Sur une carte « réglementaire » du détroit d’Ormuz publiée sur X, l’Iran revendiquait le contrôle d’une partie des eaux territoriales des Émirats arabes unis et du sultanat d’Oman. Par-delà la guerre en cours, cette initiative n’est que l’ultime épisode d’un long continuum de contentieux frontaliers dans le Golfe.
La crise d’Ormuz n’est-elle au fond que l’énième manifestation, pour ne pas dire le point culminant, d’une géopolitique entièrement modelée par des frontières héritées ? Notons que l’Iran occupe une géographie charnière entre le plateau iranien, le monde arabe, le Caucase et l’Asie centrale, et que ses frontières modernes sont le produit d’un processus de contraction territoriale qui a laissé cet État conscient de sa position de « périphérie ». Depuis le XXᵉ siècle, les différends frontaliers qui l’impliquent se concentrent autour de trois zones clés. La première est le Golfe arabo-persique, en particulier les îles disputées avec les Émirats arabes unis d’Abou Moussa, Petite et Grande Tomb. Jusqu’en 2026, ce litige n’avait pas dégénéré en conflit ouvert, mais il éclairait déjà en large part la méfiance réciproque que se vouaient l’Iran perse et les monarchies arabes du Golfe.
Un second différend, de loin le plus lourd, plaça face à face des décennies durant l’Iran et l’Irak sur la question du Chatt al‑Arab. Un traité de 1937 avait fixé la frontière sur la rive iranienne en accordant à Bagdad une emprise quasi-entière sur le fleuve, ce qui poussa plus tard le Chah à dénoncer unilatéralement cet accord et à envoyer ses navires escorter les pétroliers dans le célèbre estuaire. L’Irak protesta mais ne put réagir militairement à l’époque. Puis en 1975, dans le contexte des accords d’Alger, Saddam Hussein accepta à contre-cœur une frontière au thalweg (ligne qui suit la partie la plus basse du lit d’un cours d’eau) en échange de l’arrêt de l’appui iranien à l’insurrection kurde. Un fort ressentiment n’allait toutefois pas tarder à inciter l’Irak à dénoncer à son tour ce compromis et à entrer en guerre contre son voisin en 1980, peu après l’établissement du régime islamiste chiite. Ce conflit, l’un des plus meurtriers au Moyen-Orient, s’est clos sans modification majeure des frontières. Après 1990, celles-ci furent stabilisées, mais seulement en apparence. À la suite du renversement du tyran irakien au printemps 2003, l’Iran devint en effet l’acteur décisif du jeu politique local et profita de son influence pour faire de sa frontière une base de projection des milices chiites qui lui sont historiquement affiliées.
Dès lors, la dispute entre les deux pays n’est plus de nature juridique ou classique, mais hybride, au sens où les gardiens de la révolution l’instrumentalisent pour mieux s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Irak. Dans le même temps, les tensions se redirigent vers le Golfe et plus spécifiquement vers la mer, avec une multiplication des incidents dès les années 2000 – interceptions de navires, saisies de pétroliers, attaques attribuées à des groupes armés soutenus par l’Iran, représailles occidentales. Ces accrocs découvrent une stratégie iranienne qui désavoue l’ordre maritime voulu par l’hégémonie américaine et qui n’a jusque-là qu’été rarement questionné.
La crise d’Ormuz s’inscrit dans cette double trajectoire de projection de puissance et de confrontation, en révélant une dimension inédite : le morcellement endogène du pouvoir islamiste sous les effets des frappes israélo-américaines a fait d’un contentieux frontalier une crise de gouvernance globale. Était-ce prévisible ? Le détroit d’Ormuz est, rappelons-le, l’un des passages maritimes les plus stratégiques au monde, vital pour l’ensemble de l’économie avec 20 % du pétrole qui y transite. Or sa géographie – soit un goulet de 55 km, dont seulement 10 km navigables – l’expose à toutes les menaces. L’Iran y contrôle la rive nord, poursuivant une triple approche qui repose sur la dissuasion asymétrique (recours aux missiles, aux drones et aux vedettes rapides), une obstruction unilatérale du détroit, dont on voit les conséquences funestes, et une pression exercée sur les flux énergétiques en vue de surmonter ses pertes récentes et de peser sur les rapports de force régionaux.

Cette optique n’a pas commencé avec la dernière guerre. Elle s’est renforcée dès 2023 au gré de la guerre brutale entre Israël et le Hamas à Gaza, et des attaques houthies en mer Rouge. Elle n’est pour l’heure pas remise en cause, comme le montre un appareil militaire iranien qui a non seulement survécu à ses revers militaires, mais plus encore imposé sa loi par la force. De ce point de vue, la « guerre d’Ormuz » est une crise de souveraineté à la fois externe et interne, dans la mesure où l’État profond issu de la République islamique opère comme un acteur autonome, y compris avec une chaîne de commandement qui a été partiellement brisée, et fait de sa politique étrangère une véritable lutte entre factions. La question n’est donc pas « qui contrôle Ormuz ? » aujourd’hui, mais plutôt « qui contrôle l’Iran ? ». Précisons que la crise, multidimensionnelle, se joue au-delà des mers. Chaque transaction liée au passage du détroit représente en effet un risque financier et juridique qui affectent indistinctement armateurs, assureurs, banques et circuits de paiement.
Du côté de l’Europe, cette impasse survient alors qu’elle s’était engagée dans un bras de fer avec Téhéran concernant la répression de sa population et sur le dossier du nucléaire. Face à la guerre, l’UE se voit confrontée à un dilemme de taille : maintenir, d’une part, une pression normative sur la problématique des droits humains et de l’uranium enrichi en usant de sanctions, et éviter, d’autre part, une nouvelle escalade qui menacerait encore davantage sa sécurité. De manière certes indirecte, l’Europe est aussi prisonnière de ces vieux contentieux frontaliers qu’elle a longtemps alimentés dans tout le Moyen-Orient et qui oscillent entre continuités et ruptures. La profondeur stratégique de l’Iran repose sur une exploitation de ces frontières terrestres et maritimes tracées à l’origine par d’autres. Quant à dislocation à l’œuvre, elle renvoie à un pouvoir fracturé et dont l’aile militaire agit en contradiction parfaite avec sa diplomatie supposée, ce qui ne marquait pas les conflits passés. Contrairement aux contentieux plus anciens, l’Iran mobilise par ailleurs le récit civilisationnel d’une confrontation quasi-apocalyptique avec l’Occident afin de légitimer une guerre d’usure dénuée de toute réelle perspective de négociation en l’état.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter












