Entre 1876 et 1958, les députés français ne votaient pas eux-mêmes. Certains parlementaires, appelés « boîtiers », votaient à la place de collègues absents comme présents. Dans Quand les députés ne votaient pas eux-mêmes (Hémisphères Éditions), Aurélien Laparro montre, à partir d’archives inédites, comment cette délégation de vote, progressivement institutionnalisée, a façonné la culture parlementaire des IIIe et IVe Républiques et mis en lumière une organisation politique structurée et une forte discipline de vote.
Revue Politique et Parlementaire – Dans Quand les députés ne votaient pas eux-mêmes vous retracez l’histoire des « boîtiers », une fonction aujourd’hui méconnue de l’Assemblée nationale. De quoi s’agissait-il ?
Aurélien Laparro – Les boîtiers sont des députés qui conservent et utilisent les boîtes de bulletins de leurs collègues, votant en leur lieu et place – qu’ils soient absents ou présents. Officiellement, chaque élu dispose d’une boîte nominative contenant des bulletins blancs (« pour ») et bleus (« contre »), censée garantir le caractère strictement personnel du vote, principe réaffirmé par tous les règlements parlementaires depuis 1789. En pratique pourtant, les députés remettent leur boîte à un collègue de confiance, appelé boîtier. Celui-ci peut glisser dans l’urne plusieurs dizaines de bulletins lors des scrutins publics.
Longtemps ignorés des historiens, les députés-boîtiers structurent pourtant la vie politique des IIIe et IVe Républiques. Leur existence rappelle combien le fonctionment réel des assemblées peut diverger du droit écrit, et comment des pratiques informelles peuvent façonner durablement un régime.
RPP – En confiant leur bulletin à des boîtiers, les députés ne cédaient-ils pas leur liberté de vote ?
Aurélien Laparro – Oui, bien sûr, puisqu’ils ne votent plus eux-mêmes et n’ont donc aucune certitude que le boîtier reproduise fidèlement leurs choix potentiels. Mais, dans ses débuts, cette pratique relève d’abord de la commodité. Les députés doivent constamment s’absenter – pour recevoir des électeurs à Paris, participer à la vie mondaine ou retourner dans leur circonscription – sans pour autant souhaiter apparaître comme absents dans les comptes rendus officiels. Ils confient alors leur boîte à un collègue issu d’un même réseau d’affinités territoriales, professionnelles ou politiques, censé justement voter « comme eux ».
Progressivement, un double jeu apparaît pour préserver une part de liberté : certains députés récupèrent discrètement quelques bulletins à leur nom pour voter différemment, tandis que d’autres rectifient leur vote a posteriori – même si ces rectifications ne changent jamais l’issue des scrutins.
Comme je le raconte dans le livre, le cas du socialiste Aristide Jobert est flagrant en la matière. En 1914, ce député ouvrier refuse de remettre sa boîte au boîtier de son groupe afin de préserver son autonomie. Ce qui lui vaut d’en être finalement exclu ! La liberté de vote peut donc coûter cher.
RPP – Comment cette pratique était-elle perçue par l’opinion publique ?
Aurélien Laparro – Comme je l’ai montré récemment lors d’un colloque à l’Institut historique allemand de Paris, les Français ne disposent alors que d’une connaissance très partielle du fonctionnement réel de leur Parlement. Malgré une publicité réputée totale, la Chambre demeure en réalité ce que j’appelle une « maison publique sans fenêtre », avec tous les paradoxes que cela implique.
La pratique est d’autant plus invisible qu’elle est interdite : le Journal officiel, source principale pour les journalistes de province comme pour les historiens, n’y fait presque jamais allusion. Il y a une forme d’omerta institutionnelle. Seuls quelques observateurs avertis l’évoquent, souvent sur un mode anecdotique.
Pour autant, lorsque cette réalité est connue, elle semble choquer. Les électeurs, à qui l’on refuse encore les procurations pour élire leur député, comprennent mal que leurs représentants puissent déléguer leur vote. La presse antiparlementaire s’en empare régulièrement pour nourrir de vigoureuses campagnes contre le régime. Mais, dans l’ensemble, le système demeure largement soustrait au regard public.
RPP – Ce système avait-il des conséquences sur la structuration des groupes parlementaires et la formation des majorités ?
Aurélien Laparro – Oui, considérables. L’étude minutieuse du système des boîtiers montre qu’il contribue très tôt à l’émergence d’une discipline de vote, avant même l’institutionnalisation des groupes. Un boîtier qui manipule plusieurs dizaines de bulletins ne peut pas réfléchir systématiquement à la position de chacun : il vote le plus souvent en bloc. La discipline découle donc ici des pratiques elles-mêmes.
À partir du retrait de la vie politique du boîtier Saumande en 1928, les groupes parlementaires reprennent la main sur ce système, comme ils s’y préparent depuis longtemps. Ils encadrent plus étroitement l’usage des boîtes et les boîtiers de leur groupe, qui deviennent des relais de la discipline collective. La Chambre des députés devient ainsi une véritable « Chambre des groupes parlementaires ».
Ces résultats invitent à réviser l’idée selon laquelle la discipline de vote naîtrait avec la Ve République. Elle existe, de fait, dès la IIIe, non par la force du gouvernement, mais par la structuration progressive de pratiques utiles aux députés eux-mêmes.
RPP – Les boîtiers bénéficiaient-ils d’un statut spécifique et d’une réelle influence, au point que cette fonction puisse devenir un tremplin politique ?
Aurélien Laparro – Ils ne disposent d’aucune reconnaissance officielle, mais le fait d’être boîtier peut conférer un poids considérable dans les équilibres internes. Devenir boîtier suppose d’être constamment présent et digne de confiance – deux qualités qui renforcent mécaniquement l’autorité de celui qui occupe cette fonction. Pour cette raison, les boîtiers sont plutôt des parlementaires aguerris que de jeunes élus en pleine ascension : la confiance nécessaire s’accorde mal avec l’inexpérience.
Même si certains espèrent utiliser cette fonction comme un tremplin, les trajectoires ministérielles demeurent rares. La plupart restent donc des figures peu connues. Leur influence n’en est pas moins réelle : contrôler plusieurs dizaines de votes permet de peser directement sur le sort des gouvernements. Il n’est donc pas toujours nécessaire de faire de grands discours pour marquer fortement l’économie des débats.
Les boîtiers disposent ainsi d’une puissance informelle, parfois immense, qui repose moins sur un statut que sur la capacité à s’inscrire durablement dans les routines et les réseaux de confiance qui structurent la vie parlementaire.
RPP – Dans votre ouvrage, vous évoquez le cas de Georges Saumande, qui votait pour une centaine de ses pairs issus de différents groupes et fut le plus grand boîtier de la IIIe République. Cette situation ne lui conférait-elle pas un pouvoir considérable, potentiellement problématique ?
Aurélien Laparro – Georges Saumande représente à la fois l’apogée et le cas limite du système.
Entre 1919 et 1928, il vote pour environ cent députés issus de différents groupes, ce qui fait de lui le plus grand boîtier de la IIIe République. Questeur, député depuis 1893, omniprésent au Palais-Bourbon, il devient le pivot de toutes les majorités. Certains contemporains dénoncent même des « législatures Saumande » ou affirment qu’il deviendrait Président du Conseil dès lors qu’il disposerait de 301 boîtes de bulletins.
Les gouvernements le consultent avant les votes importants. Et c’est bien logique, car selon son choix, il déplace virtuellement deux cents voix et peut faire basculer toutes les majorités. Ce pouvoir est normativement problématique, puisque rien dans les règlements ne prévoit une telle fonction. Mais Saumande incarne aussi la logique profonde du parlementarisme de l’époque : la stabilité ne dépend pas d’un exécutif fort, mais de médiateurs capables d’organiser les majorités.
Il n’en tire pas de profit personnel et ne provoque pas de grand scandale parlementaire : son influence est réelle, mais contenue dans le cadre de ses fonctions et de ses réseaux.
RPP – Cette pratique a-t-elle évolué au cours des plus de 80 années durant lesquelles elle a existé ?
Aurélien Laparro – Oui, de manière très nette. Dans les débuts de la IIIe République, on vote pour les absents de manière commode et encore peu formalisée. Ce n’est que progressivement que les députés, en revenant à la Chambre, reprennent de moins en moins leur boîte de bulletins et que le système des boîtiers se met véritablement en place.
À ce stade, il existe encore une grande diversité de boîtiers : certains agissent au nom de proximités territoriales ou corporatives, d’autres en fonction d’affinités politiques. En 1902, l’apparition du terme « boîtier » permet d’identifier les premiers détenteurs de ce rôle. Jusqu’en 1919, leur position s’affirme et la pratique se stabilise.
Les années qui suivent la Grande Guerre constituent un moment singulier, marqué par l’apogée du système avec la figure désormais centrale de Saumande. Après son retrait en 1928, la pratique change profondément de nature : les groupes parlementaires prennent directement en charge l’organisation de ce système, finissant de professionnaliser le dispositif.
Enfin, sous la IVe République, les abus s’accroissent et l’écart entre la règle et l’usage devient trop visible pour être ignoré. Le système, désormais difficilement défendable, appelle ouvertement une réforme.
RPP – Pour quelles raisons cette pratique a-t-elle finalement été abandonnée à la fin de la IVe République ?
Aurélien Laparro – Trois raisons majeures expliquent sa disparition. D’abord, les abus deviennent trop visibles pour être ignorés : certains députés désavouent publiquement des votes de la veille, révélant l’ampleur et le caractère problématique du système. Dans un contexte où monte une lame de fond antiparlementaire, ces décalages nourrissent de vives critiques.
Ensuite, dans une République marquée par des majorités fragiles, un dispositif aussi opaque alimente les contestations et affaiblit la légitimité des scrutins. Michel Debré lance alors une grande offensive contre ce qu’il qualifie de « régime d’assemblée » : il considère que le retour au vote personnel constitue la « clé de voûte » de la réforme institutionnelle qui doit permettre de sortir de l’instabilité chronique.
Enfin, la Ve République naissante fait du parlementarisme rationalisé l’un de ses fondements. Et l’introduction du vote électronique en 1959 rend matériellement impossible la délégation informelle des bulletins, scellant définitivement la disparition des boîtiers.
RPP – Que nous apprend ce système sur les IIIe et IVe Républiques souvent qualifiées de chaotiques et désordonnées ?
Aurélien Laparro – Il invite à réviser profondément ce jugement. Les boîtiers montrent que la IIIe République n’est pas une assemblée d’individualités dispersées où seule l’éloquence règne, mais un Parlement structuré, doté de pratiques stabilisatrices et d’une véritable discipline de vote, même si celle-ci repose sur un interdit. Loin de l’image d’un désordre permanent, on découvre une Chambre où les groupes, les réseaux et des médiateurs discrets organisent durablement les majorités.
La IVe République, quant à elle, apparaît traversée par une tension constante entre une lame de fond antiparlementaire, la volonté de modernisation institutionnelle et le maintien de pratiques accommodantes devenues difficilement soutenables.
Étudier le système des boîtiers permet ainsi de dépasser les lectures téléologiques qui ne voient dans ces régimes qu’un prélude désordonné à une Ve République dont la stabilité est souvent fantasmée. En redonnant de l’épaisseur et de la complexité à ces deux Républiques, on comprend qu’elles sont des régimes politiques matures, cohérents et bien plus structurés que ne le laissent penser les clichés encore trop souvent véhiculés.
Aurélien LAPARRO
Chercheur en histoire, Sorbonne Université
(Propos recueillis par Florence Delivertoux)



















