Les élections municipales sont traditionnellement présentées comme le scrutin de la proximité, dominé par les logistiques locales et la personnalité des maires. Pourtant, les municipales de 2026 invitent à dépasser cette lecture classique. Si elles confirment le poids des ancrages territoriaux, elles révèlent également les profondes recompositions du système partisan, les nouvelles stratégies d’alliances et les transformations institutionnelles qui dessinent déjà le paysage de l’élection présidentielle de 2027. Entre enracinement local et nationalisation des enjeux, ce scrutin apparaît comme une étape décisive de la recomposition politique française.
La sociologie électorale hésite entre deux interprétations des élections municipales, et plus largement des élections locales. Le modèle d’analyse dominant est celui d’élections avant tout locales. Le nombre de communes rend, en effet, difficile une lecture nationale des élections municipales, compte tenu de l’hétérogénéité des contextes territoriaux, économiques et politiques : pour 2026, ce sont 904 042 candidats qui ont concouru, répartis dans les 50 478 listes présentes dans les 34 875 communes de France. Par ailleurs, pour 68 % des communes la compétition électorale se tenait à guichet très fermé puisqu’une seule liste de candidatures était déposée, soit 23 700 communes. La taille des communes en France est un élément qui accentue cette interprétation locale des élections municipales : 18 269 communes ont moins de 500 habitants (52 % du total) et 24 864 en ont moins de 1 000 (71 % du total). Selon la « grille de densité » de la population utilisée par l’INSEE, en 2025, 2 % des communes en France sont classées dans la catégorie « urbain dense » (2 %), 10,3 % dans la catégorie « urbain intermédiaire » et 87,7 % dans la catégorie « rural ».
Ces données territoriales ont largement contribué à mettre en exergue un ensemble de facteurs explicatifs locaux. Le poids du « capital social », ce tissu de relations interpersonnelles et de multiples interactions du quotidien entre le maire et ses habitants, le nombre de listes « sans étiquette » partisane, le facteur d’impact du maire, de sa personnalité et de son ancrage territorial, la « prime au sortant », autant de facteurs explicatifs qui soulignent la particularité des élections municipales : des élections de proximité où les enjeux sont avant tout municipaux et locaux, les comportements électoraux ne suivant pas nécessairement les lignes de clivages idéologiques et partisans de la politique nationale.
DES MUNICIPALES D’ABORD ANCRÉES DANS LES RÉALITÉS LOCALES
Une autre interprétation est celle de la théorie des « élections de second ordre »1. Comme l’a récemment rappelé Damien Bol, « selon cette approche, toutes les élections ne revêtent pas la même importance aux yeux des électeurs. Certaines, en particulier la présidentielle en France, constituent des élections de premier ordre : elles concentrent l’attention médiatique et mobilisent fortement l’électorat. D’autres, comme les élections municipales, régionales ou européennes, sont perçues comme moins décisives »2. Selon cette théorie, les élections de second ordre permettent l’expression de tendances politiques nationales, les enjeux locaux ou européens disparaissant sous le poids des « votes sanction » ou des votes de soutien au gouvernement en place : « lorsque le gouvernement est impopulaire, ces scrutins donnent aux électeurs l’occasion d’exprimer leur mécontentement. Les partis d’opposition, notamment les formations les plus contestataires, en bénéficient généralement » ajoute Damien Bol.
Les municipales de 2026 ont bien semblé confirmer la thèse d’une interprétation locale : la faiblesse de l’ancrage local du macronisme, le faible nombre de municipalités dirigées par le parti Renaissance, semblait de toute façon rendre difficile le « vote sanction » contre le gouvernement. Par ailleurs, la confiance accordée aux maires, de loin les seuls élus pour lesquels la confiance des Français est majoritaire (60 % de confiance selon la dernière vague du Baromètre de la confiance politique du Cevipof), mais aussi les motivations de vote des électeurs (selon l’enquête Ipsos BVA-CESI École d’ingénieurs pour Le Monde, le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès3, 76 % des électeurs déclarent voter avant tout en fonction d’enjeux locaux, notamment dans les petites et moyennes communes) semblent bien confirmer que les électeurs ont fait la différence entre les élections municipales et des considérations de politique purement nationales.
QUAND LA PRÉSIDENTIELLE S’INVITE DANS LE SCRUTIN MUNICIPAL
On défendra ici une thèse plus nuancée. Si le scrutin a bien montré que beaucoup de maires sortants ont été réélus dès le premier tour (notamment compte tenu des 68 % de communes avec une seule liste), confirmant l’hypothèse d’un vote de proximité à forte dimension locale, il ne faut néanmoins pas en déduire que les logiques nationales étaient absentes du premier tour. Rappelons tout d’abord que les élections municipales ont, par nature, une forme de dualité locale-nationale. Comme l’a fait remarquer Pierre Martin4, les élections municipales ont lieu le même jour en France5, ce qui implique qu’elles se tiennent à la fois dans l’espace politique national et dans la multitude des espaces politiques locaux. De même, les municipales de 2026, se sont tenues dans un cycle électoral particulier : deux ans après la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections législatives qui ont abouti à un « vote sans issues »6, un an avant la présidentielle. Si les partis politiques ont bien laissé à leurs candidats et à leurs instances locales une importante latitude de manœuvre pour composer leurs listes, passer des accords ou développer leurs campagnes locales, d’autres éléments montrent que, pour les partis et les principaux leaders politiques, la politique nationale a pesé sur les municipales de 2026. C’est en particulier l’entre-deux tours qui a tiré la dualité des élections municipales dans le sens du national et laissé apparaître l’ombre de l’élection présidentielle à travers les fusions, retraits et maintiens de listes. En réduisant drastiquement le nombre de listes en course, le second tour a permis aux considérations nationales de revenir sur le devant de la scène : à gauche à propos des maintiens, retraits et fusions de listes PS et LFI, à droite également, comme à Paris, ces questions ont joué un rôle très important entre les composantes de la droite.
Il semble évident que les principaux acteurs politiques, partis ou potentiels candidats à la présidentielle, comme nous-mêmes, devons lire les résultats et les conséquences des élections municipales avec des lunettes à double foyer, la présidentielle de loin et de près à la fois. Quelques exemples suffisent à l’illustrer. Prenons le cas du Parti socialiste : le calcul électoral pour tenter de sauver des mairies socialistes explique largement le brutal changement de pied du PS entre les deux tours en ce qui concerne les fusions avec des listes LFI. Mais en jouant de revirement, même sur le mode d’exceptions locales tolérées par le parti au plan national, le PS a montré qu’il lui serait sans doute difficile de gagner seul la présidentielle, seul au sens d’une coalition de gauche sans LFI. De même, les résultats du RN dans le sud-est de la France, le pourtour méditerranéen en particulier (avec les cas emblématiques de Nice, Toulon et Marseille), ont mis les LR plus que jamais sous la pression de l’épineuse question de leur rapport au RN. Le niveau d’abstention, plus important qu’en 2014 (la comparaison avec 2020 en plein Covid n’étant pas pertinente), montre aussi que les élections municipales sont également touchées par des tendances nationales à moins de participation même si l’intérêt pour la campagne électorale était avéré par plusieurs enquêtes d’opinion.
LES MUNICIPALES, UN RÉVÉLATEUR DES RECOMPOSITIONS INSTITUTIONNELLES
Les conséquences des municipales sur la politique nationale, en particulier le chemin vers la présidentielle, sont également à étudier. Une partie du chemin de la campagne présidentielle a commencé à être pavée par les municipales ne serait-ce qu’en raison de la réélection au Havre d’Édouard Philippe qui avait fait de cette réélection une condition sine qua non de sa candidature à la présidentielle. Ces élections municipales, se situant à quelques trois mois des élections sénatoriales et un peu plus d’un an de la présidentielle (et sûrement des législatives), ne peuvent donc pas être exclusivement analysées comme des élections locales.
Ce sont d’autres éléments d’analyse qui nous poussent vers cette interprétation nuancée de la thèse d’élections exclusivement locales. La poussée de LFI et du RN est à ce point significative qu’elle nous semble révélatrice des conséquences politiques de ces municipales sur l’avenir institutionnel et présidentiel (même si la situation du bloc central aurait pu mériter une analyse à part entière). Ces formations qui vivaient jusqu’à présent sans véritable attache locale deviennent de véritables partis d’appareil avec des adhérents et des relais locaux et modifient de ce fait la physionomie du paysage politique national.
Ce point aura une double importance institutionnelle dans le cadre des élections à venir :
- Ces deux formations politiques auront a priori beaucoup moins de mal à réunir les signatures de 500 élus locaux émanant d’au moins trente départements métropolitains ou d’Outre-mer nécessaires pour candidater à l’élection présidentielle. Ce problème, moins réel pour le candidat LFI, a toujours été utilisé comme un argument antisystème de la part du RN. Son ou sa candidate semble aujourd’hui assurée de pouvoir obtenir ses soutiens locaux et le « surnombre » probable des signataires signifiera quelque chose quant au poids politique de cette formation.
- Ces deux partis auront également plus de possibilités d’obtenir une place confortable au sein du Sénat. En effet, au sein de la Haute assemblée, seuls dix sénateurs sont nécessaires pour pouvoir constituer un « groupe politique », c’est-à-dire une réunion d’élus afin de faire porter leurs voix (nombre d’amendements, temps de parole parlementaire, commission d’enquête, droits réservés aux groupes d’opposition, etc.). Ce seuil, assez élevé pour LFI qui n’a à l’heure actuelle aucun sénateur de son étiquette, pourrait toutefois être atteint en coalition avec Les verts. De toute manière, la seule présence sénatoriale du parti constituait déjà un objectif de campagne fort de la formation politique, comme l’atteste les propos de son responsable des élections, P. Vannier7. Pour le RN, disposant déjà de trois élus sénatoriaux, le seuil des dix sénateurs pour constituer un groupe paraît tout à fait envisageable. Leur concentration d’élus du sud-est pourrait attirer par sympathie, pour un ou deux d’entre eux, des élus de droite pour former un groupe de droite dure.
Ces conséquences institutionnelles sont tout à fait cardinales en termes de régulation des équilibres politiques. La stratégie de « visibilisation » voire de « normalisation » de ces deux familles politiques, jugées « extrêmes » dans l’échiquier politique, conduira nécessairement à ce que la vie politique ne puisse plus se faire sans elles et leurs influences, notamment en termes de « gouvernance négative ». Par exemple, les deux formations useront : de candidatures présidentielles sans alliance (typiquement pour LFI), de dépôts d’amendements d’obstructions y compris au sein du Sénat rendant encore plus difficile le vote des lois et des budgets, d’une stratégie prévisible d’échec de toute Commission mixte paritaire sur une loi (ces CMP permettent usuellement de faire aboutir les lois par la formalisation d’une synthèse de fin de discussion entre les deux assemblées), de renversements réguliers de gouvernements et de menaces tout aussi réelles de destitution du président élu, etc.
Nos institutions ne sont pas « résilientes » face à cette augmentation du risque « négatif » en démocratie que les élections municipales renforcent. Des conséquences existeront également sur le « mythe » de la gouvernance locale par coalition. Le « compromis local », souvent idéalisé en vérité, risque d’être plus difficile à faire émerger dans les bastions RN ou LFI, plutôt insensibles à la gouvernance de compromis.
Ces conséquences institutionnelles des élections municipales de 2026 ont également une ampleur politique : elles signifient qu’une véritable percée dans l’opinion de ces partis contestataires érode à petit feu la gouvernance des partis « traditionnels » qui pouvaient encore, il y a peu, se targuer de leur ancrage local créant deux France parallèles si largement représentées au Sénat. En 2026, la majorité sénatoriale de droite centriste, attirée par un groupe de droite dure, devra faire face de manière inédite à la réalité concrète du (très fantasmé) cordon sanitaire.
Le risque du retour de « gouvernements de troisième force » hérités de la Quatrième République, composés de gouvernants du « ni-ni » (à l’époque ni le PCF ni le parti Gaulliste) alors que les forces politiques exclues ont des ancrages locaux de plus en plus puissants, est celui de la « fin du politique ». C’est ce que laisse présager le taux d’abstention alarmant à l’élection locale reine qu’était l’élection municipale jusqu’à présent.
Espérons que les prochaines échéances électorales de 2026 et 2027 sauront redonner des couleurs à notre vie citoyenne.
Anne-Charlène BEZZINA,
Constitutionnaliste. Enseignante-chercheuse. Maître de conférences des Universités en droit public
Bruno CAUTRÈS,
Chercheur au CNRS. Enseignant à Sciences Po
- Originellement cette théorie a été proposée par deux chercheurs allemands (K. Reif et H. Schmitt) pour rendre compte des premières élections européennes, que ces deux chercheurs rapprochaient des élections locales allemandes. Selon cette version de départ de la théorie, les « élections de second ordre » se caractérisent par : une faible participation électorale des électeurs ; une faible mobilisation des partis, des militants et des candidats ; une fenêtre d’opportunité pour les petites formations politiques ou pour les nouvelles formations politiques, parfois même constituées simplement pour l’occasion ; un accroissement des votes blancs ou nuls, qui traduit l’insatisfaction des électeurs face à l’offre électorale ; des partis de gouvernement qui perdent beaucoup de voix par rapport aux dernières élections nationales ; un faible investissement médiatique sur ces enjeux, qui tend à favoriser l’indifférence et l’abstention. Cette thèse, toujours centrale dans l’explication des élections européennes, fait l’objet de multiples travaux de recherche pour tenter de l’invalider ou de la confirmer, notamment sur la question du rôle des enjeux européens dans les motivations de vote des électeurs. Voir : Karlheinz Reif, Hermann Schmitt, « Nine Second-Order National Elections. A Conceptual Framework for the Analysis of European Election Results », European Journal of Political Research, vol. 8, 1980, p. 3-44. ↩
- Damien Bol, « Les choix d’alliance autour du RN pour le second tour des municipales constitueront un indicateur précieux de la solidité du cordon sanitaire », Le Monde, 16 mars 2026. ↩
- Réalisée début mars 2026. ↩
- Pierre Martin, Les élections municipales en France depuis 1945, La Documentation française, Collection Notes et études documentaires, Paris, 2001, 236 p. ↩
- Tel n’est pas le cas en Allemagne ou au Royaume-Uni. ↩
- Bruno Cautrès, Anne Muxel (dir.), Le vote sans issues. Chroniques électorales 2024, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 2025. ↩
- Sur le site Publicsenat.fr ↩


















