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dans N°1117

Conflit, technologie et innovation : au-delà des armes, transformer la société

Emilie BonnefoyParEmilie Bonnefoy
2 septembre 2026
Conflit, technologie et innovation : au-delà des armes, transformer la société
Analyse

Si la guerre a toujours été un moteur d’innovation, les conflits modernes, sous l’effet de la révolution numérique, en ont transformé la nature. Pour appréhender ces changements et la conflictualité dans toute sa complexité, il convient de passer d’un enchaînement séquencé « paix-crise-guerre » à un triptyque « compétition-contestation-affrontement » exprimant trois situations intriquées, superposées ou contiguës. Comment innove-t-on à l’ère des conflits hybrides ?

GUERRE HYBRIDE ET INNOVATION

Les conflits hybrides se caractérisent par l’usage de moyens militaires réguliers et non conventionnels (propagande, désinformation). Ces attaques « sous le seuil » du conflit ouvert brouillent les pistes et créent la confusion dans la lecture des incidents : survol de drones, opérations d’ingérence numérique, actions de leurage.

Pour produire des effets, les compétiteurs ou adversaires doivent innover en cassant les schémas traditionnels ; les boucles d’innovation sont ultra-rapides, décloisonnent l’utilisation des technologies de pointe et des innovations en sciences humaines et sociales et intègrent toutes les composantes de la société civile dans une logique bottom-up. Du citoyen ukrainien mobilisé au service de la protection de son pays à la société privée innovante qui accepte de réorienter sa production, l’action efficiente sur le champ de bataille appartient aux plus agiles.

MODIFICATION PROFONDE DU TISSU INDUSTRIEL

Le 5 février 2025, SpaceX désactive les terminaux Starlink illégalement utilisés par la Russie pour piloter et coordonner les opérations de drones en Ukraine. Cette décision a temporairement paralysé plusieurs unités russes privées de communications fiables en zone de combat.

Utilisée quotidiennement en Ukraine, l’IA irrigue désormais les systèmes d’armes et a abouti grâce à l’usage combiné des drones à une transparence du champ de bataille.

C’est aussi valable dans l’arrière-cour des conflits ouverts pour piloter les attaques sous le seuil dans le champ cybernétique ou éclairer le commandement.

« Loin des champs de bataille se joue une compétition industrielle et technologique qui transforme en profondeur les complexes militaro-industriels, et, au premier rang d’entre eux, celui des États-Unis, dénoncé en son temps par le président Dwight David Eisenhower (1890-1969). La « defense tech » mobilise les grands groupes mais aussi des acteurs émergents comme Anduril ou Palantir » 1.

Dirigées par des entrepreneurs emblématiques, souvent animés d’une intention qui dépasse la simple innovation, ces structures façonnent les modalités de l’usage des nouvelles technologies au service d’un projet politique comme « rebooter l’arsenal démocratique » 2.

Initialement orientée vers la lutte contre le terrorisme et utilisée pour traiter via l’IA les données générées par la flotte de drones ukrainien afin de proposer des solutions de tir en quasi-temps réel, la plateforme Foundry de Palantir offre également des capacités d’analyse de données hétérogènes désormais appliquées à la lutte contre l’immigration illégale aux États-Unis 3.

L’innovation s’organise également sur le terrain. Pour résister aux assauts russes, l’Ukraine veut produire 40 000 drones intercepteurs par mois, et pour y arriver Kiev a lancé un programme à destination des entreprises de défense : pour chaque drone russe détruit par leur technologie, les industriels sont rétribués à hauteur de 20 000 dollars 4.

Le levier pour stimuler l’innovation de garage ou venant d’acteurs du monde civil ? L’instinct de survie, l’audace, la créativité et la culture de l’esprit de défense.

QUEL RÔLE POUR LES ACTEURS EUROPÉENS ?

« Si l’Europe veut éviter la guerre, elle doit se préparer à la guerre ».

Que s’est-il passé depuis cette déclaration prononcée il y a presque un an par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen alors en visite à Copenhague 5 ?

L’analyse de ces cas d’innovations accélérées, propulsées par des situations de crise, montre que leur réussite est conditionnée par trois facteurs : des investissements de long terme dans la défense totale d’une part, une prise de conscience par la population et ses dirigeants d’un risque périlleux de conflit d’autre part, et enfin un écosystème d’innovation.

Ces critères sont-ils réunis en Europe ?

Certains pays européens, en raison de leur proximité géographique avec la Russie, se sont mobilisés dès 2014 pour renforcer leur défense. Début 2017, la Finlande crée un Centre d’excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides articulant recherche, opérations et partage d’informations entre l’Union européenne et l’OTAN. Cette structure devient un moteur d’innovations doctrinales et technologiques, en matière de détection des ingérences, de cybersécurité et de lutte informationnelle, avant la guerre ouverte en Ukraine 6.

Les pays nordiques prennent conscience que ces attaques sous seuil, marquées par une multiplication des opérations d’ingérence étrangère, constituent une menace persistante et annonciatrice d’une dégradation du contexte sécuritaire. Pour répondre à ces enjeux, la Finlande, la Suède et la Norvège ont ainsi développé le concept de « défense totale » fondé notamment sur l’implication massive de la population et sur des investissements soutenus dans des innovations duales ciblant des secteurs critiques (transport aérien stratégique, cyberdéfense, détection CBRN, etc.).

La « sécurité globale » finlandaise repose sur la coordination étroite entre l’État, les collectivités, les entreprises et les ONG afin d’assurer les fonctions vitales du pays en temps de paix, de crise comme de guerre 7. La population y est préparée : chaque ménage autonome pendant trois jours, reçoit un entraînement de défense civile par des associations de défense qui diffusent des compétences militaires et de résilience.

Ce concept est repris par le gouvernement français, en décembre 2025, dans un livret intitulé « Tous responsables : un guide pour mieux faire face aux risques ».

Enfin, l’Union européenne investit de façon croissante depuis 2022 dans le développement de capacités autonomes de défense avec un programme dédié à l’innovation 8. On peut cependant regretter qu’une part importante des financements soit captée par les grands industriels du secteur moins aptes à innover dans des contextes de crise. En Ukraine, ce sont les start-up et la population qui se sont mobilisées pour assurer la résistance à travers, notamment, des applications citoyennes, la fabrication de drones à bas prix ou encore la mise en œuvre de réseaux de communication alternatifs.

LE CERVEAU, NOUVEAU CHAMP DE CONFLICTUALITÉ

La guerre cognitive est a minima un domaine de recherche, et vraisemblablement une manière de contribuer à préparer et conduire la guerre ou des actions hostiles, mis en œuvre par des acteurs étatiques ou non étatiques. Elle recouvre les opérations cherchant à déformer, empêcher ou annihiler les mécanismes de pensée de l’adversaire, sa conscience de la situation et sa capacité de décision, par une approche scientifique et en usant de moyens technologiques, en particulier numériques 9.

C’est donc ici le cerveau qui est la cible d’attaques visant à modifier le champ des perceptions.

Conscients de cette menace, les pays nordiques ont été précurseurs dans le développement du concept de sécurité cognitive qui désigne la protection des processus mentaux humains (perception, attention, raisonnement, décision) contre les manipulations, intrusions ou perturbations externes, souvent via des technologies comme l’IA, la désinformation ou les attaques hybrides visant à altérer la cognition collective ou individuelle. On sait désormais que ces attaques cognitives, ciblant le cerveau humain, font partie de la panoplie des outils utilisés par la Chine, la Russie et, dans une certaine mesure, pour affaiblir leurs compétiteurs ou leurs adversaires.

Ce domaine appuyé par l’usage du potentiel offert par les technologies numériques, et en particulier l’essor de l’IA, montre que les méthodes traditionnelles de recherche ne suffisent plus à en comprendre les mécanismes et les ressorts. Il convient donc de décloisonner recherche et développement en amenant les acteurs de l’innovation à collaborer avec des chercheurs experts des technologies (comprendre le fonctionnement des algorithmes de recommandation par exemple) et des spécialistes en sciences humaines et sociales (analyser les effets de l’usage de ces algorithmes sur la perception d’un sujet d’actualité ou certains mécanismes de polarisation).

Tous les retours d’expérience le montrent : ce qui a surpris les Russes dans le conflit qui les oppose à l’Ukraine, ce n’est pas l’intensité de la révolution technologique mais bien la résilience dont a fait preuve le peuple ukrainien. L’innovation portée par un peuple comme condition de sa survie.

Émilie BONNEFOY, Cofondatrice et Présidente-directrice générale d’OpenSezam

 

  1.  https://www.revue-etudes.com/article/de-la-philosophie-politique-a-la-technologie-militaire/28048 ↩
  2.  https://usbeketrica.com/fr/article/les-hommes-du-president-episode-6-palmer-luckey-l-enfant-maudit ↩
  3.  https://www.ifri.org/fr/presse-contenus-repris-sur-le-site/de-la-philosophie-politique-la-technologie-militaire ↩
  4.  https://www.slate.fr/monde/ukraine-drones-intercepteurs-sahed-russie-guerre-industrie-technologie-retribution-armement ↩
  5.  https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-18-20-un-jour-dans-le-monde/le-18-20-un-jour-dans-le-monde-du-mercredi-19-mars-2025-1459440 ↩
  6.  https://www.nato.int/fr/what-we-do/partnerships-and-cooperation/relations-with-finland ↩
  7.  https://defence24.com/geopolitics/finland-building-a-nation-thats-aware-and-prepared ↩
  8.  https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/04/10-points-sur-la-defense-europeenne-en-2026/ ↩
  9.  https://www.polytechnique-insights.com/tribunes/geopolitique/la-guerre-cognitive-le-nouveau-champ-de-bataille-qui-exploite-nos-cerveaux/ ↩
Emilie Bonnefoy

Émilie Bonnefoy est cofondatrice et dirige l'éditeur de logiciels de cybersécurité́ européen Open Sezam, société́ spécialisée dans le développement d’algorithmes de confiance pour lutter contre les attaques hybrides qui ciblent les identités numériques. Elle a consacré́ ses quinze dernières années au développement stratégique, opérationnel et digital de différentes sociétés innovantes à fort impact technologique. Elle est également auditrice de la 2ème Session Nationale de l'Institut des Hautes Études en Défense Nationale, Majeure Cybersécurité́ et Souveraineté́ Nationale et Officier de réserve spécialiste pour l’État major des Armées. Son engagement s’illustre notamment à travers diverses actions en faveur de la création d’un écosystème de confiance pour lutter contre les manipulations de l’information.

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