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dans N°1117, Tech

Souveraineté et puissance de calcul : bâtir une Europe du HPC plutôt qu’un mythe symbolique

François GarcinParFrançois Garcin
15 juillet 2026
Souveraineté et puissance de calcul : bâtir une Europe du HPC plutôt qu’un mythe symbolique
Analyse

La souveraineté n’est pas un décor, c’est une architecture. Elle se construit dans la durée, par l’accumulation patiente de ressources, d’infrastructures et de compétences. Or, le centre de gravité de cette architecture s’est déplacé. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement dans les usines, les matières premières ou les réseaux physiques que se jouent les rapports de force, mais dans les profondeurs d’un univers technique encore mal compris : la puissance de calcul.

LA SOUVERAINETÉ COMME AUTONOMIE VITALE

La démonstration devient limpide lorsqu’on la rapporte à un enjeu vital. Lorsqu’un rein cesse de fonctionner et que la survie du patient est en jeu, la nationalité du donneur n’est pas un critère pertinent. Ce qui importe, c’est le rétablissement du fonctionnement. De la même manière, une nation n’est souveraine que si elle peut assurer le fonctionnement normal de ses infrastructures essentielles, et non si elle arbore des symboles rassurants.

Dans un monde où la moindre activité, économique, scientifique, diplomatique ou industrielle, repose sur des flux numériques, des réseaux électriques, des systèmes de traitement de données, la souveraineté moderne se définit par un ensemble de capacités : produire de l’énergie, sécuriser les réseaux, préserver l’intégrité des données, maîtriser les chaînes logicielles et surtout disposer d’une puissance de calcul suffisante pour rester dans la course technologique.

LE CALCUL HAUTE PERFORMANCE : LA CLÉ INVISIBLE DE LA PUISSANCE TECHNOLOGIQUE

À première vue, l’intelligence artificielle semble être la grande rupture du moment. On célèbre ses applications visibles : robots conversationnels, analyse d’image, médecine prédictive, optimisation logistique. Mais la véritable bataille se déroule loin des vitrines, elle a lieu dans les centres de calcul. Tout ce qui fait la valeur de l’intelligence artificielle (IA), vitesse, précision, personnalisation, efficacité, dépend directement de la puissance de calcul mobilisable.

Le High Performance Computing (calcul haute performance, HPC) n’est plus un luxe réservé aux grandes puissances, il en est devenu le cœur stratégique. C’est lui qui permet de modéliser des matériaux nouveaux, de simuler les effets climatiques, d’analyser des volumes de données gigantesques, d’entraîner des modèles de langage ou de renforcer les défenses cyber.

LA PROCHAINE GRANDE TRANSFORMATION DE NOTRE SOCIÉTÉ VIENDRA DE L’ESSOR DE LA PUISSANCE DE CALCUL HAUTE PERFORMANCE

La multitude de services ou d’applications qui ont émergé ces dernières années, avec moult publicité et communication, s’apparente presque à un MacGuffin. La vraie histoire de l’intelligence artificielle, c’est celle d’un alignement du financement de la recherche et du développement (R&D), de l’innovation et des projets des entreprises. La conquête de la souveraineté concerne tous les niveaux de la chaîne de valeur de la Tech, à commencer par la phase aval, celle de la rencontre entre l’énergie et le calcul. Et contrairement à ce que certains experts s’attachent à démontrer, nous sommes devant une « nouvelle frontière ».

L’un des principaux enjeux de souveraineté numérique est celui des infrastructures matérielles et logicielles pour bénéficier de la puissance de calcul et des services, permettant d’assurer notamment les besoins des entreprises en chiffrement ou d’inférence IA. Une évolution profonde se profile en matière de calcul, de computing en anglais, avec le passage du modèle actuel d’informatique centralisée (les grands hangars du Cloud, informatique dans les nuages, des hyperscalers) à un modèle d’informatique décentralisée et distribuée avec des centres de données de HPC. La puissance de calcul va se miniaturiser, devenir plus pilotable, plus flexible, modulaire et urbanisée.

C’est ce constat qui a fait émerger ce que certains nomment aujourd’hui le « G7 du calcul » : la Silicon Valley, le Texas et la Virginie aux États-Unis, véritables bassins énergético-numériques ; la Chine du Sud, Pékin et Tokyo en Asie ; l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Moyen-Orient. Ces régions n’ont pas seulement développé des centres de données : elles ont compris que la puissance de calcul conditionne leur position dans le monde, et elles investissent en conséquence.

Le Texas, membre du « G7 du calcul », est un exemple emblématique de la pertinence de cette transition. Contrairement à la croyance majoritaire, la Tech américaine n’a pas quitté la Silicon Valley pour le Texas pour des raisons fiscales, mais parce que l’État a substitué sa dépendance aux batteries classiques et polluantes aux batteries numériques de calcul, dédiées au minage de Bitcoin puis au stockage de données. Le Texas a ainsi entamé un processus de réduction du coût d’accès à la puissance et à la vitesse de calcul, qui a joué un rôle majeur dans son attractivité et désormais dans sa compétitivité.

L’Europe en est pour l’instant complètement absente, comme elle l’est des infrastructures matérielles et logicielles, en tout cas à l’échelle de ses ambitions économiques. Combler ce retard exigera des compétences technologiques, du savoir-faire et par extension des investissements financiers majeurs.

Pour devenir compétitives, la France et l’Europe doivent s’emparer d’un enjeu clé, le coût du calcul, encore très élevé. L’avantage de partir avec un retard, c’est que la voie a déjà été tracée par ses concurrents. Il existe en effet plusieurs manières de réduire rapidement ce coût, dont celle développée pour l’activité de minage de Bitcoins. La blockchain(chaîne de blocs) Bitcoin, premier protocole mondial unifié, est aujourd’hui le système informatique coordonné le plus puissant au monde avec une puissance distribuée de 35 gigawatts. Il s’est construit sur une transition technologique majeure : celle des GPU (Graphics Processing Units) vers les ASIC (Application-Specific Integrated Circuits). Là où les premiers sont des puces polyvalentes conçues pour répondre à une grande variété d’usages, les seconds peuvent être entièrement dédiés à une tâche unique, en l’occurrence, le calcul cryptographique propre au Bitcoin. Cette spécialisation se traduit par des gains de performance fondamentaux.

Face à ces stratégies, l’Europe avance à un rythme plus lent, avec des ambitions fragmentées. Or la temporalité du calcul n’est pas celle des procédures administratives : elle est celle d’une course mondiale qui ne laisse place qu’aux acteurs les plus rapides.

LA FRANCE : UNE ÉNERGIE EXCÉDENTAIRE ET UN TRÉSOR INTELLECTUEL

La France possède, sur la carte mouvante de la puissance numérique, deux atouts que peu de nations peuvent revendiquer simultanément : une énergie abondante et décarbonée, et un vivier intellectuel d’une densité rare. Ces deux forces, longtemps considérées séparément, forment aujourd’hui une combinaison stratégique qui pourrait replacer le pays au cœur de la course mondiale au calcul intensif.

L’énergie est la première de ces forces. Les bilans prévisionnels de RTE montrent qu’à l’horizon 2030, la France pourrait continuer de produire plus d’électricité qu’elle n’en consomme, une situation devenue exceptionnelle à l’heure où l’énergie, partout ailleurs, se renchérit, se raréfie ou se (géo)politise. Cette abondance, que beaucoup perçoivent encore comme un simple paramètre logistique, constitue en réalité un socle déterminant : la puissance de calcul n’est rien d’autre qu’une transformation hautement organisée de l’énergie en opérations mathématiques. Là où l’électricité est disponible, prévisible et décarbonée, le calcul peut devenir non seulement massif mais aussi compétitif. Convertir cet excédent en supercalculateurs, en centres d’entraînement pour l’IA, en plateformes de simulation scientifique, n’est pas une intuition audacieuse : c’est une stratégie rationnelle, presque naturelle, qu’il suffit de mettre en œuvre.

À cet avantage matériel s’ajoute un avantage humain qui, lui, ne s’improvise pas. La France forme depuis des décennies des esprits extraordinairement bien armés pour les défis numériques contemporains. Les classes préparatoires, avec leur culte de la rigueur, les grandes écoles, avec leur tradition de modélisation, et les laboratoires publics, avec leur savoir-faire algorithmique, ont façonné des générations de mathématiciens, d’ingénieurs et d’informaticiens dont la réputation dépasse largement les frontières. Dans les équipes de recherche d’Amérique du Nord, de Londres ou de Singapour, les noms français sont partout. Ils portent la marque d’une formation exigeante, presque ascétique, où l’on apprend à manipuler des abstractions complexes, à concevoir des architectures logicielles fines, à optimiser des systèmes capables de supporter des millions d’opérations par seconde.

Pourtant, cette excellence s’exporte plus qu’elle ne s’installe. Beaucoup de talents quittent le pays non par désamour mais par manque d’infrastructures adaptées à leurs ambitions. Un chercheur en modélisation climatique, un ingénieur en IA ou un physicien des matériaux n’ont pas seulement besoin de financements ou de reconnaissance : ils ont besoin de machines puissantes, disponibles, fiables, capables de soutenir des calculs colossaux. Là où la puissance de calcul existe, les talents affluent ; là où elle manque, ils s’éloignent. Le HPC, en ce sens, n’est pas qu’une technologie : c’est un paysage, un horizon d’opportunités, un écosystème qui peut redonner à la France ce qu’elle a longtemps laissé filer.

C’est là que réside la véritable promesse du HPC français. Il ne s’agit pas simplement d’installer des supercalculateurs sur un territoire, mais de créer un environnement intellectuel où les chercheurs peuvent poser des questions plus ambitieuses, où les ingénieurs peuvent concevoir des modèles plus audacieux, où les entreprises peuvent expérimenter des innovations qui seraient impossibles ailleurs. Le HPC est une infrastructure, mais il est aussi une condition psychologique : celle de se sentir autorisé à viser plus haut, parce que les outils suivent.

En réunissant une énergie abondante et un capital humain exceptionnel, la France dispose de la matière première d’une renaissance technologique. Il reste à transformer cette potentialité en stratégie, et cette stratégie en réalité opérationnelle. Car un pays capable d’offrir à ses talents des infrastructures de calcul à la hauteur de leur créativité devient non seulement plus compétitif, mais irrésistiblement attractif.

LE HPC COMME COLONNE VERTÉBRALE D’UNE NOUVELLE FILIÈRE INDUSTRIELLE

Imaginer une filière HPC consiste d’abord à renverser un malentendu. Le calcul intensif ne se résume pas à l’installation de centres de données sur des parcelles de terrain : il n’est pas cette accumulation de boîtes anonymes que l’on voit fleurir en périphérie des villes. Le HPC est un organisme complexe, un tissu vivant qui n’existe que si l’ensemble de ses organes fonctionnent de concert. Il demande une ingénierie électrique robuste, capable d’absorber des pics de puissance et d’assurer une continuité absolue ; il exige des architectures matérielles de pointe, où chaque composant doit atteindre des performances extrêmes ; il requiert des réseaux capables de transporter des torrents de données à des vitesses vertigineuses ; il appelle des systèmes de refroidissement sophistiqués qui transforment la chaleur résiduelle et la valorisent ; il dépend enfin de logiciels spécialisés et de travaux de recherche qui donnent à ces machines une utilité réelle.

Lorsque cette chaîne se met en place, elle devient bien plus qu’un simple ensemble d’infrastructures : elle devient une filière industrielle à part entière, une sorte de système circulatoire traversant toutes les strates de l’économie. La santé, par exemple, ne peut plus avancer sans modèles de simulation médicale ou génomique. La finance s’appuie sur des capacités de calcul gigantesques pour évaluer les risques ou optimiser les marchés. La défense dépend du HPC pour anticiper les comportements adverses, déceler les anomalies, modéliser les environnements opérationnels. L’énergie elle-même, paradoxalement, ne peut se réinventer sans le calcul intensif qui permet de comprendre les réseaux, les flux, les transitions. Jusqu’à l’industrie lourde, qui modernise ses chaînes de production en simulant des comportements de matériaux impossibles à explorer autrement.

En structurant cette filière, la France peut également rééquilibrer son territoire. Les zones rurales, souvent cantonnées à des fonctions agricoles ou énergétiques, peuvent devenir les hôtes privilégiés des infrastructures les plus gourmandes en espace et en puissance électrique. Ces territoires disposent souvent de foncier disponible et d’une proximité naturelle avec les ressources énergétiques ; ils pourraient devenir les terres d’accueil d’unités de calcul vastes, silencieuses, capables de créer des emplois qualifiés qui stabilisent l’économie locale. Les villes moyennes, quant à elles, peuvent prendre le rôle de nœuds techniques : lieux où se concentrent les équipes d’exploitation, les centres de maintenance avancée, les écoles d’ingénieurs et les laboratoires appliqués. Elles deviennent des carrefours de compétences, reliés aux grandes infrastructures mais dotés d’une identité propre.

Enfin, les métropoles, déjà riches en talents, en laboratoires de pointe, en universités et en entreprises technologiques, peuvent assumer la fonction de centres nerveux de cette filière. Elles concentrent la recherche, la formation, la conception logicielle, les start-up spécialisées dans l’optimisation, la cybersécurité ou l’entraînement des modèles d’IA. Dans ce triptyque, ruralité énergétique, technopoles intermédiaires, métropoles intellectuelles, se dessine une géographie nouvelle du calcul, où chaque territoire contribue selon sa nature et ses ressources.

Ainsi conçu, le HPC n’est pas seulement un outil technologique : c’est un facteur d’équilibre national, un véhicule d’aménagement du territoire, une chance d’unir des régions que l’on croyait éloignées. Il devient un moteur de souveraineté non seulement parce qu’il protège l’État des dépendances extérieures, mais parce qu’il redonne cohérence à l’ensemble du pays. Une filière de calcul intensif, en France, ne servirait pas uniquement à entraîner des modèles de langage ou à simuler des molécules, elle servirait à retisser les liens entre des économies locales, des bassins d’emploi et des ambitions collectives qui, jusqu’ici, évoluaient en parallèle plutôt qu’en réseau.

UNE CULTURE STRATÉGIQUE DU RISQUE À RECONQUÉRIR

Pourtant, aucune infrastructure ne suffira sans une culture stratégique du risque. Joseph Schumpeter rappelait que l’entrepreneur est celui qui « brise la routine » et invente des combinaisons nouvelles. L’histoire française regorge de figures visionnaires, Ferdinand de Lesseps ou encore Jean-Luc Lagardère, qui ont compris que la puissance se construit dans l’audace, pas dans la gestion du présent.

L’enjeu aujourd’hui est le même : anticiper plutôt qu’attendre, bâtir plutôt que réparer.

INVESTIR DANS LES FONDATIONS PLUTÔT QUE DANS LES SYMBOLES

Soutenir des champions comme Mistral est nécessaire, mais la souveraineté ne se gagne pas dans les usages : elle se construit dans les fondations. Ce sont l’énergie, le calcul, le matériel, les infrastructures, les talents et la capacité à assembler ces éléments dans une vision cohérente qui feront la différence.

Bernanos parlait de « la tradition française de la Liberté ». Cette liberté, appliquée au numérique, devient la capacité à choisir notre destin technologique plutôt que de le subir.

La France possède l’énergie, les talents, les institutions, la culture scientifique. Il lui reste à activer ces ressources pour transformer une potentialité en puissance.

La souveraineté n’est pas un slogan : c’est une construction patiente, exigeante et stratégique.

François GARCIN,
Président d’Argenthal

 

François Garcin

François Garcin est un entrepreneur chevronné du Private Equity, fort de plus de 20 ans d'expérience dans les actifs alternatifs, la banque d'investissement et la banque privée. Il a fondé et développé le Groupe Argenthal (150 M€ de valorisation), réalisant +3 Md€ de transactions en une décennie. Il dispose d'un réseau mondial étendu regroupant investisseurs institutionnels, family offices et fonds souverains aux États-Unis, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie. Il dirige les opérations Europe & Moyen-Orient de MARA Holdings (NASDAQ : MARA), l'une des plus grandes sociétés cotées au monde dans le domaine des infrastructures digitales / minage de bitcoins. Il développe des partenariats dans le secteur de l'énergie et des infrastructures HPC (High performance Computing) & IA à travers l'Europe, le Moyen-Orient et l'Amérique latine. François Garcin a réalisé la prise de participation majoritaire d'Exaion par MARA Holdings, filiale de calcul haute performance d'EDF, pour 168 M$ (+ option d'achat de 127 M$) en février 2026. Il a développé +4,5 GW de capacité énergétique au Brésil, dans les pays du Golfe et en Europe, en partenariat avec des ministères de l'Énergie et des opérateurs de réseaux nationaux (mix solaire, éolien, hydraulique et nucléaire).

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