À l’issue d’une séquence budgétaire sous tension, Laurent Panifous revient sur une méthode fondée sur le compromis et la responsabilité partagée. Face à une Assemblée nationale fragmentée, il défend la construction d’un « socle de stabilité » capable de dépasser les clivages sans effacer les identités politiques, pour éviter le chaos institutionnel et restaurer un minimum d’apaisement démocratique.
Revue Politique et Parlementaire – On sort d’une séquence budgétaire dense. Comment l’avez-vous vécue ? Au départ, quels étaient les objectifs avec le Premier ministre ? Est-ce qu’il s’agissait de trouver une majorité « opportuniste » pour faire adopter les deux textes ?
Laurent Panifous – Je vais remonter d’un cran, avant la formation de ce gouvernement. Quand j’étais président du groupe LIOT, j’avais déjà eu l’occasion d’échanger avec le Premier ministre, parce qu’on était dans une impasse politique et budgétaire. L’Assemblée nationale était éclatée, et on sentait la gravité du moment.
Avec LIOT, on a lancé un appel aux autres groupes : à celles et ceux qui avaient envie d’essayer de trouver une solution, de la stabilité, de l’apaisement, et un budget qui marque une sortie de crise. J’exclus d’emblée le RN, LFI, l’UDR : eux, sur toute la séquence, voulaient l’échec, parce que cela servait leur stratégie.
Je me suis dit : si la solution ne vient pas seulement du gouvernement, elle doit aus si venir des parlementaires et des groupes. Au cœur de l’Assemblée, je voyais des élus qui avaient envie d’essayer. Les échecs successifs tenaient à des raisons diverses, parfois à la méthode. Mais je pensais qu’il y avait un chemin.
Ce n’était pas « mélanger la droite et la gauche », ni se renier : c’était construire un accord de stabilité, au-delà des réflexes partisans. C’est plus naturel quand on vient de LIOT, puisqu’il y a des sensibilités de gauche et de droite, mais surtout parce que c’est un groupe qui parle à tout le monde.
J’avais aussi des retours, de responsables de la droite républicaine et du Parti socialiste. Je viens de cette famille politique, donc j’entretiens des liens avec eux. Et j’avais la conviction qu’on pouvait bâtir une majorité, même fragile, sur un budget de stabilité.
Le casting est accessoire, la méthode non.
Ce qui a permis de débloquer la situation et d’avancer, c’est une concession très symbolique : le totem des retraites. On peut en discuter, mais c’était un signal très fort. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’on pouvait y arriver. J’ai dit au Premier ministre que je l’aiderai, comme président de groupe. Et il a souhaité que je vienne l’aider au gouvernement.
L’idée, c’était : le dialogue et le compromis pour parvenir à un accord qui permette à chacun de rester lui-même. LR a aussi accepté le compromis, même si ce n’était pas son souhait initial. Et cela permettait au PS d’entrer dans le jeu : vis-à-vis de son électorat, il pouvait dire « on discute parce qu’on obtient quelque chose de majeur ».
Sur le PLFSS, le budget de la Sécurité sociale, il y a eu des concessions croisées. La réalité, c’est qu’on a fait voter un texte, ce qui, deux jours avant, paraissait inenvisageable. Cela prouve qu’il y avait une méthode nouvelle, et aussi une forme d’humilité.
Et ce qui a compté, c’est la conscience d’être au pied du mur. La menace de dissolution pesait : beaucoup se disaient qu’en pleine tension, elle ne pouvait déboucher que sur une solution radicale. On a vu la différence entre ceux qui voulaient la stabilité, quitte à faire des compromis, et ceux qui voulaient l’échec.
Moi, je veux qu’on regarde le budget tel qu’il est. On nous vend un budget catastrophique ; en réalité, il réduit le déficit, et il poursuit l’objectif d’aller vers 3 %. Dans une crise pareille, maintenir une baisse du déficit, même modeste, c’est déjà essentiel. Et quand on connaît la dynamique du budget de la Sécurité sociale, on mesure la difficulté.
Je veux saluer la responsabilité de la droite républicaine, du Parti socialiste et du bloc central. Pour certains, c’était difficile : après des années à gouverner, accepter de revoir des choix, c’est coûteux. Voir Laurent Wauquiez et Olivier Faure travailler, pen dant des mois, dans ces conditions… il y a six mois, c’était inimaginable. Ils ont pris des risques qui ont permis d’installer du calme et de la stabilité.
Et l’objectif n’était pas seulement le budget. C’était aussi de créer un temps d’apaisement pour préparer une présidentielle majeure. Ma crainte, c’était le chaos : une crise institutionnelle, une législative précipitée, et, au bout, un choix radical. Avoir un budget, c’est de la stabilité économique ; avoir un peu de stabilité politique, c’est permettre un débat présidentiel plus sérieux.
On entend parfois : « vous avez fait un compromis, donc maintenant ce sera extrême droite, extrême gauche, et un grand bloc central ». Je n’y crois pas. Ce que j’ai vu, ce sont des responsables politiques très différents : conservateurs, libéraux, progressistes, sociaux-démocrates. Les projets restent distincts. La seule chose commune, c’est d’avoir arrêté le bras de fer parce que c’était devenu trop grave.
RPP – Cette conviction, était-elle partagée par Sébastien Lecornu ? Vous aviez la même idée, la même ligne ?
Laurent Panifous – L’idée partagée, c’était d’obtenir un budget, quitte à faire des concessions. Les concessions devaient venir d’abord du bloc central pour prouver qu’il était prêt. Ensuite, il fallait élargir l’espace de discussion, de LR au PS. Si le Premier ministre est venu me chercher, ce n’est pas parce que je viens du PS ; c’est parce que, comme président de groupe LIOT, je parlais à tout le monde. On partageait la méthode : stabilité et compromis.
RPP – Sur l’avenir, avez-vous eu le sentiment d’être pionnier d’une nouvelle façon de gouverner, ou était-ce un expédient, le temps de passer le budget ?
Laurent Panifous – Pour moi, c’est fondateur. Je ne crois pas qu’on retrouvera facilement une majorité stable. Donc on a défriché un chemin : travailler ensemble sur un objectif commun, sans perdre son identité. Je n’emploie pas le mot « coalition », parce qu’en France on l’entend vite comme une compromission, mais il faut apprendre à faire fonctionner un socle de stabilité.
Je pense qu’on devra reproduire ce travail dès 2027. Et c’est possible si le gouvernement est humble, s’il laisse les sensibilités exister, et si chacun fait des concessions sans avoir l’impression de sacrifier l’essentiel.
RPP – Cette culture du compromis suppose-elle un rééquilibrage entre le président et le Premier ministre ?
Laurent Panifous – En cas de non-majorité, le président devra en tenir compte quand il nomme le Premier ministre. Il ne pourra plus nommer « comme avant » le chef de sa majorité. Le Premier ministre devra être celui ou celle capable de construire un compromis avec des forces différentes.
Et il faudra le dire pendant la campagne : nous serons contraints de faire des compromis après l’élection. Ensuite, dans ce socle de stabilité, la difficulté, c’est de garder son identité. Ça suppose une manière de gouverner nouvelle : un gouvernement fort, mais qui laisse respirer les sensibilités.
RPP – Posture ou procédure ? Faut-il des réformes ?
Laurent Panifous – À titre personnel, une réforme simple mais majeure serait la motion de censure constructive comme ce qui existe en Allemagne. Aujourd’hui, avec l’alliance des contraires, la menace permanente de censure rend tout fragile : au moindre texte qui crispe, chacun doit « exister » et la stabilité est mise à l’épreuve. Or l’exécutif a besoin d’un minimum de continuité pour planifier et mener des réformes.
La censure constructive oblige ceux qui veulent renverser à démontrer qu’ils ont une alternative majoritaire.
Après, il faudra sans doute réfléchir à l’équilibre d’ensemble, pour donner un peu plus de stabilité une fois qu’un accord est construit, sans rendre le compromis paresseux.
RPP – Certains disent : si on ajoute ça et qu’on garde le 49.3, on bascule dans un régime très « rationalisé », où l’exécutif impose à défaut d’alternative. Vous le voyez comment ?
Laurent Panifous – Je comprends la crainte. Mais l’enjeu, ce n’est pas de faciliter la vie de ceux qui gouvernent : c’est d’avoir un compromis exigeant. Simplement, une fois ce compromis construit, il faut éviter que tout soit remis en cause au moindre accident. Sinon, on ne fait plus que du court terme.
Et sur le 49.3, on a eu une expérience intéressante. Sur le PLFSS, on a réussi à faire voter le texte sans y recourir : du PS à LR, ce qui, à froid, est quand même assez exceptionnel. Et puis, sur le budget de l’État, à un moment, on a dû y venir, parce qu’on ne pouvait pas aller au-delà. Mais ce que ça montre, c’est qu’on peut aussi faire sans. Le 49.3 n’est pas « indispensable » : il est surtout omniprésent dans le débat public.
Moi, pendant ces mois de discussions, à Bercy avec Amélie de Montchalin, ou ailleurs, j’ai vu des responsables politiques qui ne pensent pas la même chose, qui ont des projets de société très différents, et pourtant capables de travailler ensemble quand l’intérêt du pays l’exige. On peut trouver ça naïf, mais je l’ai vécu comme une belle séquence.
RPP – Et sur l’idée de coalition ?
Laurent Panifous – Je ne suis pas sûr qu’on soit prêts, culturellement, à des coalitions formelles. Certains évoquent la proportionnelle ; moi, j’y suis opposé : je crains la « République des appareils ». Dans le système actuel, le socle de stabilité se construira de toute façon au lendemain des législatives. Ce que je souhaite, c’est qu’il soit plus large et pas construit uniquement sur le budget.
RPP – Le risque, c’est que tout le monde soit perçu comme un nouveau « en même temps ». Comment garder l’identité ?
Laurent Panifous – En rappelant que le compromis n’efface pas les lignes. On travaille ensemble sur l’essentiel, puis chacun défend son projet. Et le gouvernement doit laisser les groupes exister.
RPP – Sur les prochains textes, vous pensez que cette logique tiendra ? On voit par exemple la Nouvelle-Calédonie, et d’autres textes très techniques où, à l’Assemblée, ça peut partir dans tous les sens.
Laurent Panifous – On n’a plus le choix : il faudra faire, pour chaque texte, ce qu’on a fait sur le budget. Discuter, négocier, amender, parfois reprendre. Ça prendra du temps, ce sera fatigant, mais c’est le prix de la stabilité. Et il faudra aussi éviter de crier victoire : ceux qui ont tenu le compromis, ce sont les groupes du socle de stabilité. Le gouvernement, lui, organise et facilite.
RPP – Quel a été le rôle du ministère des Relations avec le Parlement ? Et quelle place doit-il prendre désormais ?
Laurent Panifous – Le ministère des Relations avec le Parlement, c’est écouter les signaux faibles, repérer les points de blocage, anticiper ce qui va crisper et ce qui peut passer. C’est le thermomètre du Premier ministre : je lui dis ce que je capte au cœur des assemblées.
Sans majorité absolue, il devient central : discuter avec tout le monde, sans exception, et, texte par texte, construire des chemins. Le ministère des Relations avec le Parlement parle aussi avec les ministres. Il y a de la planification, des arbitrages, et, toute la journée, des députés et des sénateurs viennent exprimer une inquiétude, une colère, ou proposer un sujet. Mon travail, c’est de capter, de mesurer, et d’aider à ajuster.
RPP – Et au quotidien, le ministère des Relations avec le Parlement, c’est une disponibilité…
Laurent Panifous – Jour et nuit, oui. Avoir été député et président de groupe m’aide : je lis les signaux faibles et je parle à tout le monde.
Laurent PANIFOUS,
Ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement
(Propos recueillis par Jean Garrigues et Benjamin Morel)
Crédit photo : Service photograhique de Matignon



















