La souveraineté numérique s’est imposée comme un enjeu stratégique majeur pour les États européens. Elle recouvre la maîtrise des infrastructures, le contrôle des données et l’autonomie industrielle face aux grandes puissances technologiques. Pourtant, une dimension essentielle demeure encore insuffisamment abordée : celle de la souveraineté des compétences.
Pendant longtemps, les politiques publiques ont envisagé la formation au numérique comme une réponse à la fracture d’accès aux technologies. Des initiatives comme le plan « Informatique pour tous » ou les politiques d’inclusion numérique ont permis d’élargir l’accès aux outils et aux services en ligne. Cette dynamique se prolonge aujourd’hui dans des programmes structurants tels que le Digital Education Action Plan de l’Union européenne 1.
L’irruption de l’intelligence artificielle, et en particulier des systèmes génératifs, transforme profondément cette perspective. Il ne s’agit plus seulement de savoir utiliser des outils numériques, mais d’apprendre à interagir avec des systèmes capables de produire du contenu, d’assister la décision et de transformer les activités intellectuelles. La formation devient ainsi un enjeu de souveraineté démocratique : une société qui ne comprend pas ces technologies risque de déléguer progressivement sa capacité d’analyse, de production du savoir et, à terme, de décision collective.
UN SOCLE NUMÉRIQUE NÉCESSAIRE MAIS DÉSORMAIS INSUFFISANT
Depuis trois décennies, la France et l’Union européenne ont investi massivement dans la diffusion des compétences numériques de base. Les cadres élaborés par la Commission européenne, notamment DGComp, ainsi que les travaux de l’OCDE sur les compétences du XXIe siècle ont contribué à structurer ces politiques éducatives 2.
Cependant, ces stratégies ont souvent privilégié la maîtrise des outils plutôt que la compréhension des systèmes qui les sous-tendent 3. Cette dissociation crée une vulnérabilité stratégique, favorisant la dépendance aux plateformes technologiques et limitant l’autonomie intellectuelle des citoyens comme des organisations 4.
L’expérience des réseaux sociaux a déjà illustré cette fragilité. Les mécanismes de recommandation algorithmique ont contribué à la polarisation du débat public et à la diffusion massive de contenus trompeurs 5. L’intelligence artificielle générative amplifie aujourd’hui ces défis en modifiant non seulement la circulation de l’information, mais sa production elle-même.
L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : UNE TECHNOLOGIE STRUCTURANTE POUR LES DÉMOCRATIES
L’intelligence artificielle constitue une révolution technologique comparable à l’imprimerie ou à l’électricité 6. Les analyses de l’OCDE montrent qu’elle redéfinit la nature du travail intellectuel et transforme les systèmes éducatifs 7.
Les systèmes d’IA sont désormais capables de produire des contenus complexes, d’analyser des données massives ou d’assister la décision publique. Cette transformation soulève trois enjeux majeurs pour les sociétés démocratiques : l’automatisation de la production intellectuelle, la transformation de la décision humaine et la recomposition des compétences professionnelles 8.
Dans chacun de ces domaines, l’absence de maîtrise collective des technologies peut fragiliser la responsabilité démocratique et accentuer les dépendances stratégiques. Elle peut également modifier en profondeur la relation entre citoyens, savoir et institutions, en redéfinissant les conditions de production et de validation de l’information publique.
FORMER À L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : UN IMPÉRATIF CIVIQUE ET STRATÉGIQUE
Former à l’intelligence artificielle ne signifie pas former l’ensemble de la population à la programmation. Il s’agit de construire une architecture cohérente de compétences.
Un premier niveau concerne la culture générale de l’IA. Les citoyens doivent comprendre les principes, les limites et les biais de ces systèmes. L’UNESCO souligne que cette compréhension constitue une condition essentielle pour préserver la vitalité démocratique et garantir une participation éclairée au débat public 9.
Un second niveau concerne la littératie d’usage critique. Les professionnels doivent être capables d’évaluer la fiabilité des résultats produits par l’IA, de comprendre les mécanismes de biais algorithmique et d’identifier les situations dans lesquelles l’automatisation introduit des risques opérationnels ou éthiques 10.
Un troisième niveau concerne la transformation organisationnelle. Les cadres publics et privés doivent être capables de repenser les processus de travail, d’organiser la coopération entre humains et systèmes automatisés et d’instaurer des dispositifs de supervision garantissant la responsabilité humaine dans la prise de décision.
Enfin, un quatrième niveau concerne l’expertise scientifique et technique. Le rapport Villani soulignait déjà la nécessité de renforcer massivement les formations spécialisées afin de soutenir la souveraineté technologique française et européenne 11.
DES BASES SOLIDES MAIS ENCORE FRAGMENTÉES
La France et l’Europe disposent déjà d’initiatives structurantes. Les instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle (3IA) ont pour vocation de structurer la recherche nationale. La Stratégie française pour l’IA, intégrée au plan France 2030, vise à renforcer l’innovation dans des secteurs stratégiques. Les programmes européens tels que le Digital Education Action Plan, l’European Skills Agenda ou Digital Europe constituent également des cadres essentiels.
Cependant, ces initiatives demeurent fragmentées et insuffisamment articulées autour d’un objectif global de souveraineté cognitive. Elles restent majoritairement centrées sur la compétitivité économique, alors que les enjeux démocratiques et sociétaux nécessitent une approche plus transversale.
RECONQUÉRIR LA SOUVERAINETÉ DÉMOCRATIQUE PAR LA COMPÉTENCE
Les grandes transformations technologiques redéfinissent historiquement les rapports de puissance entre les nations. L’intelligence artificielle inaugure une nouvelle phase de cette dynamique en touchant directement à la production du savoir, à la formation de l’opinion publique et aux processus de décision collective.
Une société qui délègue ses capacités cognitives à des systèmes qu’elle ne comprend pas s’expose à une dépendance stratégique durable. Cette dépendance peut fragiliser l’autonomie politique, affaiblir la qualité du débat démocratique et limiter la capacité des institutions à exercer pleinement leur rôle.
La formation constitue donc un levier stratégique majeur. Elle conditionne la capacité d’une nation à préserver son autonomie intellectuelle, à développer ses capacités d’innovation et à maintenir la vitalité de ses institutions démocratiques.
POUR UNE STRATÉGIE NATIONALE DE SOUVERAINETÉ COGNITIVE : UNE ACTION PUBLIQUE STRUCTURÉE DANS LE TEMPS
La reconquête de la souveraineté cognitive suppose une politique publique cohérente, articulée autour d’objectifs progressifs et complémentaires.
À court terme : organiser la montée en compétence collective
La première priorité consiste à intégrer rapidement la formation à l’intelligence artificielle dans les dispositifs éducatifs et professionnels existants. Le système scolaire pourrait introduire progressivement un socle de culture générale de l’IA dans l’enseignement secondaire et supérieur, en associant compréhension technique, analyse critique et réflexion éthique.
La formation continue doit devenir un levier central de cette transformation. Les dispositifs existants, notamment le Compte personnel de formation, pourraient être orientés vers la certification de compétences liées à l’usage critique et professionnel de l’IA. Cette orientation nécessiterait la mise en place de référentiels nationaux de compétences et de mécanismes d’évaluation adaptés.
Une attention particulière devrait être portée aux métiers dont l’évolution conditionne directement la qualité du fonctionnement démocratique : enseignants, journalistes, professions juridiques, personnels de santé, agents publics et cadres dirigeants.
Parallèlement, l’État pourrait développer des programmes de sensibilisation grand public afin de renforcer la compréhension collective des enjeux liés à l’IA, à l’image des politiques de culture scientifique menées au cours du XXe siècle.
Mais qui forme les formateurs ? Combien d’ordinateurs MO5 du plan « Informatique pour tous » sont restés dans leurs cartons faute de formation des enseignants à ce nouvel outil informatique ? L’Éducation nationale est le pilier de la formation civique et démocratique de notre société et il est indispensable de commencer par former ses enseignants à l’IA pour qu’eux-mêmes puissent accompagner leurs élèves, futurs citoyens, dans cette découverte.
À moyen terme : structurer un écosystème national de formation et d’innovation
À l’horizon de plusieurs années, la France pourrait structurer un véritable écosystème national de formation à l’intelligence artificielle, fondé sur une articulation renforcée entre recherche, enseignement supérieur et innovation industrielle. Cette stratégie pourrait s’appuyer sur le renforcement des instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle, sur le développement de formations hybrides associant sciences, sciences sociales et gouvernance publique, ainsi que sur la création de parcours professionnels favorisant la circulation des compétences entre secteur public, monde académique et entreprises innovantes.
La formation des décideurs publics doit devenir un axe stratégique central. L’intégration systématique des enjeux de l’IA dans la formation des hauts fonctionnaires, des parlementaires et des autorités de régulation permettrait de renforcer la capacité de l’État à anticiper les transformations technologiques et à élaborer des politiques publiques adaptées.
Cette structuration pourrait également inclure la création de centres d’expertise nationaux chargés de produire des ressources pédagogiques, de mutualiser les bonnes pratiques et d’accompagner les organisations publiques dans l’intégration de l’IA.
À long terme : construire une souveraineté cognitive européenne
À plus long terme, la transformation induite par l’intelligence artificielle dépasse les capacités d’action nationales et appelle une coordination européenne renforcée.
L’Union européenne pourrait développer une stratégie commune des compétences en intelligence artificielle en articulant plus étroitement ses politiques éducatives, industrielles et technologiques. Une telle stratégie pourrait favoriser la création de programmes européens de formation avancée, renforcer la mobilité des talents et soutenir l’émergence d’un écosystème scientifique et industriel intégré.
Cette dynamique contribuerait à réduire les dépendances technologiques, à consolider la capacité d’innovation européenne et à affirmer un modèle d’intelligence artificielle conciliant innovation économique, protection des droits fondamentaux et vitalité démocratique.
Former à l’intelligence artificielle ne relève pas seulement d’une politique d’adaptation économique. Il s’agit d’un projet politique structurant. La souveraineté numérique ne pourra être pleinement reconquise que si elle s’accompagne d’une souveraineté des compétences.
Dans un monde où l’intelligence artificielle devient une infrastructure cognitive globale, la formation apparaît comme l’un des instruments les plus déterminants de l’autonomie stratégique et démocratique des nations. Rater ce virage serait non seulement une faute mais un danger pour nos valeurs et nos sociétés.
Romain LERALLUT, Ancien directeur du Criteo AI Lab
- Commission européenne, Digital Education Action Plan 2021-2027, Bruxelles, 2020 ↩
- OCDE, The Future of Education and Skills 2030, OCDE, 2018 ↩
- Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 1958 ↩
- Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs, 2019 ↩
- Eli Pariser, The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You, Penguin Press, 2011 ↩
- Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, The Second Machine Age: Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies, W.W. Norton & Company, 2014 ↩
- OCDE, AI and the Future of Skills, Volume 1: Capabilities and Assessments, OCDE, 2021 ↩
- Bernard Stiegler, La société automatique. 1. L’avenir du travail, Fayard, 2015 ↩
- UNESCO, AI and Education: Guidance for Policy-Makers, UNESCO, 2021 ↩
- Kate Crawford, Atlas of AI: Power, Politics, and the Planetary Costs of Artificial Intelligence, Yale University Press, 2021 ↩
- Cédric Villani, Donner un sens à l’intelligence artificielle. Pour une stratégie nationale et européenne, Rapport au Premier ministre, 2018 ↩



















