nombreux lycées sont construits ou restaurés par des architectes qu’il choisit lui-même et dont les travaux sont salués. Pour faire face aux coûts de telles réalisations, il réduit les frais de fonctionnement de la région et s’oppose au projet de reconstruire le bâtiment du conseil régional.

A noter que lors des élections municipales de 1995, VGE échoue de peu dans la conquête de la mairie de Clermont-Ferrand, détenue par la gauche depuis 1935 , et présidée alors par R. Quilliot ancien ministre de F. Mitterrand. Sa liste recueille 49,1 % des voix au second tour, manquant de l’emporter de 860 voix, du fait notamment du vote des quartiers nord, acquis aux socialistes au titre de ce qu’on appelle le socialisme municipal (clientélisme via notamment le logement social). A noter qu’à l’issue des élections de 2020 la victoire socialiste permet à Clermont-Ferrand de détenir le record de France d’une ville ainsi gérée : 85 ans !

Au début des années 2000 se profile l’échéance des régionales 2004. VGE, 78 ans, doit-il y retourner ? N’y a-t-il pas le risque du mandat de trop ? Beaucoup de questions se posent alors. Mais qui osera dire à l’ancien locataire de l’Elysée ce qu’il convient de faire ? Que la défaite est envisageable ? Arrive ce que beaucoup d’observateurs pensaient. Alors qu’il brigue un quatrième mandat aux élections régionales de 2004 à la tête d’une liste d’union UMP-UDF et au titre de la section départementale du Puy-de-Dôme, le mode de scrutin mis en place en 2003 le contraint à un second tour, qu’il perd avec 47,3 % des voix face à Pierre-Joël Bonté (PS), étant emporté par la vague qui fait basculer la quasi-totalité des régions françaises à gauche.

Un certain nombre de témoins l’ont trouvé usé pour ce qui sera la dernière campagne de sa vie politique.

Le coup n’est pas aussi rude à endurer qu’en 1981, mais presque. Du coup il quitte l’Auvergne quasi définitivement. Dix ans après cette défaite, VGE s’était confié à La Montagne. Il gardait une rancune assez tenace envers les auvergnats. « J’ai quand même été étonné que les auvergnats ne soient pas plus conscients de ce qui avait été fait pour changer leurs conditions de vie et de travail ». Et de citer Vulcania (« l’œuvre de ma vie »), la Grande Halle par exemple. « Je me suis dit, les électeurs vont le voir, çà. Non. Ils l’ont vu, mais ils n’ont pas vu qui l’avait fait ».

Justifiant son arrivée à Estaing dans l’Aveyron en 2005, il expliqua y voir des « Auvergnats souriants. Ce qui est une denrée rare ». Et de poursuivre un brin perfide comme il savait l’être : « Il y a des pays où les gens dans la rue sourient, on voit des visages souriants. A Clermont, non. Vous avez des visages fermés. Les Aveyronnais, ce sont des Auvergnats souriants ! ». Ces phrases, quelque peu chocs, laisseront des traces indélébiles. Comme un divorce consommé entre un auvergnat d’adoption et sa terre d’élection.

Entre VGE et l’Auvergne c’est une histoire d’ « amour » qui a duré près de 50 ans. La seconde a perdu un de ses fils d’adoption les plus célèbres. Quant au premier, il reposera à Authon loin de cette terre auvergnate où reposent pourtant ses grands-parents.

 

Raphael Piastra
Maitre de Conférences en droit public à l’Université Clermont Auvergne

 

PS : les données de cette analyse sont pour partie issues de :  Raphael Piastra, Les présidents auvergnats de la République : Doumer, Pompidou, VGE. Préface de Jean Cluzel (de l’Institut) ; autoédition, 2013, prix Allen 2013 de l’histoire politique régionale ; nouvelle édition en cours.