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dans L'édito de Myriam Benraad

États-Unis/Iran : la « paix suspendue »

Myriam BenraadParMyriam Benraad
1 juin 2026
Kharg, épineuse île du golfe Persique

Depuis d’interminables semaines, les États‑Unis et l’Iran sont simultanément engagés dans des négociations et dans un processus de confrontation résultant, in fine, dans une configuration hybride où paix et guerre coexistent comme deux issues possibles et instrumentalisées par les deux camps.

Comme l’illustre l’exceptionnelle crise en cours, les relations entre Washington et Téhéran oscillent en effet entre tentatives de désescalade diplomatique et dynamiques guerrières – tout d’abord indirectes, comme en Irak, en Syrie, au Liban ou encore au Yémen. puis direct, dans le détroit d’Ormuz devenu une arme aux mains de l’Iran qui y possède un avantage tangible et l’a transformé en un levier pour faire exploser le coût de sa guerre énergétique et ainsi obliger les États‑Unis à négocier. Cette ambivalence n’est guère passagère : elle s’inscrit dans une rivalité systémique où la négociation n’occupe pas une place autonome mais représente un instrument coercitif. Les deux parties négocient-elles pour la paix ou plutôt pour la poursuite de la guerre ? Cette « négociation » n’est-elle qu’un espace de compétition et un prolongement des hostilités par d’autres moyens ?

Comme tout un chacun peut l’observer, les négociations irano‑américaines relèvent à vrai dire d’un régime de conflictualité hybride par lequel la paix est avant tout appréhendée par chaque partie comme un moyen stratégique et non comme un horizon partagé. Les États-Unis comme l’Iran utilisent ces négociations pour gagner du temps, remodeler les rapports de force, tester les lignes rouges de l’ennemi et préparer d’éventuelles escalades à venir. De ce point de vue, la négociation constitue cet autre théâtre de la guerre où chaque concession apparente masque le renforcement de postures militaires comme idéologiques.

 Il importe, à ce titre, de comprendre le fond de cette opposition fondatrice qui met face à face une souveraineté révolutionnaire islamiste et tout l’ordre libéral occidental. Depuis 1979, l’Iran a en effet bâti sa légitimité sur une rupture radicale avec cet ordre dominé par les États‑Unis, tandis que Washington perçoit la République islamique tel un acteur révisionniste contestant les normes de sécurité collectives et menaçant ses alliés. Cet antagonisme n’est pas uniquement d’ordre géopolitique mais en large part ontologique.

Pour l’Iran, négocier avec les États‑Unis implique de renoncer à une partie de sa souveraineté, tandis que pour les États‑Unis, négocier revient ici à accepter l’existence d’un régime considéré comme dangereux pour le monde entier. Cette incompatibilité foncière a accouché d’un cadre de négociation instable où chaque avancée diplomatique est immédiatement fragilisée par des logiques contradictoires. De fait, les États‑Unis disposent d’une supériorité écrasante. L’Iran, quant à lui, a sophistiqué une stratégie axée autour de ses réseaux de proxies au Moyen-Orient (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes), loin d’être vaincus et qui lui permettent de maintenir une pression constante. Téhéran renouvelle actuellement ses capacités balistiques et de drones en exerçant un contrôle dévastateur sur toute la péninsule arabo-persique par une habile diplomatie de contournement. 

Le paradoxe est accablant : plus l’Iran se ressent inférieur, plus il est encouragé à recourir à la négociation comme mode de résistance parallèle. L’espoir d’un retour à la sécurité ressemble donc davantage à un jeu à somme négative, Washington et Téhéran interprétant en effet leurs gestes réciproques comme des menaces et non comme des signaux de coopération. D’une part, les sanctions qui le visent sont perçues par l’Iran comme une guerre économique, alors que les avancées nucléaires iraniennes sont considérées par les États-Unis comme une insoutenable tactique de pression. Ce dossier a permis à l’Iran d’accroître son pouvoir de marchandage en faisant du nucléaire une sorte de monnaie d’échange dans un conflit plus ample. À l’identique, les frappes américaines contre les mandataires de la République islamique sont une agression aux yeux des gardiens de la révolution, là où les attaques des milices pro‑iraniennes forment pour l’administration de Donald Trump une projection de puissance hostile.

 Dans pareil environnement, il va sans dire que la négociation ne peut constituer qu’un mode insatisfaisant d’administration du risque et jamais un canal de rétablissement de la confiance. Il semble même que la négociation ait mué en un champ de bataille en soi, essentiellement en vue de gagner du temps et de geler la situation sans résolution réelle. Pour la partie iranienne, l’objectif est d’éviter la poursuite des frappes israélo-américaines, d’obtenir un allègement des sanctions, de continuer discrètement ses avancées nucléaires et d’affermir ses positions sur fond de « renaissance » du régime chiite islamiste. Pour la partie américaine, il s’agit de contrer une escalade incontrôlable au Moyen‑Orient, de restaurer la liberté de navigation à Ormuz et de maintenir ainsi la pression. Or, dans les deux cas de figure, la présence de voix discordantes et de fractures internes concernant cette guerre rend tout compromis hautement improbable, dans la mesure où chaque acteur parle en réalité autant à son ennemi qu’à son propre camp.

Sans surprise, chaque nouveau round de négociations s’est en outre accompagné d’une autre bataille, celle des récits – de Washington mettant soigneusement en scène sa fermeté afin de rassurer ses partenaires en Europe et dans le Golfe, à Téhéran orchestrant méticuleusement sa résilience en vue de sauver ce qu’il reste au pouvoir en place de pertinence. À plusieurs reprises, les deux camps ont exploité des fuites médiatiques pour sonder les réactions de l’autre, avec des concessions systématiquement présentées comme des « victoires » pour ne pas perdre la face. En ce sens, cette négociation est également un espace performatif où il est moins question d’arracher un accord de fond à la partie adverse que d’influencer les perceptions du rapport de force.

Il convient plus d’évoquer, en l’état, une « paix suspendue ». De fait, même en cas d’accord, ce dernier sera forcément décevant, temporaire, technique. Or, si une paix totale paraît hors de portée, une guerre totale n’est pas non plus l’optique souhaitée par l’Iran et les États‑Unis, par-delà des cycles escalatoires servant manifestement leurs intérêts respectifs. Ce régime hybride conduit à espérer l’avènement d’une paix armée instable et réversible à tout moment, à travers laquelle négocier signifiera essentiellement endiguer le camp adverse, la négociation finissant par s’instituer en une expression conflictuelle comme une autre.

Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exter, spécialiste du Moyen-Orient

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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