Premier ministre de cohabitation avec le président Jacques Chirac, Lionel Jospin s’est éteint à 88 ans. L’ancien leader socialiste avait su coordonner la gauche plurielle de 1997 à 2002. Sa disparition a été annoncée au lendemain d’élections municipales où la pluralité de la gauche n’a pas su se coordonner.
Lionel Jospin était un homme politique respecté. Critiqué, détesté parfois par ses opposants, mais respecté. Parce qu’il était d’une époque où les hommes politiques ne surgissent pas au gré des sondages ou des réseaux sociaux. Une victoire politique se construisait patiemment, des années durant.
Avant de devenir ministre de l’Éducation nationale en 1988, Lionel Jospin fut premier secrétaire du PS pendant toute la durée du premier mandat de François Mitterrand. Il a su patienter, toujours loyal vis-à-vis du président de la République.
Il redevient premier secrétaire du PS en 1995, après son échec « porteur d’espoir » à la présidentielle. Il s’emploie à préparer les prochaines échéances, alors qu’après la déroute des législatives de 1993 et l’échec à la présidentielle la gauche semble repartie pour longtemps dans l’opposition.
C’est ainsi que la dissolution de 1997, pensée pour prendre la gauche de court, se conclut par la victoire de la coalition organisée par Lionel Jospin : la gauche plurielle. Ce n’était pas qu’un slogan, c’était le fruit d’un travail lancé en 1993 avec Jean-Christophe Cambadélis. Les Assises de la Transformation sociale, ces colloques au cours desquels les socialistes, les communistes, les écologistes, les souverainistes de Jean-Pierre Chevènement et les radicaux de gauche débattaient autour de leurs programmes et apprenaient à se connaître. Ces longues discussions leur permirent de nouer des alliances et de s’entendre sur le plan électoral et programmatique dès l’annonce de la dissolution. Un long processus qui n’a rien à voir avec une entente bricolée dans l’urgence pour gagner une élection.
Malgré les divergences internes, malgré les fortes personnalités qui y participaient, (Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Pierre Moscovici, Claude Allègre, Ségolène Royal, Jean-Pierre Chevènement, Hubert Védrine, les communistes Jean-Claude Gayssot et Marie-George Buffet, la verte Dominique Voynet) le gouvernement de la gauche plurielle a duré cinq ans. Lionel Jospin en était le chef incontesté, même si la prééminence du PS dans cette alliance était parfois contestée par les autres formations.
Sur le plan humain, les principes républicains de Lionel Jospin se traduisaient par un respect des idées et des fonctions de ses interlocuteurs. Les responsables syndicaux de l’époque se souvenaient de leur stupeur quand le ministre, ancien responsable socialiste qu’ils appelaient Lionel et tutoyaient, leur donna du Monsieur le secrétaire national lors de leur première rencontre rue de Grenelle. Les journalistes savaient qu’il ne se privait pas de leur dire le fond de sa pensée passionnée sur l’un de leurs papiers. Une erreur factuelle était impardonnable, mais il convenait toujours de bonne grâce que le commentaire était libre, et l’acceptait.
Ce respect des engagements d’autrui, qui avait fait la force de la gauche plurielle, fut sa faiblesse. Gagnée par une sorte d’hubris, elle s’est éparpillée. Celui qui avait réconcilié la gauche avec l’exercice du pouvoir, qui avait fait évoluer son logiciel, notamment sur la sécurité qu’il décrivait comme un droit fondamental pour les classes populaires, voyait tout son travail réduit en cendres. Il échouait face au RN à moins de 200 000 voix près.
La gauche plurielle avait oublié que la réussite ne rend pas immortel.
Marie-Eve Malouines
Editorialiste












