Le cloud a transformé l’économie mondiale en machine à productivité. Mais la vraie question n’est pas technologique : c’est de savoir si nos pays sont capables d’organiser collectivement une filière industrielle sans attendre que l’État le fasse à leur place et de le faire avec une ambition offensive, pas défensive.
Ce qu’est réellement le cloud : une industrie à part entière
• Couches d’infrastructure physique, virtualisation et operating systems
• Automatisation du commissionnement, du déploiement et de la facturation
• Gestion des identités, des objets connectés, de la cybersécurité
• Orchestration du calcul (compute), du stockage (storage) et des transactions
• Administration multiniveaux pour des profils métiers différents
déterminera notre rang de puissance dans les décennies à venir. La facture numérique du pays, le coût net d’import des services numériques, continue de s’alourdir pendant que notre autonomie stratégique s’érode silencieusement.
L’IA REBAT LES CARTES ET CRÉE NOTRE FENÊTRE D’OPPORTUNITÉ
Paradoxalement, l’avènement de l’intelligence artificielle simplifie notre tâche. L’IA opère un bouleversement radical : l’infrastructure redevient fondamentale, le code devient une commodité. Pendant vingt ans, les géants américains ont patiemment assemblé des couches logicielles pour abaisser les coûts d’ingénierie. L’IA dynamite cet édifice. Capable de générer et mobiliser des interfaces ad hoc, elle court-circuite les systèmes complexes traditionnels. Le cloud tel que nous le connaissions subit un désassemblage violent.
Cette disruption est notre opportunité. Il ne s’agit plus de rattraper un retard sur le cloud mythique d’hier, mais de définir les infrastructures numériques de demain, sur un terrain où les règles ne sont pas encore fixées.
Les nouvelles briques structurantes
Le bon cadre d’analyse n’est plus « le cloud » comme objet, mais un couple infrastructure numérique/intelligence artificielle décliné en briques maîtrisables (cf. tableau 1).
REDÉFINIR LA SOUVERAINETÉ ET CONCENTRER LES EFFORTS SUR L’ESSENTIEL
Nous avons confondu les souverainetés et nous nous sommes épuisés à vouloir tout couvrir simultanément. Il est temps d’établir une hiérarchie claire (cf. tableau 2).
Former des armées d’intégrateurs certifiés de technologies américaines ne suffit pas. C’est la souveraineté technologique qui conditionne la captation de valeur ajoutée et c’est sur elle que doit se concentrer l’effort collectif.
Comme dans l’aéronautique, le taux de composants maîtrisés par l’écosystème de sous-traitance importe autant que l’assembleur final. La souveraineté technologique est un bien d’écosystème, pas d’entreprise.
UNE CONSTELLATION INDUSTRIELLE SANS ÉTAT
L’État donne l’objectif, achète des capacités, impose un cadre réglementaire mais ne pilote pas. Il soutient et permet une empreinte domestique aidant à asseoir le modèle d’innovation.
L’infrastructure est financée comme telle, par des fonds d’infrastructure, assise sur des préachats de consommateurs principaux dont l’État, les hyperscalers français et l’écosystème technologique.
L’écosystème de 300 à 500 start-up, TPE, PME est mobilisé pour fournir des composants essentiels. Un effort d’organisation et de structuration du secteur est produit par la filière pour ressembler à l’aéronautique ou à la filière de la maroquinerie.
L’objectif final mobilise, l’État donne l’impulsion, et l’écosystème s’organise seul dans une émulation permettant à la fois compétition, innovation et coopération.
TROIS PARIS OFFENSIFS – PAS DÉFENSIFS
L’idée pour refuser notre déclassement est souvent de faire des paris de niche afin de survivre un peu. Ainsi promeut-on le green IT, les standards très élevés d’infrastructure qui créent des niches mais ne créent pas de dimension internationale.
La bonne question n’est pas seulement : « Quel produit cloud pouvons-nous construire ? ». Mais surtout sur quels segments et par quelles distributions pouvons-nous imposer nos standards, chez nous mais aussi à l’international ?
Trois paris méritent d’être poursuivis :
• Pari 1 : la convergence télécoms, edge cloud, IA autour de l’agentique personnelle ou d’entreprise.
• Pari 2 : les infrastructures de données avec une logique d’accès aux données décentralisées pour produire les modèles d’IA spécialisés dont nos secteurs économiques ont besoin.
• Pari 3 : il y a un marché international pour des technologies résilientes à la dépendance américaine ou chinoise.
COMMENT FINANCER ?
À titre de comparaison : AWS investit environ 60 milliards de dollars par an. Nous ciblons 25 à 30 % du marché européen, pas la domination mondiale. 130 milliards d’euros sur dix ans est un ordre de grandeur cohérent avec cet objectif.
La logique de financement doit suivre directement le modèle industriel : pas de grande enveloppe budgétaire centralisée qui crée des rentes et des dépendances politiques. Un financement distribué, adossé à des revenus futurs réels.
Les nœuds d’infrastructure doivent être financés comme des infrastructures par de la dette adossée à des engagements d’usage de grands donneurs d’ordre.
L’écosystème technologique est financé pour assumer sa montée en charge liée à l’accroissement des parts de marché.
LA RÉGLEMENTATION : INTELLIGENTE, PAS PROTECTIONNISTE
L’erreur à éviter est de créer une forteresse qui produit des solutions médiocres mais protégées. La bonne approche est progressive et réversible (cf. tableau 3).
LA TRANSFORMATION CULTURELLE : LE VRAI DIFFÉRENCIATEUR
Inverser le signal de carrière
Un ingénieur brillant de Polytechnique ou de l’École normale supérieure a aujourd’hui trois trajectoires de prestige socialement reconnues : conseil de stratégie, finance, ou GAFAM. Travailler sur une infrastructure industrielle nationale, même techniquement stimulante, est perçu comme un choix de renoncement. Ce n’est pas une question de salaire : c’est une question de récit.
La rupture nécessaire : passer trois ans à construire cette infrastructure souveraine doit être aussi lisible dans un CV international qu’un passage chez Stripe ou Netflix. Cela ne se décrète pas, cela se construit par la qualité des projets, la visibilité internationale des publications techniques et la participation à des standards ouverts internationaux. Cela se construit par la mise en avant de défis technologiques, de produits dès à présent mis sur le marché par les entreprises françaises.
Il faut un récit du prestige qui ne soit pas centré sur la participation à la technologie américaine.

Modifier les critères d’achat des DSI
Les directions des systèmes d’information (DSI) des grands comptes français n’achètent pas souverain non pas par manque de patriotisme, mais parce qu’ils sont évalués sur leur budget, leur uptime et leur time-to-market, pas sur la souveraineté. Tant qu’aucun indicateur clé de performance (KPI) interne ne valorise le choix souverain, les discours politiques resteront sans effet. La transformation culturelle réelle ne passe pas par des incantations à la souveraineté. Elle passe par la modification des critères d’évaluation des directions informatiques.
Mais ceci ne suffit pas, il faut valoriser l’investissement dans les plans B, afin que ceux-ci constituent la première montée en puissance des solutions de cloud souverain.
UN HORIZON DE DIX ANS
Annoncer un délai de cinq ans pour rattraper vingt ans de retard est contre-productif : cela nuit à la crédibilité dès les premiers résultats manqués.
Il faut par ailleurs refuser la tentation de la logique d’État industriel du XXe siècle : grands projets publics, opérateurs nationaux, protection réglementaire. Cette logique peut fonctionner partiellement mais compte tenu des autres défis de l’État français elle ne peut pas absorber toute la politique d’innovation.
La leçon centrale est celle-ci : substituer la confiance dans les mécanismes et dans l’écosystème technologique à la confiance exclusive dans l’État et les institutions de gouvernement.
Ce plan est réalisable techniquement et financièrement. Les acteurs existent. Les 130 milliards d’euros sont mobilisables. La fenêtre ouverte par la disruption de l’IA est réelle.
Le seul vrai risque n’est ni technologique ni financier. C’est de ne pas commencer ou de commencer avec le mauvais modèle institutionnel et de perdre cinq ans à le réformer.
Valentin PRZYLUSKI,
Président d’Agadatahub



















