2022 : Marine Le Pen ou Eric Zemmour ?

La droite hors les murs se passionne pour un phénomène médiatique, qu’elle rêve en phénomène politique : Eric Zemmour. Une option suffisamment crédible aux yeux des journalistes politiques parisiens pour que l’hebdo de la gauche libérale, L’Express, lui consacre sa Une, et un long article de 8 pages. Article négatif ? Article militant ? Oui, certes. Mais l’article est révélateur. On ne dissèquerait pas ainsi la structure de la galaxie zemmourienne – quand bien même l’audimat frôlerait les 800 000 téléspectateurs certains soirs – si la tentation présidentielle n’était qu’une faribole. Par Frédéric Saint Clair.

Durant la même semaine, Marine Le Pen a effectué son grand retour médiatique sur les thématiques phares du Rassemblement national, les « 3i » : islamisme, immigration, insécurité. Face à un ministre de l’Intérieur issu de la Sarkozie, caution droitière d’Emmanuel Macron, mais mal inspiré dans sa stratégie du « renversement », méprisant, et un peu confus, elle est sorti vainqueur du duel… mais de peu. Elle n’est en effet pas parvenue à atteindre l’objectif fixé : hauteur de vue et compétence ; deux qualités indispensables pour asseoir son statut de présidentiable. Elle n’a donc pas verrouillé sa pole position dans la course élyséenne, et laisse planer le doute quant à une possible candidature issue de la société civile, façon Macron 2017 mais à l’envers, qui viendrait tout emporter. C’est ce qu’espèrent les partisans de cette droite alternative.

Mais la droite hors les murs se trompe ! Non pas tant sur les qualités intellectuelles d’Eric Zemmour que sur la stature politique de Marine Le Pen ! Explications.

Enfonçons tout d’abord une porte ouverte : La déclaration de candidature de Marine Le Pen pour la prochaine présidentielle a été inhabituellement précoce. Le motif : couper l’herbe sous le pied de tous ceux qui seraient tentés de croire que le débat raté de 2017 la disqualifiait d’emblée pour 2022, et qu’il était possible de la pousser vers la sortie.

Elle ne cèdera pas sa place. Il faudra donc compter avec elle, Zemmour ou pas.

Deuxième erreur commise par la droite hors les murs : hypertrophier l’importance du débat d’entre deux tour face à Emmanuel Macron, et anticiper qu’un débat similaire en 2022 établirait un rapport de force comparable à celui de 2017. Emmanuel Macron dispose aujourd’hui d’un bilan, et une simple critique « très soft » de son bilan suffirait à mettre en lumière les inconséquences d’un quinquennat particulièrement fragile – pandémie ou pas. L’exercice sera donc beaucoup plus aisé que ce que l’on anticipe pour Marine Le Pen. Par ailleurs, petit rappel au sujet de ce débat raté : quatre jours seulement après ce qui a été, de mémoire d’observateur de la vie politique, le pire débat d’entre deux tours de la Ve République, Marine Le Pen a totalisé sur son nom, face à un candidat porté par la quasi-totalité de la classe médiatique et ne disposant d’aucun bilan ni d’aucun passif politique pour le freiner, 10,6 millions de voix, soit quasiment le double du score obtenu par Jean-Marie Le Pen en 2002. Ce potentiel électoral, qui il lui permet à deux ans du scrutin de jouer les 48 %-52 % face à Emmanuel Macron, après quatre années de « parole rare », est tout bonnement inédit.

Troisième erreur : le plafond de verre qui empêchait la droite nationaliste d’accéder au pouvoir depuis plusieurs décennies est désormais brisé en plusieurs endroits.

Il n’y a pas seulement des failles ; on voit le ciel au travers. Un chemin existe donc. La question qui se pose est : qui pour l’emprunter ? Lorsque la droite hors les murs, dans sa composante politique comme dans sa composante médiatique, multiplie les critiques à l’égard de la présidente du RN, estimant qu’elle n’a pas les épaules, qu’elle ne travaille pas assez, qu’elle n’est pas au niveau, etc., et qu’il vaudrait mieux chercher une autre option, allant même jusqu’à envisager le très centriste Pierre de Villiers, cette droite rafistole le plafond de verre qu’elle devrait normalement s’employer à briser davantage. Elle laisse ainsi voir l’absence totale de stratèges politiques dans ses rangs, car, des 10,6 millions de voix de 2017 aux 48 % d’opinions favorables de 2021, les catégories souverainistes et populaires envoient un message clair et cohérent. La question posée n’est pas celle du potentiel de Marine Le Pen, mais celle de la structure de ce segment électoral, probablement plus large et complexe que ce que l’on pense généralement.

Face à ce constat, quid d’Eric Zemmour ? Tout d’abord, un atout décisif : son discours est beaucoup plus structuré que celui de Marine Le Pen, beaucoup plus étayé historiquement, beaucoup moins gauchisé et donc à même de capter une partie de l’électorat bourgeois qui fait aujourd’hui défaut à la présidente du RN. En clair, il est effectivement un candidat fort crédible pour tous ceux qui se morfondent face au déclin de la France et à l’inefficacité des politiques publiques successives, de droite comme de gauche, dans tous les domaines régaliens : immigration, insécurité, laïcité, éducation, mais aussi dans les domaines fiscal, économique ou diplomatique que l’essayiste aborde au fil de ses émissions.

En clair : dans un débat de second tour face à Emmanuel Macron, on ne donnera pas cher de la peau de l’actuel locataire de l’Elysée, qui risquerait de perdre du même coup sa dimension présidentielle et le déguisement d’intellectuel que la presse, de concert avec ses conseillers, lui avait habilement tricoté.

Le hic pour Eric Zemmour ? C’est le premier tour ! Où trouver une réserve de voix suffisante face à une Marine Le Pen dont il aura sans aucun doute à scinder l’électorat pour constituer le sien ? Comment assumer l’image de diviseur de la droite, pour ne pas dire de contempteur de la droite ? Car quelles options s’offrent à lui ? Il n’y en a que deux. Inutile en effet d’espérer absorber l’électorat de Marine Le Pen ; on tue le père, pas la mère. La première option est donc une « Bellamy 2019 » : l’électorat du RN reste pour ainsi dire stable, et Eric Zemmour obtient 8 %. Echec. La seconde est celle d’un partage des voix, affaiblissant LR et RN. Résultat : personne à droite ne parvient au second tour, mais cette triangulation des droites ouvre un boulevard à l’extrême gauche immigrationiste et indigéniste, façon LFI ou EELV, la porte au second tour. Echec. Conclusion : malgré l’engouement légitime suscité par sa candidature, et en l’absence d’un véritable parti intellectuel constitué, de Rioufol à Onfray, capable de créer non seulement la surprise au sein de la société civile, mais une dynamique neuve dans le pays, à même de le porter médiatiquement et politiquement, l’alignement des planètes ne sera pas effectif. Eric Zemmour est intelligent. Il le sait. Il ne se présentera pas.

Frédéric Saint Clair
Analyste politique

Photo : Frédéric Legrand-COMEO/Shutterstock