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dans Politique

Le moment élitiste

Mosca, Pareto, Michels : trois penseurs des élites à redécouvrir aujourd’hui

Romain DonadiniParRomain Donadini
20 mai 2026
Le moment élitiste

Vilfredo Pareto

Tribune

Dans un contexte de défiance croissante envers les dirigeants, Romain Donadini nous invite à relire Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Robert Michels. À travers la théorie des élites, ces penseurs offrent des clés pour comprendre la crise démocratique contemporaine et repenser la légitimité des classes dirigeantes.

Les élites : l’angle mort de la pensée politique

Dans l’opinion publique, le terme d’« élites » est devenu suspect. Loin de désigner la fine fleur de la société, il évoque désormais une oligarchie privilégiée et déconnectée, confisquant le pouvoir pour protéger ses intérêts. Cette défiance ne vise pas seulement la classe politique : d’après les enquêtes d’opinion, les grandes fortunes, les hauts fonctionnaires et les journalistes figurent parmi les catégories les moins populaires. Le discrédit s’est traduit, sur le plan électoral, par le succès de mouvements dits « populistes » : la victoire du Brexit en 2016, les deux élections de Donald Trump, l’élection de Giorgia Meloni en Italie, les succès du Rassemblement national en France sont les principaux marqueurs de ce moment politique.

Face à cette lame de fond, le débat public s’enferme dans une impasse stérile. D’un côté, le discours populiste réduit les élites à une caste illégitime et corrompue, suggérant qu’on pourrait s’en passer. De l’autre, le discours antipopuliste accuse le peuple d’incompétence et de violence, refusant d’assumer la responsabilité des élites au pouvoir dans la crise actuelle. Dans les deux cas, la question centrale – la nécessité des élites et les conditions de leur légitimité – est occultée.

Le mouvement des Gilets jaunes a illustré cette impasse. D’un côté, le refus de toute représentation organisée a montré les limites de l’antiélitisme : comment transformer la colère en action politique sans une élite pour la porter ? De l’autre, l’attitude des élites politiques et médiatiques a révélé un mépris à peine voilé : les manifestants, présentés comme une menace à l’ordre public, n’ont jamais été considérés comme des citoyens porteurs de revendications légitimes.

Comment sortir de cette impasse qui oppose l’antiélitisme du peuple et l’antipopulisme des élites ? Comment repenser le rôle des élites dans une démocratie ? C’est ici qu’une tradition intellectuelle oubliée, née au tournant du XXe siècle, offre un cadre théorique éclairant et très actuel : la « théorie des élites ».

La loi de l’oligarchie

La « théorie des élites » désigne le courant de pensée formé par trois intellectuels européens – Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Robert Michels – qui partagent une idée centrale : dans toute société, le pouvoir appartient nécessairement à une minorité organisée. Même en démocratie, où la souveraineté appartient théoriquement au peuple, c’est une élite qui gouverne dans la pratique. Chacun a formulé ce constat avec une terminologie propre : la « classe politique » chez Mosca, la « circulation des élites » chez Pareto, la « loi d’airain de l’oligarchie » chez Michels.

Gaetano Mosca (1858-1941), universitaire sicilien de sensibilité libérale, est le premier à poser les bases de cette théorie dans son livre majeur, les Elementi di scienza politica[1]. Dès 1884, il établit que le pouvoir n’est jamais exercé par un seul souverain ni par la majorité des citoyens, mais toujours par une minorité organisée qu’il appelle « classe politique ». À partir de cette observation, il élabore une nouvelle classification des régimes politiques fondée non sur leurs principes déclarés, mais sur la formation, la composition et la légitimation de cette classe dirigeante.

Vilfredo Pareto (1848-1923), le plus connu des trois en France pour ses théories économiques, a consacré une part majeure de son œuvre à la sociologie politique. Sa théorie de la « circulation des élites », esquissée dès 1902 dans Les Systèmes socialistes et achevée dans le Traité de sociologie générale en 1916[2], montre que la structure de l’élite n’est jamais statique : son succès ou son déclin dépendent de sa capacité à se renouveler en intégrant de nouveaux membres issus des couches inférieures de la société. Lorsque l’élite se fige ou se ferme, elle est remplacée par une nouvelle élite plus vigoureuse.

Robert Michels (1876-1936), né à Cologne, appartient à la génération suivante. Militant engagé au sein du parti social-démocrate allemand, il découvre de l’intérieur les rouages et les dérives des organisations bureaucratiques. Cette expérience lui inspire sa Sociologie du parti dans la démocratie moderne (1911)[3], où il expose sa célèbre « loi d’airain » : toute organisation, à mesure qu’elle grandit, tend inévitablement à devenir une bureaucratie dominée par ses dirigeants.

Si ces trois penseurs n’ont jamais prétendu constituer une école commune, ils se retrouvent sur trois points essentiels. D’abord, un constat partagé : le « fait de l’oligarchie » n’est pas un jugement de valeur mais une donnée observable à toutes les époques et dans tous les régimes, y compris en démocratie.

Ensuite, une ambition méthodologique : arracher l’étude de la société aux préjugés idéologiques pour la refonder sur l’observation des faits. Mosca parle de fonder une véritable « science politique », Pareto inscrit sa réflexion dans une sociologie générale, Michels entend dégager une « loi de psychologie sociale ».

Enfin, une même exigence de réalisme : analyser les phénomènes politiques tels qu’ils sont, et non tels qu’on se les représente. Mosca forge le concept de « formule politique » pour désigner le récit de légitimation dont toute classe dirigeante a besoin pour gouverner. Pareto parle de « dérivations » pour désigner les constructions idéologiques, ces habillages rationnels que les hommes donnent à des conduites qui, en réalité, ne le sont pas. Michels démontre que les lois mécaniques et psychologiques des organisations de masse rendent impossible le gouvernement direct du peuple.

Une pensée antidémocratique ?

La théorie des élites a longtemps été marginalisée, voire discréditée, en raison de son association supposée avec le fascisme. Une lecture attentive des trajectoires de ses auteurs révèle une réalité plus nuancée. Mosca, bien que critique du parlementarisme dans sa jeunesse, a signé le « Manifeste antifasciste  » de Benedetto Croce en 1925 et dénoncé les lois de Mussolini au Sénat. Pareto, libéral convaincu, a vu dans Mussolini un rempart contre le chaos mais sans adhérer à l’idéologie fasciste puisqu’il meurt dès 1923, avant la proclamation des lois fascistes. Le cas de Michels est plus complexe : passé du syndicalisme révolutionnaire au fascisme, il n’a toutefois adhéré au Parti national fasciste qu’en 1928, pour obtenir un poste universitaire, plus que par adhésion[4].

L’intérêt de la « théorie des élites » ne réside pas dans les opinions politiques de ses fondateurs, mais dans la pertinence de leurs analyses. Affirmer que le pouvoir est toujours exercé par des minorités ne signifie pas que l’on rejette la démocratie. C’est, au contraire, regarder le réel en face et repenser la démocratie au-delà des fictions idéologiques, et c’est précisément cette lucidité qui la rend si précieuse pour comprendre la crise que nous traversons.

L’actualité de la théorie des élites

La théorie des élites est d’abord un instrument éclairant pour comprendre le rôle essentiel que joue la légitimité dans l’exercice du pouvoir et la crise de légitimité que traverse la classe dirigeante dans les démocraties occidentales. Toute classe politique a besoin, pour gouverner, de justifier son pouvoir en se référant à un principe de légitimité qui doit être en harmonie avec les croyances et les valeurs qui dominent la société. Mosca a identifié l’écart entre la théorie démocratique et la pratique démocratique, et cet écart n’a jamais été aussi grand dans l’opinion publique. Le peuple vit avec le sentiment que les élites politiques ne gouvernent plus pour lui mais pour elles-mêmes. L’idéologie dominante des élites actuelles (qu’on peut qualifier de libérale, progressiste et européiste) semble déconnectée de l’expérience vécue par la majorité ordinaire, qui attend de la protection, de la sécurité et des frontières.

Chez Pareto, l’absence de circulation est la principale cause de déclin des élites et, par conséquent, un facteur direct d’instabilité sociale. Lorsque l’élite se ferme et cesse de se renouveler par l’apport d’éléments nouveaux issus du peuple, elle dégénère et crée les conditions de sa chute. Les révolutions ne sont pas le renversement des élites par le peuple, mais le remplacement d’une élite déclinante par une élite montante. Or les conditions sont de plus en plus réunies pour qu’un tel changement se produise. Une classe dirigeante socialement homogène, issue des mêmes formations, partageant les mêmes codes culturels, les mêmes modes de vie et les mêmes convictions idéologiques, se coupe du reste de la société. La « circulation » ralentit, et avec elle la capacité de l’élite à comprendre et à représenter les aspirations de la majorité.

Pour une nouvelle théorie des élites

Il n’est pas ici question de célébrer ou de dénoncer les élites actuelles. Il n’existe pas, à ce jour, de théorie générale sur la nécessité et le rôle des élites dans une société. Il existe de nombreux travaux sur leur mode de formation, de recrutement et de reproduction ; mais ces études se focalisent sur telle ou telle élite particulière (hommes politiques, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprise ) sans interroger la fonction de l’élite en tant que telle. C’est précisément ce travail théorique que Mosca, Pareto et Michels avaient entrepris, et qu’il est urgent d’actualiser et de poursuivre.

Au populisme, il faut rappeler le principe de la nécessité : aussi légitime qu’elle soit, la critique des élites ne doit pas entraîner le rejet de toute élite. La défense des intérêts du peuple ne peut se faire que par la médiation d’une élite qui se met à son service. À l’antipopulisme des élites, il faut rappeler le principe de la circulation : la légitimité d’une élite démocratique vient de sa capacité à se renouveler et à servir le bien commun.

Une élite qui se ferme, qui méprise le peuple au lieu de le servir, prépare les conditions de sa propre chute. « L’histoire, disait Pareto, est un cimetière d’aristocraties ». Les élites françaises feraient bien de méditer cette leçon avant qu’il ne soit trop tard.

Romain Donadini
Professeur agrégé de philosophie

Illustration : Natata/Shutterstock.com


[1] L’oeuvre de Gaetano Mosca n’est pas traduite en français (mis à part Storia delle dottrine politiche, traduit en français en 1936 par Gaston Bouthoul sous le titre Histoire des doctrines politiques depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours). Pour lire les Elementi di scienza politica, on peut se référer à l’édition anglaise de référence, The Ruling Class, New York, MacGraw-Hill, 1939.
[2] Voir l’édition des Œuvres complètes de Vilfredo Pareto par la librairie Droz de Genève sous la direction de Giovanni Busino.
[3] cf. Robert Michels, Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances oligarchiques de la vie des groupes, Paris, Gallimard, Folio Essais, 2015.
[4] Pour aller plus loin, voir la postface de Jean-Christophe Angaut, « La ”Sociologie du parti” en contexte » in Sociologie du parti dans la démocratie, Paris, Gallimard, 2015, pp. 541-586 : « On se gardera donc de lire la Sociologie du parti à la lumière de l’évolution ultérieure de Michels (…) il est tout aussi difficile de trouver dans ce texte ne serait-ce que les prémisses de l’engagement fasciste ultérieur de son auteur, et cela y compris dans les passages qui constituent des ajouts de la seconde édition ».

 

Romain Donadini

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