En mobilisant la célèbre théorie de la paix élaborée par le sociologue norvégien Johan Galtung (1930-2024), plusieurs réflexions critiques sont susceptibles d’être formulées concernant le récent et difficile protocole d’accord signé par les États-Unis et l’Iran, autour notamment de la distinction clé entre paix négative et paix positive.
L’accord-cadre en question produit-il en effet une paix négative, au sens d’une fin durable des violences au Moyen-Orient et dans le Golfe, ou une paix positive, définie comme le règlement des causes plus structurelles du contentieux ? Johan Galtung relevait de son vivant que l’arrêt des hostilités armées ne constitue toujours qu’une première étape et que toute paix cohérente suppose une transformation durable des relations à la fois politiques, économiques, culturelles et symboliques entre des acteurs en conflit. Dans cet ordre d’idées, le protocole d’accord du mois de juin 2026 n’a mis qu’un terme éphémère à la confrontation entre l’Iran et ses ennemis, aucune des problématiques décisives au cœur du différend n’ayant été réglée dans les faits.
Considérons le dossier nucléaire. N’est-il pas la preuve la plus éclatante d’un accord servant au mieux à contenir la violence dans une logique de paix essentiellement négative ? Le report des négociations sine die indique clairement que le conflit est essentiellement suspendu et que son point de fixation demeure fondamentalement irrésolu. Or, comme le souligne aussi l’approche développée par Galtung, un conflit non réglé reste latent. Tant que des intérêts contradictoires relatifs aux ambitions nucléaires de la République islamique iranienne ne seront pas mis sur la table et négociés sérieusement, le risque d’un retour de la violence et d’une escalade militaire renouvelée au Moyen-Orient subsistera dans le temps.
Une autre question cruciale a été soulevée à travers ce protocole d’accord, à savoir celle d’une levée progressive des sanctions visant Téhéran et de ses effets sur la violence que l’Iran projette à la fois contre sa société, à l’intérieur de ses frontières, et dans toute la région. Galtung estimait que les dispositifs économiques qui restreignent l’accès à des ressources, au développement ou encore au secteur de la santé sont une forme de violence indirecte. Il faut donc espérer qu’une telle mesure, si elle se concrétise, puisse se traduire par un semblant de paix positive, quoique cette évolution soit très incertaine pour les raisons précédemment évoquées. Les discussions qui étaient prévues en Suisse en vue de finaliser l’accord ont en outre été ajournées.
Dans l’absolu, la confiance est loin d’avoir remplacé la logique de domination qui prévaut dans ce conflit et caractérise une relation irano-américaine fondée sur une asymétrie de pouvoir et la coercition depuis des décennies. Une paix positive supposerait l’existence d’interactions plus égalitaires ainsi qu’une mutation des rapports de force entre les deux parties, ce que la dernière guerre ne favorise évidemment pas. Les représentations hostiles entretenues par l’Iran comme par les États-Unis légitiment de part et d’autre la possibilité d’une reprise du conflit. De fait, la violence repose sur des discours, des idéologies, des visions qui la justifient, par la diabolisation de l’adversaire.
L’avenir du détroit d’Ormuz, fermé de façon arbitraire par l’Iran pendant de longues semaines, paraît quant à lui osciller entre disposition minimaliste à coopérer et équilibre précaire, entre interdépendance pacificatrice façonnée par la nécessité d’une gestion concertée des routes de l’énergie et maintien de pressions mutuelles. Johan Galtung soulignait à ce titre que seules les institutions multilatérales et les mécanismes coopératifs peuvent aider à tarir les causes plus substantielles des conflits, dans la mesure où ils permettent d’atteindre des gains partagés.
Se pose de surcroît la question de la reconstruction économique iranienne comme facteur de pacification. Là encore, il faudrait que le régime islamiste chiite soit plus disposé à répondre aux exigences fondamentales exprimées par sa population en matière de sécurité collective, de développement économique, d’ouverture politique et de dignité humaine. Or ce même régime ne se soucie aucunement de ces demandes pourtant anciennes et se tourne d’ores et déjà vers une répression tous azimuts de toute critique et de toute revendication post-conflictuelle.
Relevons que le protocole d’accord ne dit quasiment rien non plus au sujet des voisins de l’Iran, pourtant lourdement affectés par cette ultime crise. Peut-on raisonnablement espérer dans ces conditions l’avènement d’une paix positive, sans inclure l’ensemble des parties touchées par la spirale des hostilités mutuelles ? Les conflits moyen-orientaux sont aujourd’hui systémiques et leur résolution exige par conséquent l’incorporation diplomatique de l’ensemble des acteurs concernés, en particulier les autres puissances régionales – à commencer par Israël – ainsi que leurs alliés.
Notons enfin que les organes politico-sécuritaires iraniens ayant survécu à la conflagration ne sont pas compatibles avec une transformation réelle du conflit. Une paix positive nécessiterait, de fait, une adhésion large des parties et de tous ceux qui les représentent. Si certains pôles de pouvoir au sein de la République islamique continuent de concevoir l’affrontement armé avec le monde extérieur comme une ressource plus profitable, alors il ne faut pas vraiment compter sur un quelconque processus de paix.
En l’état, ce que l’on pourrait qualifier de manière plus pragmatique d’entente provisoire et par conséquent fragile entre Washington et Téhéran n’amorce pas une reconfiguration du régime de la violence qui prévaut à l’échelle régionale. Au mieux, ce récent protocole d’accord a permis un endiguement passager du conflit, sans paix véritable, car cette dernière impliquerait encore une fois une transformation plus tangible, sinon une abolition pure et simple, des dynamiques de fond reproduisant la violence.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter, spécialiste du Moyen-Orient












