Marine Le Pen avait déjà mis en avant un ticket avec Jordan Bardella en janvier 2022. À l’époque, la révélation du nom de son potentiel futur Premier ministre avait consolidé sa troisième candidature. Cette fois-ci, l’effet pourrait être différent : le rapport de forces entre les deux responsables du RN n’est plus le même.
En 2022, Marine Le Pen était concurrencée par Éric Zemmour, qui prônait l’union des droites et se concentrait sur ses deux obsessions : l’immigration et la sécurité. La candidate RN avait retrouvé son souffle en mettant en avant un thème différent, le pouvoir d’achat, et par l’annonce de ce ticket avec Jordan Bardella. Candidate pour la troisième fois, elle avait su tirer profit de la jeunesse de son protégé. Il avait élargi l’audience médiatique du RN, séduit les moins de trente-cinq ans, sans pour autant faire de l’ombre à sa patronne. Marine Le Pen était incontestablement la tutrice d’un élève doué certes, mais encore dépendant de sa mentor.
La situation a totalement changé. Une semaine avant sa condamnation en appel, Marine Le Pen expliquait clairement qu’elle ne serait pas « la tutrice » de Jordan Bardella s’il devait concourir à la présidentielle à sa place. Elle reconnaissait ainsi sa capacité à mener seul une campagne présidentielle. Et Jordan Bardella lui-même en semblait totalement convaincu. Il livrait un point de vue plus personnel sur la limitation des dépenses publiques, sur le rôle des chefs d’entreprises, tout en posant sa marque en matière de politique étrangère, notamment vis-à-vis de la Russie ou de l’Ukraine.
Plusieurs journalistes ont noté son changement d’attitude depuis l’annonce de la candidature de Marine Le Pen. Lui qui était tout sourire juste avant, a paru moins à l’aise lors de leur première sortie commune. Redevenu aspirant Premier ministre, il a perdu la liberté du potentiel candidat à l’Élysée. Jordan Bardella est désormais contraint de revenir sous l’aile protectrice de celle dont il a besoin pour être nommé rue de Varennes.
Ce lien de sujétion pourrait être la garantie d’un « binome complémentaire, équilibré, cohérent et solide » selon les termes choisis par Marine Le Pen qui, juste avant de savoir si elle pourrait se lancer, encensait Jordan Bardella et « sa capacité à rassembler ». « Ça tombe bien, s’amusait-elle, comme Premier ministre et chef de la majorité, c’est aussi ce qu’on attend de lui ». Chef du gouvernement, Jordan Bardella aurait donc toute liberté pour construire son union des droites dans le cadre d’une majorité parlementaire ? Voilà qui peut le remotiver et lui donner des arguments vis-à-vis de ceux qui hésitent à la suivre S’il devait avoir les mains libres pour dessiner une nouvelle droite, cela justifierait un retour à la situation ante.
Jordan Bardella est ainsi pieds et poings liés avec Marine Le Pen qui, elle-même, a besoin de lui pour percer ce plafond de verre contre lequel elle a déjà buté trois fois. Il est sa caution renouveau, le visage qui inscrit le RN dans le paysage politique Français. Il y aura un après Le Pen, Bardella en est l’incarnation. Il a donc tout intérêt à s’inscrire dans les pas de sa cheffe de file.
Sauf s’il devenait évident que Marine Le Pen court à la catastrophe, rien n’étant jamais écrit en politique. Or, Marine Le Pen le sait, elle va faire campagne avec une épée de Damoclès judiciaire au-dessus de la tête. Le jeune leader pourrait être tenté de mettre en avant ses différences, pour peser davantage, voire lui forcer la main. Cette campagne est pour lui l’occasion de prendre date, à plus ou moins long terme. Mais cette hypothèse relève de la politique fiction. Tant que la multiplication irréconciliable des candidatures adverses conforte la dynamique de Marine Le Pen. Juste après son annonce, elle a retrouvé le même niveau que Jordan Bardella aux environs de 36% des intentions de vote, très largement devant ses concurrents qui n’atteignent même pas 20 points.
Marie-Eve Malouines,
Editorialiste politique











