Dix ans après le référendum de 2016, quel bilan tirer du Brexit ? Évolution de l’opinion britannique, recomposition des échanges économiques, relations avec l’Union européenne ou place du Royaume-Uni dans l’ordre international : Cleo Davies analyse les transformations politiques, économiques et diplomatiques provoquées par la sortie de l’UE et les incertitudes qui en découlent.
Revue Politique et Parlementaire – Comment la perception du public concernant le rôle, l’identité et l’appartenance du Royaume-Uni en Europe a-t-elle évolué depuis le Brexit ?
Cleo Davies – Tous se souviennent évidemment du vote du 23 juin 2016 par lequel 51,89 % des électeurs se sont prononcés en faveur du Brexit. Mais depuis l’été 2023, on observe qu’une part grandissante de la population est en faveur d’un retour au sein de l’Union européenne. Aujourd’hui, ce sont près de 54 % des Britanniques, selon un sondage YouGov (entreprise internationale spécialisée dans les analyses d’opinion). Cette majorité considère que quitter l’UE fut une erreur. L’opinion sur le sujet a donc beaucoup évolué. Dans l’absolu, l’âge est un facteur déterminant des avis sur le Brexit. Aux antipodes, la catégorie des 65 ans et plus demeure favorable au retrait de l’UE et se satisfait de la configuration présente.
En revanche, le pays n’a pas encore intégré les compromis nécessaires pour ce processus. Par exemple, si seulement un tiers de la population britannique souhaite maintenir la relation avec l’UE telle qu’elle existe aujourd’hui, 62 % souhaitent une relation plus privilégiée, mais sans marché intérieur, sans union douanière et sans redevenir membre. Or cette relation ne fait que refléter les lignes rouges du Royaume-Uni. Avoir le beurre et l’argent du beurre (Have your cake and eat it en anglais) décrirait parfaitement cette posture.
Du point de vue européen, la problématique post-Brexit n’est plus une priorité ni politique, ni populaire, quoiqu’il existe encore beaucoup de bienveillance envers les Britanniques et que les années difficiles dans les négociations n’ont pas forcément influencé la vision du Royaume-Uni de manière négative depuis l’Europe.
RPP – En 2026, peut-on avancer que la polarisation liée au Brexit s’est atténuée ou, tout au contraire, s’est-elle renforcée ?
Cleo Davies – Alors que la question de la relation avec l’Union européenne a énormément polarisé jusqu’en 2022, quasiment jusqu’au départ de Boris Johnson, aujourd’hui cette question n’est plus décisive. Elle ne fait pas partie des sujets clés du débat politique.
Sur les sujets économiques, de façon assez surprenante, et bien que la question de la croissance et du pouvoir d’achat soit primordiale, les conséquences du Brexit sont peu abordées et peu associées à la reconfiguration de la relation avec l’Europe. On observe même une volonté du gouvernement de Keir Starmer, Premier ministre depuis 2024, de dépolitiser la question de la relation à l’UE. Les forces eurosceptiques, quant à elles, face à l’impopularité du Brexit, accusent les gouvernements successifs de ne pas avoir saisi les opportunités qui se présentaient.
Sur la problématique migratoire, les Britanniques sont en revanche toujours très inquiets, mais il ne s’agit plus d’une frustration liée à l’UE. Le Brexit n’a pas clos la question, au contraire. On observe une politisation et un durcissement sur la question migratoire dans le débat politique. L’euroscepticisme refait surface dans la promesse de retirer le Royaume-Uni de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), y compris par le parti conservateur. Dans le même temps, le Brexit a compliqué la coopération sur l’immigration irrégulière car le Royaume-Uni ne bénéficie plus des accords de Dublin qui déterminent quel État membre de l’UE est responsable de l’examen d’une demande d’asile, généralement le premier pays d’entrée.
Enfin, le parti populiste Reform UK, dont le président Nigel Farage a porté le Brexit en 2016, est maintenant ancré au sein du paysage politique et partisan.
RPP – Comment le Brexit a-t-il remodelé les échanges commerciaux du Royaume-Uni avec l’Union européenne ?
Cleo Davies – Sur cette question, les frictions sont nettement plus manifestes car il y a désormais moins d’échanges commerciaux, en particulier pour ce qui concerne les biens et ce malgré l’accord de commerce et de coopération entre l’UE et le Royaume-Uni conclu en décembre 2020. Le Royaume-Uni a tenté de compenser ses pertes économiques en signant des accords avec des pays comme l’Inde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et a rejoint l’accord de partenariat transpacifique, à savoir un traité multilatéral de libre-échange remontant aussi à 2016 et visant à intégrer les économies des régions Asie-Pacifique et Amérique.
On relève des variations sectorielles. La pêche, par exemple, a été très affectée, avec une réduction des exportations britanniques vers l’Union européenne. L’agriculture est ainsi sans doute la plus grande perdante du Brexit. Quant à la finance, elle s’est adaptée : la fragmentation et la suppression d’emplois ont été moins importantes que certains prédisaient. Plus généralement, l’impact négatif se mesure à travers les pertes pour la croissance.
RPP – Que reste-t-il de la stratégie Global Britain ? Le Royaume-Uni est-il parvenu à maintenir son rôle sans le soutien de l’Union européenne ?
Cleo Davies – Cette stratégie a très mal vieilli à l’aune des bouleversements géopolitiques en cours. Elle avait été lancée par Theresa May, prédécesseuse de Boris Johnson, alors même qu’elle négociait le retrait du Royaume-Uni de l’UE. L’idée était de projeter l’image d’un pays qui ne s’était pas refermé sur lui-même, image que Boris Johnson a ensuite réinterprétée comme une bascule vers le Pacifique, une réaffirmation de la relation transatlantique ainsi qu’un éloignement de l’Europe. Pour moi, cette approche a surtout été une coquille vide, sans substance, autrement dit un slogan, peu porteur et transformateur dans la politique étrangère britannique et sa politique commerciale. Avec la pandémie de Covid-19, l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, puis le recul de l’ordre libéral international suscité par l’arrivée de Donald Trump aux commandes, Global Britain n’a clairement pas survécu.
RPP – En matière de défense, de renseignement et de politique climatique, quel est l’état de la coopération entre le Royaume-Uni et l’UE ?
Cleo Davies – Commençons par la défense et le renseignement. Les changements ont été mineurs car ce n’est pas un domaine intégré au niveau européen mais situé dans les relations bilatérales, entre le Royaume-Uni et la France par exemple, mais aussi avec la Pologne ou encore les pays baltes. Avec la guerre d’Ukraine, un développement significatif des capacités de défense a pris place, par le biais de l’OTAN et de la Force expéditionnaire conjointe britannique (JEF) créée en 2014 et englobant des pays européens comme le Danemark, les Pays-Bas, de même que les pays scandinaves et baltes. Concernant la relation Royaume-Uni-UE en matière de défense, elle est au cœur de la « réinitialisation » (reset) voulue par Keir Starmer. Un accord a été conclu en mai 2025 en matière de coopération pour la défense et la sécurité. Un dialogue renforcé a vu le jour. Mais pour le moment, le Royaume-Uni n’a pas réussi à négocier sa participation au programme européen SAFE, destiné à faciliter le financement du développement industriel militaire européen.
Pour ce qui est de la politique climatique, les évolutions ont été significatives. En se retirant de l’UE, le Royaume-Uni a quitté la politique climatique européenne. La réinitialisation de Keir Starmer comprend un alignement plus systématique du Royaume-Uni sur le système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne, lancé en 2005. L’accord de commerce et de coopération entre le Royaume-Uni et l’UE conclu fin 2020 contient également des clauses sur la non-régression des normes environnementales qui sont très strictes, à la demande des Européens. Cet accord se verrait non pas caduc mais fragilisé si le Royaume-Uni ou l’UE venait à rechigner sur leurs obligations. Mais dans l’ensemble, le Royaume-Uni et l’UE restent alignés sur des objectifs climatiques communs.
RPP – Comment le Brexit a-t-il refaçonné l’influence du Royaume-Uni dans la diplomatie internationale ainsi que ses orientations de politique étrangère ?
Cleo Davies – C’est une excellente question. Il est clair que la décision de quitter l’Union européenne a eu des effets sur la réputation du Royaume-Uni à travers le monde. Aujourd’hui, c’est l’absence d’une vision stratégique, qu’elle soit intérieure ou extérieure, qui est la critique principale portée au gouvernement. Il est évident à ce titre que l’atlantisme demeure au centre de la politique étrangère du Royaume-Uni, mais se voit sous pression avec l’administration Trump 2. Simultanément, un rapprochement avec l’UE est l’objectif affiché du gouvernement. Le Royaume-Uni est aussi à la pointe du soutien à l’Ukraine. C’est plus la personnalité et la façon de gouverner de l’actuel Premier ministre et de son cabinet qui sont marquées par ce défaut de communication quant aux objectifs stratégiques et économiques poursuivis.
RPP – Quelles en ont été les répercussions sur l’unité constitutionnelle du Royaume-Uni, notamment en Écosse et en Irlande du Nord ?
Cleo Davies – Immédiatement après le Brexit, la question de l’indépendance écossaise a refait surface, soit deux ans après le référendum du 18 septembre 2014 qui s’était tenu sur l’indépendance de l’Écosse. Cette dernière a voté massivement pour rester dans l’Union européenne, ce qui a suscité de nombreux commentaires. Mais avec la résolution du Brexit, l’indépendance de l’Écosse s’est éloignée.
L’effet le plus retentissant a concerné l’Irlande du Nord à mon sens, qui représente un enjeu majeur. La relation est différente entre, d’une part, la Grande-Bretagne et l’UE et, de l’autre, l’Irlande du Nord et l’UE où, dans certains secteurs, le droit européen continue de s’appliquer. Il est intéressant de noter que dans l’accord de retrait du Royaume-Uni existe une clause qui stipule qu’en cas de référendum et d’un vote en faveur de l’unification de l’Irlande du Nord avec la République irlandaise (provision prévue dans l’accord de paix dit du « Vendredi saint » signé en 1998 à Belfast (Good Friday Agreement)), l’Irlande du Nord serait automatiquement incorporée à l’Union européenne. Les architectes de l’accord de retrait du Royaume-Uni ont donc anticipé de possibles transformations constitutionnelles à long terme. Mais à l’heure actuelle, il y a peu d’enthousiasme à l’idée d’entamer de telles transformations.
RPP – Quels ont été les effets du Brexit pour le monde scientifique et universitaire ?
Cleo Davies – L’histoire de la participation du Royaume-Uni aux programmes européens comme Horizon 2020 (en recherche-développement) et Erasmus, mais aussi Copernicus (qui collecte et restitue des données de qualité et actualisées sur l’état de la Terre), illustre l’approche transactionnelle du Royaume-Uni avec l’UE. À la surprise générale, les négociateurs ont décidé, fin 2020, de ne pas rester dans le programme Erasmus pour des raisons essentiellement financières et parce que les étudiants britanniques utilisaient moins ce programme que l’inverse. La finalisation de l’association à Horizon 2020 et Copernicus, qui été prévue dans l’accord de 2020, a été retardée pour des raisons politiques jusqu’en 2023, lorsque ce dossier fut remis au goût du jour. Mais pour des raisons financières encore, le Royaume-Uni a fait le choix de ne pas réintégrer Copernicus mais uniquement Horizon 2020, contrairement à ce qui avait été initialement prévu. Le gouvernement actuel souhaite rejoindre Erasmus, malgré des discussions difficiles concernant la contribution du Royaume-Uni. On évoque une réintégration à partir de janvier 2027.
En matière de coopération universitaire, les universités britanniques ont vraiment souhaité et poussé une coopération renforcée qui, je le crois, est à ce jour satisfaisante. Le problème porte plutôt sur la mobilité des personnes. Par exemple, un chercheur britannique qui partirait donner une conférence dans un État européen a aujourd’hui besoin d’un visa de courte durée. Concernant les étudiants, il n’y a plus d’échanges systématiques entre les pays de l’UE et le Royaume-Uni, même si certaines universités ont établi des partenariats. C’est toute une génération qui, depuis le Brexit, se voit privée de nombreuses opportunités. Quant aux étudiants européens qui choisissaient d’étudier au Royaume-Uni, comme les Grecs ou les Chypriotes, ils ne peuvent plus faire face aux coûts induits.
En toute franchise, je n’aurais pas choisi le Royaume-Uni en 2015 pour préparer ma thèse si j’avais su que le Brexit se produirait moins d’un an plus tard. Et pourtant je suis Britannique et n’ai aucun regret. Toutefois, en neuf ans d’enseignement, j’ai vu l’évolution des cursus et des programmes. À mon arrivée, les étudiants avaient encore des cours de droit européen ou sur la politique sociale européenne, ce qui a disparu.
RPP – Quelles ont été les répercussions sociétales au long cours de ces changements ?
Cleo Davies – La société britannique reste peu et mal informée sur l’Union européenne et les partenaires européens. Parallèlement, plusieurs millions de citoyens européens demeurent installés au Royaume-Uni en 2026. Les opportunités pour les ressortissants de l’UE sont moindres et il y a par conséquent peu d’intérêt à venir vivre, travailler et étudier au Royaume-Uni, et vice versa.
Cleo DAVIES,
Maîtresse de conférences en sciences politiques et relations internationales Collège Forward
(Propos recueillis par Myriam Benraad)


















