Que peut encore un parti politique à l’heure où la défiance prospère et où la forme partisane paraît anachronique ? En redécouvrant Albert Thomas, figure oubliée de la IIIe République, Milan Sen rappelle qu’un parti n’a de sens que s’il est relié aux forces sociales, intellectuelles et syndicales qui l’entourent, offrant une leçon précieuse aux dirigeants d’aujourd’hui.
Les partis politiques ont-ils encore une raison d’être ? La question semble, au premier regard, naïve, voire dérisoire, à l’heure où notre République s’enlise dans l’instabilité et l’incertitude. La forme partisane, en elle-même, a mauvaise presse. Les enquêtes de confiance en témoignent. On la dit à juste titre en crise, concurrencée par des « mouvements », et incapable d’être à la hauteur des attentes des Français lorsque l’intérêt supérieur de la patrie est en jeu. C’est pourtant parce que le parti paraît désormais anachronique qu’il importe d’en interroger les fondements comme les modes d’action. Le « Parti » s’écrivait autrefois, chez les socialistes ou les communistes, avec une majuscule. Le socialiste français Albert Thomas, s’il est désormais une figure oubliée de la IIIe République, a incarné une certaine manière de concevoir le parti politique, en théorie comme en pratique, qui pourrait inspirer les dirigeants politiques actuels.
Le temps de la social-démocratie ?
La mode est aujourd’hui au « retour de la social-démocratie », promue, dit-on, par le vide qu’auraient laissé un macronisme en voie de droitisation et une gauche radicale réputée rétive à l’exercice du pouvoir. L’expression prospère tant au sein des formations dites « de gouvernement » que chez certains membres de « l’aile gauche » du parti présidentiel. La social-démocratie y est alors comprise comme un centre-gauche tempéré, raisonnable, cherchant à contenir autant que possible les excès du capitalisme sans jamais en contester les fondements. Disons, un « capitalisme à visage humain ». Une telle lecture, dominante dans certains courants partisans, traduit moins une fidélité doctrinale qu’un appauvrissement intellectuel. Elle réduit la social-démocratie à une posture de modération, au lieu d’y voir une ambition théorique à part entière. Le terme sert aujourd’hui davantage de paravent discursif, adapté à l’entre-deux qu’occupent Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, que de catégorie conceptuelle rigoureusement pensée.
Pour qui lirait Albert Thomas et s’intéresserait à son parcours, ce qui détonne dans sa vision politique, c’est justement sa visée d’inscrire le parti politique dans une constellation d’interactions sociales et intellectuelles avec d’autres sphères. Les historiens insistent souvent, et à juste titre, sur sa capacité à se situer dans différents champs. Sa biographe Adeline Blaszkiewicz-Maison n’insiste-t-elle pas sur « l’ampleur des réseaux dans lesquels il gravite, qu’ils soient intellectuels, politiques, syndicaux ou encore patronaux, français mais aussi internationaux » ? À rebours, partant, de la logique strictement électoraliste qui prévaut aujourd’hui dans la classe politique, obsédée par les échéances à venir, et qui s’est progressivement déconnectée des réseaux qui constituaient sa force. Albert Thomas peut nous offrir une vision du parti politique capable de rétablir les liens avec les forces vives de la nation qui le nourrissent.
Le parti, relai ou matrice du socialisme ?
Le parti est aujourd’hui perçu par ses membres comme l’alpha et l’oméga de l’action politique. On réfléchit dans le parti, on débat dans le parti, et le parti porte des combats au Parlement ou par d’autres moyens. En dehors du parti, point de salut. Cette vision provient essentiellement de la domination de Jaurès dans la SFIO, lui qui considérait que la matrice du socialisme se trouvait dans l’action parlementaire. Albert Thomas, à l’inverse, ne voyait dans le parti qu’un relai parlementaire des revendications et actions engagées par le prolétariat lui-même. Dès lors, l’action politique du parti devait être subordonnée à l’action économique de la classe ouvrière.
Cette vision s’oppose à deux dérives qui traversent aussi bien le XXe siècle que le nôtre. D’un côté, le spontanéisme des mouvements sociaux, qui confond la colère des masses avec l’efficacité de la représentation politique. De l’autre, la verticalité technocratique qui transforme la représentation en administration. Albert Thomas récuse l’une et l’autre. Il ne croit pas à la vertu magique des masses livrées à elles-mêmes, pas plus qu’à la sagesse prétendue des élites autoproclamées. Il croit aux médiations, nécessaires aux apprentissages réciproques entre différentes institutions. Pour lui, un parti n’est légitime que s’il travaille les médiations sociales. Son socialisme se déploie à la faveur du triptyque parti-syndicat-coopérative mis en avant par les historiens Patrick Fridenson et Madeleine Rebérioux, triptyque somme toute assez classique pour les socialistes de sa génération. Favorable à l’autonomie respective de ces trois institutions, il est toutefois un fervent partisan d’un « rapprochement entre l’action politique et l’action économique, entre les groupes socialistes et les organisations syndicales ». Le parti n’est pas le sommet d’une pyramide socialiste, mais la courroie de transmission entre ses différents réseaux.
Le socialisme de la seconde moitié du XXe siècle a lui aussi continué à faire vivre le socialisme en dehors du parti. Que l’on pense aux liens entre partis et syndicats, ou à ceux avec des associations – même si celles-ci, et l’exemple de SOS Racisme est probant, étaient parfois instrumentalisées par des décideurs politiques. Longtemps a d’ailleurs prévalu au Parti socialiste l’indispensable « double appartenance », qui obligeait les militants à adhérer à une association en plus de leur engagement partisan. On constate aujourd’hui, amer, une distension du lien entre le monde économique des « petites gens » et les dirigeants des partis de gauche. À rebours, Albert Thomas orientait l’essentiel de son action politique vers le syndicat. Lui qui le qualifie en 1905 de « mode d’action le plus éducateur et le plus vraisemblablement émancipateur de la classe ouvrière » y voit l’institution socialiste par excellence. Le syndicat n’est-il pas l’instrument de toute avancée sociale concrète ? « Un contrat de travail passé entre vingt maçons et leurs trois patrons dans une bourgade retirée de France est plus révolutionnaire que dix motions de Stuttgart, de Christiania et d’ailleurs » note-t-il dans sa Revue syndicaliste. Et de compléter, « Ce qui, pour moi, est certain, ce qui fait que je suis d’abord et avant tout un syndicaliste, c’est que le syndicat m’apparaît comme l’instrument le plus efficace de l’éducation prolétarienne, qu’il forme des caractères, des consciences, des hommes, qu’il donne à la classe ouvrière des mœurs nouvelles, qu’il la réforme par le dedans ».
Un parti politique connecté au monde des idées
Sous la République troisième du nom, une alliance entre savoir et action politique s’était construite. Les sciences sociales foisonnaient, l’École normale supérieure passait pour un foyer d’agitation intellectuelle, et les socialistes, à l’instar de Jaurès, liaient étroitement pensée et combat. Albert Thomas a, à cet, égard un parcours classique du « socialiste normalien » de cette époque : entrée à l’ENS en 1899, premier de l’agrégation d’histoire en 1902 (devant Lucien Febvre !), auteur de livres d’histoire, fondateur de plusieurs journaux et contributeur dans un nombre encore plus grand d’entre eux. Il fait partie de ces « jeunes normaliens, baignés de positivisme et de sciences sociales naissantes [qui] se convertissent à un socialisme qui se veut pratique […] ». Cette alliance entre pensée et action s’est perpétuée au XXe siècle. Longtemps, le mouvement ouvrier sut attirer les intellectuels ; le communisme et le gauchisme continuèrent d’exercer cette fascination au XXe siècle en prenant le relai du socialisme début de siècle. Et l’Assemblée nationale issue de la victoire de François Mitterrand en 1981, qui fut souvent qualifiée de « République des professeurs », n’était pas en reste : 17 % des députés socialistes étaient enseignants du secondaire, 12 % du supérieur et 14 % instituteurs. Longtemps, on a considéré que la droite avait des intérêts, et la gauche des idées.
Cette époque est révolue. La bataille culturelle, à défaut d’être celle des idées, est essentiellement menée par la droite tandis que la gauche se retrouve, acculée, à devoir défendre des conquis sociaux. Pour cause, le lien entre le monde politique et celui des idées s’est dangereusement distendu. Le premier s’est autonomisé jusqu’à verser dans la caricature : une course vaine aux polémiques, aux tweets, aux vidéos TikTok de moins de quinze secondes, sans vision ni prospective, ni à court ni à long terme. Le second, trop souvent replié sur ses spécialisations et sa rétivité à toute prise de parole publique, a déserté le champ politique, laissant aux éditorialistes le monopole d’un prêt-à-penser médiatique et instantané. Pis encore, nombre de cadres de gauche semblent se désintéresser des « idées », n’y voyant là que futilités pour intellectuels hors-sol. Convoquer Gramsci et son concept d’ « hégémonie culturelle » à tout va, tout en acceptant cette atonie intellectuelle, apparaît comme un symptôme préoccupant.
La vie d’Albert Thomas montre un contre-exemple éclatant à cette apathie intellectuelle. Auteur notamment du Syndicalisme allemand, résumé historique (1848-1903) ; du tome X de l’Histoire socialiste de Jaurès consacrée au Second Empire ; de l’Histoire anecdotique du travail ou encore d’une étude sur « La pensée socialiste de Babeuf avant la conspiration des Égaux », il connaît par cœur l’histoire du mouvement socialiste et ses théoriciens. Lucien Febvre, l’historien français fondateur de l’École des Annales, place dans un article qui fait office d’oraison funèbre à son vieil ami, son travail d’historien sous le « triple signe de Michelet, de Marx et de Jean Jaurès ». Thomas conçoit l’histoire comme un instrument de compréhension et de transformation du présent. Ainsi, il n’est pas qu’un penseur perché dans sa tour d’ivoire. C’est aussi et avant tout un homme d’action, un homme politique. Ainsi, « le véritable homme politique est un « historien prospectif » tandis que le véritable historien serait un « politicien rétrospectif » » note l’historienne Alya Aglan. En Janus, l’Albert Thomas – « historien prospectif » – anticipe comme historien les effets à venir de son action au présent. L’Albert Thomas – « politicien rétrospectif » – lui, s’inspire de ses connaissances et sa compréhension du passé pour faire germer une action politique au présent. Mais Thomas n’est pas seulement un historien : il est aussi un technicien du socialisme, issu d’une génération de normaliens formés au positivisme et aux sciences sociales naissantes. Ministre de l’Armement pendant la Grande Guerre, il applique cette méthode en organisant de vastes enquêtes sociales dans les usines, véritable laboratoire d’économie appliquée. À la tête du Bureau international du travail (1919-1932), il fonde un véritable laboratoire international de sciences sociales, associant recherche, expertise et action.
En somme, Albert Thomas a été un véritable penseur de la social-démocratie, faite d’une vision des interconnexions qui doivent prendre place entre parti, syndicats, coopératives, intellectuels, bourgeois libéraux et classe ouvrière. Schématiquement, l’isolement des partis politiques contemporains se joue désormais sur deux plans : d’une part, un éloignement sociologique croissant vis-à-vis des classes populaires et du monde du travail ; d’autre part, une distanciation inquiétante à l’égard du champ de production des idées politiques. Albert Thomas, lui, sut circuler avec aisance entre ces sphères, au Parlement, dans le monde académique, comme au sein des syndicats et des coopératives ouvrières. « Et si Albert Thomas pouvait servir de boussole politique à des socialistes ou à la gauche européenne aujourd’hui ? » interroge sa biographe Adeline Blaszkiewicz-Maison. Plus qu’une doctrine, la social-démocratie d’Albert Thomas constitue une véritable conception du parti, envisagé comme un organisme inséré dans la société. À l’heure où les formations politiques ne sont trop souvent plus que des machines électorales, peut-être serait-il temps d’y puiser une source d’inspiration.
Milen Sen
Expert associé à la Fondation Jean Jaurès
Auteur de Le foyer des aïeux, figures oubliées de la IIIe République



















