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dans Economie, N°1117

« Sur le plan technologique, nous sommes extraordinairement dépendants »

Philippe LatombeParPhilippe Latombe
4 juin 2026
« Sur le plan technologique, nous sommes extraordinairement dépendants »
Interview

Face à la montée des tensions géopolitiques et à l’accélération de la numérisation de l’économie, la question de la souveraineté technologique devient centrale. Dépendances aux logiciels, aux infrastructures ou aux chaînes d’approvisionnement : la France et l’Europe sont-elles devenues vulnérables ? Le député Philippe Latombe analyse les risques et esquisse les pistes pour retrouver une autonomie stratégique.

Revue Politique et Parlementaire – La numérisation accélérée de la société place la France dans une situation de dépendance à des ressources, notamment minières et technologiques, qui viennent de l’étranger. Mais quelle est l’ampleur de cette dépendance de notre pays vis-à-vis de ces ressources ? Certains secteurs vous paraissent-ils davantage touchés ?

Philippe Latombe – Nous sommes extraordinairement dépendants. D’une part, économiquement, comme en témoigne l’étude du Cigref d’avril 2025 1 260 milliards d’euros par an pour la dépendance européenne aux seuls services américains selon l’étude « La dépendance technologique aux softwares & cloud services américains : une estimation des conséquences économiques en Europe », consultable : https://www.cigref.fr/la-dependance-technologique-aux-softwares-cloud-services-americains-une-estimation-des-consequences-economiques-en-europe], laquelle se trouve dans la droite ligne du rapport Draghi. Il suffit d’ailleurs d’interroger les chefs d’entreprise pour voir que le bud get des DSI a fortement augmenté ces dernières années, pas tant pour faire des investissements que pour combler l’augmentation des prix des licences 2 La capacité unilatérale d’augmenter les prix sans risquer de perdre en volume d’affaires est le signe d’un pouvoir de marché très important dont disposent les fournisseurs de technologie, nous plaçant dans une situation dite de « preneur de prix ».]. Je pense notamment à SAP.

D’autre part technologiquement. Sur le logiciel, bien sûr, vis-à-vis des Américains, et des Israéliens sur la partie défense et sécurité, mais aussi sur le hardware, avec les puces taïwanaises, les GPUs américains, ou encore les terminaux dominés par les Coréens, les Chinois et les Américains. Sans même parler de l’IA où la dépendance à ChatGPT est assez forte, mais où elle est atténuée par l’existence de modèles open source, ou plutôt « open code », ou l’existence d’un acteur tel que Mistral ou Anthropic qui semble ne pas vouloir jouer la partition du Pentagone.

Il y a néanmoins quelques domaines dans lesquels ce sont les autres qui dépendent de nous. Je pense à la fonderie pour les puces avec ASML, ou dans la défense avec des acteurs comme Thales, Dassault et Airbus qui ont la capacité de produire tous seuls, sur de petites séries, des éléments essentiels de leurs produits.

RPP – Quelles sont les conséquences très concrètes de notre niveau de dépendance technologique vis-à-vis de l’étranger ?

Philippe Latombe – On a déjà parlé du prix. On pourrait évoquer l’épisode VMware, ou l’augmentation du prix des licences de Microsoft. Ces hausses de prix, c’est un mouvement de fond qui n’est pas près de s’arrêter car les entreprises étrangères nous savent captifs. Les négociations tarifaires nous sont systématiquement défavorables, surtout pour les PME.

Sur la partie « dépendance technologique », je pense utile de prendre Salesforce comme exemple illustratif. C’est un exemple évocateur car on ne change pas de CRM 3 Customer Relationship Manager, c’est-à-dire un logiciel dédié à la gestion de la relation client.] tous les quatre matins, mais tous les dix ou quinze ans. Un tel choix oblige à souscrire à tous les add-ons, ce qui réduit de nouveau la capacité future à changer de fournisseur 4 Propos qui illustre la stratégie de capture du client par l’augmentation des « switching costs », c’est-à-dire tous les coûts monétaires et non monétaires (temps, formation, perte d’efficacité transitoire…) engendrés par le changement d’un fournisseur de technologie.].

Enfin, on peut aussi parler de dépendance sociétale. Quand je dis « je t’ai envoyé un Word ou un Excel », cela démontre que ces logiciels sont devenus durablement des commodités, raison pour laquelle les développeurs cherchent à intégrer le secteur de l’éducation pour habituer les gens à utiliser l’outil au plus tôt, et à y demeurer fidèles. Ce qui est valable pour le logiciel l’est tout autant pour les terminaux, notamment le téléphone.

Mais là encore, l’intelligence artificielle pourrait rebattre les cartes à l’avenir. On voit à quel point la recherche sur Internet est en train de muter via l’IA, notamment agentique. Il y a peut-être une place à prendre pour des acteurs européens dans ce mouvement de mutation pour faire valoir des alternatives éthiques et conformes à notre modèle. Et si on n’y parvient pas, on risque de remplacer une dépendance par une autre.

RPP – Nous sommes donc largement dépendants de puissances étrangères qui ne sont plus toujours parfaitement alignées avec nos valeurs et nos intérêts stratégiques. N’est-ce pas là un risque systémique existentiel ?

Philippe Latombe – La rencontre entre Donald Trump et le chancelier allemand à la Maison Blanche est sidérante. Trump a expliqué, face aux journalistes, que la Cour suprême lui avait certes interdit d’appliquer des droits de douane, mais qu’elle l’autorisait à déréférencer toute entreprise étrangère qui exerçait son activité aux États-Unis. À la suite de quoi, il a menacé les entreprises espagnoles, au motif que l’Espagne aurait refusé que les États-Unis utilisent certaines bases pour attaquer l’Iran. Trump est coutumier de ce mode opératoire fait de chantage et d’intimidation, au mépris des règles. Et le prix potentiel à payer est fort.

Le risque de désalignement n’est pas que stratégique, mais aussi sur le terrain des valeurs. Par exemple, dans le cadre de l’agression russe ou du conflit israélo-palestinien, un certain nombre d’entreprises françaises ou européennes ont décidé de ne plus recourir à des solutions israéliennes, d’abord pour des questions de réputation, mais aussi pour se conformer au « cahier des charges » des valeurs européennes.

Reste que la dépendance à l’Asie, et notamment à la Chine, est très préoccupante. L’exemple de Shein est évocateur car, malgré une vraie volonté, on n’a pas été en mesure de bannir l’application. La raison en est simple : dans les matières premières ou les biens manufacturés, nous dépendons totalement de chaînes de valeur que la Chine maîtrise. On paie notre pari européen de la mondialisation à 100 %. Américains et Chinois adorent la mondialisation… quand ils gagnent ! Ils se sont donc protégés contre certains excès de la mondialisation, par des mesures protectionnistes ciblées. Ce que nous avons refusé de faire.

RPP – En parlant de mondialisation et de libre-échange, tout n’est pas à jeter. Cela a permis de pacifier les relations par la création d’interdépendances commerciales et de booster la croissance mondiale en permettant aux pays de développer des avantages comparatifs, pour lesquels ils sont exportateurs nets, tout en étant importateurs de biens et de services au meilleur rapport qualité/prix. La tech ne fait pas exception, mais avec les risques que nous pointons depuis le début de cet entretien. Alors quel est le bon niveau de dépendance et le bon niveau de protection ?

Philippe Latombe – Je pense que la théorie marche quand on est sur des valeurs d’échange qui sont à peu près alignées. Ce n’est plus le cas. On était historiquement importateur de produits à faible valeur technologique, et exportateur de produits à forte valeur ajoutée. Cela s’est inversé, ce qui se traduit par une baisse relative du pouvoir d’achat des Européens au regard de la Chine, qui s’ajoute aux dépendances aux chaînes de valeur susmentionnées.

RPP – Comment rééquilibrer les choses ?

Philippe Latombe – Il faut d’abord retrouver notre capacité d’innovation. Donc il faut investir dans la R&D, dans la science fondamentale et dans l’éducation. On vit trop sur nos acquis ! On dit qu’on est les meilleurs en IA, mais on tape dans notre stock d’ingénieurs, et on en produit beaucoup moins et de niveaux beaucoup plus faibles que ceux qu’on produisait avant.

Il faut, ensuite, une fiscalité incitative et stopper le dumping intra-européen, à commencer par revoir la possibilité de rapatrier les profits dans le pays d’origine des entreprises, parfois loin des lieux de production ou de consommation.

Il y a, enfin, la question de la commande publique qui doit prioriser l’achat de solutions européennes, ainsi que le préconise le rapport Draghi.

Il faut donc réinvestir les filières, mais aussi des capacités intellectuelles, et un marché européen unifié, au moins sur le plan fiscal. Le problème, c’est que l’Europe n’est pas un pays unifié comme la Chine, ni un État fédéral comme les États-Unis, mais un espace économique avec 27 États souverains qui n’ont pas toujours les mêmes intérêts. Soit nous sommes trop gros, soit insuffisamment fédérés, mais pour l’heure, nous sommes insuffisamment efficaces.

RPP – Dans un tel contexte, quelles seraient vos priorités législatives pour réduire notre dépendance aux technologies étrangères ? Quelles mesures ou investissements vous paraissent prioritaires ?

Philippe Latombe – La commande publique, c’est du niveau européen, mais on peut faire un certain nombre de choses au niveau français. Si j’étais ministre de la Fonction publique, j’essaierais de trouver un marché public emblématique, dans lequel je mettrais une clause d’immunité territoriale non européenne, et j’attendrais que ce soit attaqué devant le Conseil d’État par une entreprise étrangère, pour voir jusqu’où on peut aller avec notre droit. Mais, sur le fond, il faut accélérer sur le Buy European Act, qui devrait surgir fin 2026-début 2027.

Ensuite, j’insiste sur l’absolue nécessité de faire une révolution de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Réorienter les apprentissages et les méthodes en fonction des évolutions technologiques et des besoins du marché du travail. On n’a pas le choix, notamment en raison de l’émergence de l’IA. Quitte à déléguer éventuellement un certain nombre d’enseignements supérieurs à de l’enseignement privé. Revitaliser le CNRS, recentraliser les moyens, notamment dans le domaine médical. Revoir la formation professionnelle, qui a été trop marginalisée, et surtout la rendre accessible tout au long de la vie, car les emplois et les compétences évoluent à un rythme rapide, quand ils sont percutés par la technologie. Il faut que les gens comprennent que le diplôme ne signifie plus la fin de l’apprentissage, et casser les logiques de corps où la sélection se fait souvent sur des critères sociaux et géographiques, qui finissent par gripper l’ascenseur social par l’éducation.

RPP – Impossible de parler éducation sans évoquer le citoyen. Comment pourrait-on mieux impliquer le citoyen-consommateur à cette discussion ? Comment les Français peuvent-ils se réapproprier la question de la souveraineté numérique ?

Philippe Latombe – C’est un sujet des plus complexes qui requiert une forme de cohésion nationale. Je pense que cela passe là aussi par l’éducation. On a réussi dans le domaine de l’écologie. Il n’y a plus un gamin aujourd’hui qui ne fasse pas la morale quand on laisse le robinet ouvert plus que nécessaire, quand on prend l’avion ou la voiture, ou quand on utilise un pesticide…

On a réussi cette transformation-là auprès de nos jeunes sur l’écologie, pourquoi ne serions-nous pas en mesure d’y parvenir pour le numérique ? C’est essentiel car on leur a mis des outils technologiques entre les mains, sans jamais leur apprendre à les utiliser de façon efficiente. Cela ne passe d’ailleurs pas forcément par l’interdiction, car il ne faut pas renoncer à la valeur éducative de ces technologies.

Dans tous les cas, je ne pense pas qu’on ait de solution législative en claquant des doigts. C’est vraiment du travail de long terme, qui implique les universitaires, les médias, l’école, et des éléments déclencheurs d’une réaction de l’opinion. Les fuites de données sensibles ou la prise de conscience du fait que l’IA puisse être déléguée à des fins militaires peuvent faire bouger les lignes dans la société.

Philippe LATOMBE
Député de la 1ère circonscription de Vendée (groupe Les Démocrates)

(Propos recueillis par Julien Pillot)

crédit photo: https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/deputes/PA721984

  1. [Note de Julien Pillot ↩
  2. [Note de Julien Pillot ↩
  3. [Note de Julien Pillot ↩
  4. [Note de Julien Pillot ↩
Philippe Latombe

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