Dans un article publié dans le numéro d’été de la prestigieuse revue américaine de politique étrangère Foreign Affairs et intitulé « La nouvelle grande stratégie de l’Iran : comment une République islamique réinventée va redessiner le Moyen-Orient », l’anthropologue Narges Bajoghli et le politiste Vali Nasr interrogeaient, entre autres problématiques, la nature à venir du régime iranien après de longues semaines d’hostilités armées. Ils évoquaient à ce titre la possibilité d’un « pacte entre nationalistes et technocrates » pour caractériser la légitimité dont tenterait, d’après eux, de se parer une République islamique résiliente mais considérablement amoindrie par les sanctions et les opérations militaires qui l’ont visée. En l’espèce, ce « pacte » reposerait sur la capacité de l’appareil politico-sécuritaire à démontrer qu’il peut défendre le pays contre ses ennemis et le reconstruire dans la durée. Que penser de cette proposition et, plus encore, quelles hypothèses élaborer autour d’elle afin d’ouvrir la réflexion ?
En premier lieu, soulignons que l’analyse avancée tranche avec une majorité de commentaires qui convergent plutôt vers l’idée d’une théocratie ayant survécu à la perte de son ancien guide suprême Ali Khamenei et promouvant son successeur évanescent, soit son fils Mojtaba que de nombreuses sources disent pourtant régulièrement blessé, voire fantôme. Outre la rémanence de ce caractère religieux, le régime se serait surtout militarisé et morcelé autour de clans rivaux issus des premiers cercles mais sans coalition structurée. Les tendances kleptocratiques de ces hommes, connues de longue date, seraient ainsi pleinement assumées. En d’autres termes, la République islamique iranienne serait principalement un régime en crise, les gardiens de la révolution endossant un rôle plus central face à la guerre et pour sauver le dispositif sécuritaire et l’économie de rente qui l’articule. Dans ce contexte, on peut raisonnablement interroger la notion de pacte tant on sait qu’il n’est pas question pour cet « État profond » d’un quelconque partage du pouvoir, même avec un camp nationaliste revigoré par la guerre, bien au contraire.
Certes, le régime s’est ostensiblement replié sur un nationalisme d’État mobilisé au bénéfice de sa survie et de sa relégitimation interne, mais ce nationalisme est avant tout instrumental, destiné à projeter l’image d’une résistance contre des forces extérieures hostiles, et ne peut occulter l’ampleur de la répression qui s’abat sur la population iranienne au sein des frontières. Pareil verrouillage autoritaire par le noyau dur militaro-sécuritaire, aujourd’hui décentralisé, invalide en grande partie la perspective d’un pacte, quel qu’il soit. Dans le même temps, il n’est pas inutile, devant les enjeux géopolitiques inédits de cette crise et ses répercussions globales, de soulever un certain nombre d’hypothèses quant à ce qui pourrait définir le régime iranien de demain, ce à quoi Bajoghli et Nasr s’attèlent judicieusement dans leur analyse. Dans cette veine, nous formulons ci-après dix hypothèses quant à la nature évolutive et encore incertaine de ce régime avant survécu à ses revers.
1. Consolidation d’un régime prétorien. La République islamique d’Iran pourrait en effet muer en un État gouverné par une garde prétorienne affermie par les gardiens de la révolution (pasdaran) qui n’en seraient plus uniquement un pilier mais formeraient le régime lui-même, ayant relégué le clergé à un rôle purement symbolique.
2. Avènement d’un régime de survie systémique. Dans ce deuxième scénario, le régime cesserait d’être orienté par une idéologie islamiste et obéirait à des considérations de survie en optimisant la prise de décision vers une cohésion maximale de l’appareil coercitif.
3. Mutation vers un régime post-idéologique. On peut se demander, en effet, si l’islam dans sa version fondamentaliste continuera d’être un moteur authentique de l’action politique ou s’il se réduira, in fine, à un vernis, un langage administratif masquant un pouvoir tout entier fondé sur des réseaux de patronage, des clans rivaux et des situations de rente.
4. Émergence d’un régime néo-sultaniste. Le pouvoir iranien pourrait ici évoluer vers un sultanisme à dominante militaire et personnalisée, à travers lequel le guide suprême ne serait plus un chef religieux mais un arbitre patrimonial entre factions armées.
5. Consécration d’un régime polycentrique. La République islamique n’est plus unifiée et pourrait encore plus se fragmenter autour de pôles autonomes et concurrents (pasdaran, bassidjis, clergé, nationalistes, technocrates), chacun contrôlant un pan singulier de l’État.
6. Transformation en un régime de rente militaro-énergétique. Le pouvoir présent fonctionnant déjà en large part autour d’une économie de rente, les gardiens de la révolution pourraient chercher à approfondir leur contrôle des flux énergétiques, logistiques et douaniers en vue de renforcer leur assise.
7. Préservation d’un régime de mobilisation négative. Dans cet autre cas de figure, la République islamique survivrait non par l’adhésion du peuple mais par l’instrumentalisation de la peur dans ses rangs – peur du chaos, des ingérences étrangères, de la guerre civile.
8. Postulat d’un régime thermo-autoritaire. Cette idée est quant à elle plus pionnière et prend en considération les crises climatiques et hydriques qui s’accentueront inéluctablement dans un futur proche et pourraient inciter le régime à se recentrer sur une gestion par la force des ressources vitales du pays (eau, énergie).
9. Épuisement d’un régime post-révolutionnaire. Ne s’agit-il pas d’une prophétie auto-réalisée déjà, tant l’État iranien est en réalité accablé et gravite aujourd’hui autour d’élites dont la préoccupation essentielle est d’assurer leurs positions au sein du système existant plutôt que de réformer ce dernier ?
10. Installation d’un régime de souveraineté défensive. Selon cette ultime trajectoire, le régime se replierait tout entier sur son obsession de protection contre les dangers extérieurs – ceux représentés par les États-Unis et Israël notamment – en finissant par déterminer tous ses choix politiques à travers ce biais.
Il ne s’agit bien entendu que d’hypothèses, qu’il conviendra de soumettre à l’épreuve du temps et d’indicateurs et signaux de différentes sortes. Ce court essai de prospective a toutefois pour utilité de soulever des questionnements clés en matière d’anticipation stratégique, pour mieux penser les contours de ce futur Moyen-Orient et de cette grande stratégie iranienne.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter, spécialiste du Moyen-Orient












