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dans N°1117, Tech

Dualité et souveraineté : quand la mer rencontre le cyberespace

Nicolas MalbecParNicolas Malbec
26 août 2026
Dualité et souveraineté : quand la mer rencontre le cyberespace

La mer n’est plus seulement un espace physique à protéger : elle est devenue un champ d’affrontement informationnel où se mêlent opérations navales, guerre cyber, maîtrise des données et exploitation de l’intelligence artificielle (IA). L’avantage en mer appartient plus que jamais à celui qui sait comprendre, anticiper et décider plus vite que l’adversaire.

Faire le point, optimiser sa route, transmettre des informations entre navires, depuis et vers la terre, prédire le beau ou le mauvais temps, se passer du vent pour se mouvoir en mer, réduire la taille des équipages.

Voilà des objectifs qui paraissent aujourd’hui d’une extrême banalité mais qui ont mobilisé pendant des siècles les meilleurs scientifiques et ingénieurs des nations maritimes. Durant la deuxième moitié du XXe siècle et le début du XXIe siècle, la conquête du ciel et de l’espace couplée à l’émergence de l’informatique et de ses applications ont permis une pleine réalisation de ces objectifs : désormais un navire sans équipage peut se mouvoir de manière autonome en optimisant sa route en fonction de la météo et en restant en lien constant avec la terre grâce à des connexions haut débit. Et si aujourd’hui, il demeure essentiel pour les marines de guerre de conserver à bord des équipages combatifs et compétents, c’est d’abord pour des aptitudes à forte valeur ajoutée : prise de décision dans des environnements complexes et dégradés, manœuvres de haute précision, interactions humaines, responsabilité morale, juridique et politique. De plus, de manière paradoxale et inattendue, le marin humain va apporter de la résilience dans la guerre électronique et cyber. Il va permettre au navire de déployer tout son potentiel technologique, ce qui n’empêche pas, au contraire, d’entourer le navire de drones aériens, navals et sous-marins qui sont autant d’extensions de sa puissance.

LA CYBERDÉFENSE EN MER N’EST PLUS UN SUJET DE PROSPECTIVE, MAIS BEL ET BIEN UN DOMAINE DE LUTTE À PART ENTIÈRE

Les progrès décrits précédemment n’ont été possibles que par une numérisation accélérée à bord : interconnexion haut débit via les liaisons par satellites, automatisation des machines et des systèmes d’armes, calcul à haute puissance pour fusionner le renseignement et réduire les boucles de décision et d’action, parfois à quelques fractions de seconde.

Ces plus-values opérationnelles ont eu pour conséquence l’accroissement de la surface numérique des vaisseaux et des aéronefs des marines qui, vue d’un cyberattaquant, représente une immense surface d’attaque offrant de nombreuses opportunités de remettre en question la confidentialité, l’intégrité ou la disponibilité de la force navale.

En pénétrant les systèmes d’information ennemis, l’attaquant peut accéder à des données opérationnelles confidentielles, remettre en question l’intégrité des systèmes de navigation ou de combat (une carte électronique devient erronée, un ordre aux machines ou à la barre s’exécute à l’inverse, une piste ennemie apparaît comme neutre sur l’écran de l’opérateur du central opérations), ou rendre tout ou partie du navire indisponible (plus d’alimentation électrique, plus de refroidissement des calculateurs, ordres au-delà des limites mécaniques des machines).

L’interconnexion massive avec la terre, assortie de l’explosion des réseaux sociaux et du développement du renseignement de source ouverte (OSINT), a conduit à l’apparition d’une nouvelle notion : le sillage numérique du navire. Lorsque le navire se déplace, il produit et fait l’objet d’une masse de plus en plus considérable de données. Il peut être aperçu par d’autres navires ou des personnes stationnées à terre qui peuvent prendre des images et les poster immédiatement sur les réseaux sociaux. Certains s’en sont fait une spécialité : les ship spotters. Par ailleurs, un certain nombre d’outils civils, tels que des téléphones portables, peuvent être embarqués par les équipages à des fins professionnelles ou privées, pouvant se connecter par GSM vers la terre en navigation côtière et de plus en plus par satellite. Les signaux émis sont alors autant d’indices permettant de collecter du renseignement. D’ailleurs, certaines puissances équipent des navires de commerce d’antennes en vue de capturer ces informations (IMSI-catchers). Par ailleurs, un marin qui appelle à son domicile pour prendre des nouvelles ou vérifier ses comptes de réseaux sociaux peut, y compris à son insu, laisser filtrer des informations utiles pour l’ennemi. Il peut aussi faire l’objet de campagnes d’influence visant à le démoraliser, particulièrement lors des phases de forte intensité opérationnelle. Cela implique d’avoir une grande maîtrise de l’information et même un contrôle de l’ensemble des outils numériques et de télécommunication présents à bord.

Bien évidemment, lorsqu’on se place dans la position de l’attaquant, toutes ces potentielles faiblesses peuvent être vues comme des opportunités pour prendre l’ascendant numérique sur l’adversaire.

De plus, la manœuvre militaire, diplomatique et politique de la force navale devra être accompagnée sur les réseaux et dans les médias pour que le narratif associé aux déploiements concoure au succès, y compris dans un environnement potentiellement hostile. C’est tout l’objet de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I) dont certains éléments ont été rendus publics par le ministère des Armées en 2021 :

• détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses,

• connaître les intentions et les dispositifs militaires adverses,

• contrer les attaques informationnelles adverses s’opposant à l’action de nos forces pour les faire cesser ou en atténuer les effets,

• valoriser l’action des forces armées dans leur zone d’action et affaiblir la légitimité des adversaires.

Depuis quinze ans et plus, ce domaine de lutte a fait l’objet d’une attention particulière de la part de la Marine et des organismes interarmées concernés. Le niveau atteint démontre qu’un socle de base a été constitué en vue d’accélérer la pleine maîtrise du combat numérique en mer.

À titre d’illustration, on peut citer le Centre support cyberdéfense de la Marine qui vient de fêter ses dix ans et qui, à cette occasion, change de nom pour devenir le Centre Marine du combat cyber (CMC2). Ce nouveau nom montre que la dimension expérimentale est largement dépassée et que le combat cyber est devenu une composante majeure du combat naval. La Marine accorde une grande importance à la coopération dans le domaine cyber au niveau interarmées et interalliés mais aussi avec le monde maritime civil. La communauté cyber des armées, dont le CMC2 fait partie depuis 2023, est constituée de 22 unités spécialisées, parmi lesquelles le CRMAR (depuis juin 2025) et le commando Kieffer. Elle vise à développer des synergies dans les trois domaines de lutte informatique (Lutte informatique défensive (LID), offensive (LIO), d’influence (L2I)).

MAÎTRISE DES FONDS MARINS

La marine est aussi très attentive aux fonds marins qui accueillent les câbles sous-marins, infrastructures discrètes mais vitales reliant États, économies et sociétés. Près de 98 % des flux numériques mondiaux transitent par ces câbles. Une fonction d’amiral en charge de la maîtrise des fonds marins a été créée pour prendre en compte ce sujet stratégique. Historiquement déjà ciblés lors des conflits, ils sont aujourd’hui au centre des activités de renseignement, comme l’ont révélé les affaires de surveillance massive et la présence accrue de bâtiments spécialisés le long de leurs tracés.

Dans un contexte de compétition maritime renforcée et d’ouverture croissante des fonds marins aux acteurs privés, le « new seabed », la frontière entre espace maritime et cyberespace s’estompe. Majoritairement détenus et exploités par des consortiums privés, parfois par des États, les câbles n’en demeurent pas moins vulnérables : phénomènes naturels, accidents de navigation, mais aussi actes malveillants, sabotages discrets ou attaques cyber ciblant les systèmes de gestion et de supervision des stations d’atterrissement.

La conflictualité contemporaine, illustrée par la guerre en Ukraine, rappelle que ces infrastructures peuvent devenir des leviers de pression stratégique, d’autant plus attractifs qu’ils permettent des actions peu attribuables, à l’image du cyberespace.

Face à ces menaces hybrides, les marines jouent un rôle croissant : surveillance, protection, capacité d’intervention en grande profondeur et contribution à la résilience nationale. La sécurité des câbles sous-marins apparaît ainsi comme un enjeu à la croisée de la souveraineté numérique, de la cybersécurité et de la maîtrise maritime, appelant une approche intégrée mêlant acteurs civils, militaires et industriels. On peut noter que la DGA (direction générale de l’Armement) travaille avec les sociétés Exail et TravOcean pour réaliser un drone sous-marin autonome (AUV pour autonomous underwater vehicle) et un robot téléopéré (ROV pour remotely operated vehicle).

DANS LE CHAMP CYBER, LA DATA ET L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE CONSTITUENT POUR LES MARINES LE NERF DE LA SUPÉRIORITÉ NAVALE

Au-delà des LID, LIO et L2I, la bascule décisive se joue désormais dans l’exploitation de la donnée, servie par l’IA, pour « acquérir et conserver l’ascendant informationnel » et décider à temps. Cette ambition, au cœur de la toute récente stratégie SIGNAL (Stratégie d’intelligence artificielle pour la guerre navale) de la Marine, repose sur un continuum humain-machine qui accélère le tempo opérationnel : passer des traitements manuels (man is the loop) à l’assistance automatisée (man in the loop), puis à la supervision des automatismes (man over the loop), afin de garder l’initiative face à des adversaires désinhibés, dronisés et dotés de systèmes autonomes. Dans ce cadre, la Marine mise sur des architectures « data centrées » capables de croiser données structurées (senseurs, effecteurs) et non structurées pour renforcer la supériorité informationnelle (SUPINFO) et décisionnelle (SUPC2), du recrutement au combat collaboratif, en décloisonnant OT et IT (c’est-à-dire en faisant communiquer les systèmes opérationnels embarqués avec les systèmes informatiques classiques pour croiser davantage de données) et en portant l’IA au plus près des unités.

Concrètement, le projet Data hub embarqué (DHE) matérialise cette transformation à bord des navires : conçu et déployé sur plusieurs bâtiments, il prouve qu’on peut « faire entrer » la culture data/IA dans des plateformes qui n’étaient pas nativement pensées pour cela, en fournissant des aides à la décision réactives et adaptées au rythme des missions. Le passage à l’échelle d’ici 2030 doit généraliser ces capacités, tandis que l’horizon 2035 vise des systèmes nativement articulés autour de cœurs numériques data et IA, y compris pour des fonctions temps réel de combat. Cette montée en puissance suppose des infrastructures hyperconvergées, cloud de combat, GPU, bare-metal à faible latence, c’est-à-dire un ordinateur physique très performant, sans couche logicielle intermédiaire, qui exécute directement les applications pour obtenir des temps de réponse extrêmement rapides, ainsi qu’une connectivité hybride, satellites en orbite basse (LEO/MEO), liaisons radio directes (LOS HD), 5G, dimensionnées pour des flux massifs sans renoncer à un socle frugal et discret, ni à l’optimisation par l’IA de l’emploi du spectre pour réduire l’indiscrétion électromagnétique.

La sécurité suit la donnée : l’approche Zero Trust/Data Centric Security (ZT/DCS) porte l’interopérabilité alliée et l’ouverture maîtrisée à des briques duales, tout en préservant souveraineté et défense en profondeur. Pour tenir le rythme, la chaîne DevSecOps devient centrale : production agile d’algorithmes, CI/CD, low-code/no-code, afin de transformer en quelques jours un besoin métier en microservice déployable dans la Flotte.

En somme, faire de chaque marin un acteur responsable de la donnée, outillé par l’IA et relié par des architectures résilientes, c’est transformer la mer en avantage informationnel durable : mieux comprendre, décider à temps et frapper juste, aujourd’hui avec le DHE, demain avec des plateformes nativement data et IA, et jusqu’aux ruptures à venir (quantique, télécoms laser) que la Marine prépare déjà.

Les objectifs de maintien en condition opérationnelle (MCO) et de sécurité (MCS) profitent aussi de cet essor : les jumeaux numériques permettent aux unités navales de simuler en temps réel l’état de leur plateforme, d’anticiper les pannes ou les attaques et d’optimiser leurs décisions tactiques grâce à une réplique virtuelle fidèle et constamment mise à jour.

COMPÉTENCES : DOTER LA MARINE DES TALENTS POUR LA CYBER, LA DATA… ET LES LID/LIO/L2I

Pour relever durablement ces défis, les marines doivent développer un ensemble de compétences couvrant les trois piliers du combat informationnel moderne : défense, offensive, influence. Cela nécessite des profils capables de protéger les systèmes embarqués, d’exploiter les données issues de multiples capteurs, de détecter les signaux faibles, de conduire des actions numériques actives, ou encore d’appréhender les dynamiques d’influence dans un environnement informationnel disputé. Les besoins concernent autant la maîtrise des réseaux OT/IT, la sécurisation des plateformes navales et la compréhension du spectre électromagnétique que l’aptitude à déployer et superviser des algorithmes d’IA en contexte dégradé.

Pour alimenter ce vivier, les marines peuvent également s’appuyer sur les formations civiles avancées qui développent des compétences transférables à leurs missions. Certaines filières enseignent notamment la cryptologie, l’audit de sécurité, l’investigation numérique, le DevSecOps, la sécurité des systèmes industriels ou l’IA appliquée aux environnements critiques, autant d’outils utiles pour la LID, la LIO et la L2I. J’ai d’ailleurs créé et dirige le cursus Cyberdéfense de l’École Hexagone, ainsi que le MSc MAIAC de l’IPSA consacré à l’IA et à la cybersécurité des systèmes embarqués : deux programmes conçus pour former des spécialistes capables de travailler sur les architectures complexes, multi-capteurs et multi-milieux qui caractérisent désormais les opérations navales modernes.

Nicolas MALBEC,
Président-directeur général de Fidellium ; directeur du cursus Cybersécurité à l’École Hexagone et du MSc IA et cybersécurité des systèmes embarqués à l’IPSA ; capitaine de vaisseau de réserve

 

Nicolas Malbec

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