Le bon vieux temps du spatial, avec ses acteurs nationaux auxquels on distribuait tour à tour les contrats pour ne pas privilégier l’un ou l’autre, est révolu. Et pas seulement à cause du NewSpace européen qui a ressemblé à une distribution gratuite de subventions, souvent sans analyse précise à la fois du marché, de la technologie ou de la qualité des équipes.
Trois moments « Spoutnik » peuvent illustrer ce changement d’époque, cette Zeitenwende européenne.
Sur l’Alexanderplatz s’affiche sur 20 mètres par 15 un panneau publicitaire vantant la Bundeswehr (l’armée allemande) et la nécessité de s’engager pour « défendre la liberté ». Les Allemands ne se cachent plus derrière leur culpabilité et assument dorénavant leur leadership, y compris dans la défense. Boris Pistorius, le ministre allemand de la Défense, a ainsi annoncé en septembre dernier que son budget de la défense spatiale passerait de 800 millions d’euros par an à 7 milliards, soit 35 milliards d’euros d’ici 2030. Il a ajouté que les Allemands ne s’interdisaient plus des manœuvres hostiles dans l’espace, ce qui a toujours été un non-dit.
SpaceX a décidé d’entrer en bourse aux États-Unis. Cette société qui a inventé le lanceur réutilisable et qui a lancé plus de 160 fusées l’année dernière, cette société qui possède plus de la moitié des satellites en orbite basse, cette société qui avec Star link possède la seule constellation pour les communications sécurisées, n’est plus sur un marché, c’est « le marché » (Bloomberg, juin 2025). Pour la valorisation, les projections parlent de 1 500 milliards de dollars, soit près de la moitié du PIB de la France. La guerre Big Tech Big States ne fait que commencer avec des entreprises plus puissantes que des États.
Ariane 6, sur le pas de tir de Kourou, est une preuve éclatante que l’Europe du spatial est capable de développer un lanceur pouvant mettre en orbite plus de vingt tonnes. Cette réussite exceptionnelle qui s’est fait tant attendre est à mettre largement au crédit d’ArianeGroup, qui a su rassembler les bonnes volontés en France et en Allemagne (si, si, il y en a) pour assurer l’autonomie d’accès à l’espace, véritable ADN de la France, à défaut d’être complètement partagé en Europe. Reste qu’il sera impossible de lancer plus de dix Ariane 6 par an, contre plus de cent soixante pour le Falcon 9 de SpaceX, et que la rentabilité ne sera pas au rendez-vous avant longtemps. Pourrons-nous continuer durablement à financer à perte une souveraineté minimale ?
AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA COMMANDE PUBLIQUE
Derrière les unes de journaux vantant les startuppers pionniers d’une nouvelle ère spatiale européenne se cache une réalité moins romantique : plus de 80 % des investissements dans le spatial sont financés par la puissance publique, qu’il s’agisse des agences spatiales nationales, européennes, des différents ministères et surtout ceux de la Défense. Le premier client que vous devez rencontrer, quand vous créez votre entreprise, habite Bercy, Balard voire, si vous avez de la chance et du talent de communicant, l’Élysée. Une fois votre interlocuteur convaincu, l’argent public passera par une commande, une preuve de concept et sur cette base vous irez rencontrer le capital-risqueur qui acceptera alors de participer au financement de votre développement. Alors, les modèles peuvent être aussi sophistiqués. SpaceX a ainsi récupéré auprès de la NASA le moteur Merlin, permettant la réutilisation, sans bourse déliée, et se fait financer ses lancements institutionnels, notamment de la Défense, à des prix bien supérieurs à ses coûts. Sur cette rentabilité, l’entreprise peut alors proposer à des prix cassés des lancements pour les satellites privés. À l’inverse d’Ariane 6 où les lancements institutionnels sont au même tarif que les lancements privés qui ne sont alors plus compétitifs.
Le développement du spatial européen se joue donc plus au niveau des ministères qu’à celui d’un marché « révélé », ce qui rend politique toute question sur ce secteur et percute les stratégies nationales de chaque pays, défendant ses entreprises et non une compétitivité européenne qui permettrait des services à meilleur marché. Reste que même dans cette situation bloquée, l’évolution du secteur nécessite de nouvelles démarches. Aujourd’hui, le spatial n’est plus un secteur centré sur les commodités, satellites et lanceurs, qui représentent à peine 10 % du chiffre d’affaires du secteur (source : Bryce 2025), alors que la production de données (observation de la Terre civile ou militaire, communications, météo…) représente le reste. Pas de flux bancaire sans liaison satellite. Pas d’agriculture sans géolocalisation. Pas de transports aériens, maritimes, routiers sans tracking. Le spatial est une industrie « schumpétérienne » facteur de croissance pour l’ensemble de l’économie. Laisser alors ce moteur de croissance aux seules mains des politiques économiques nationales se heurte à de nouvelles ambitions privées.
UNE ORGANISATION NATIONALE AUTOCENTRÉE
Car aujourd’hui ce sont encore les agences spatiales qui mènent le jeu. Passage obligé pour les start-up du NewSpace afin de récupérer les premiers contrats ou le tampon technique pour aller voir les marchés financiers, passage ressenti comme inutile pour les premiers comme Airbus Defence and Space et Thales Alenia Space, pour vendre leurs produits au niveau national dans un premier temps. Le CNES est ainsi né par la volonté du Général de Gaulle en décembre 1961 pour doter la France d’une capacité autonome, que ce soit dans l’accès à l’espace ou dans le développement des missiles balistiques made in France. À la manière de la SNCF, qui n’achetait qu’Alstom ou de Deutsche Bahn qui se fournissait auprès de Siemens, les agences nationales défendent l’industrie nationale, même si le produit d’un autre pays européen serait plus performant et moins coûteux.
Chaque pays européen a ainsi sa propre agence, l’Union européenne a la sienne avec l’EUSPA (European Union Agency for the Space Programme) qui gère les satellites de localisation Galileo et Copernicus pour la recherche scientifique. Enfin, l’ESA (European Space Agency) regroupe vingt-trois États dont trois hors UE (Norvège, Royaume-Uni, Suisse). Mais une fois encore, il ne s’agit pas de développer une industrie compétitive en Europe, mais de soutenir les industries nationales.
Ainsi, tous les trois ans, les vingt-trois États membres de l’ESA se rassemblent pour voter un budget basé sur le financement de chacun des États, ceux-ci récupérant la quasi-totalité de leur contribution moins le coût de fonctionnement de l’ESA, et financent alors, via l’ESA, leur industrie nationale : le fameux retour géographique. Dès lors, la question de savoir qui est responsable du développement de la compétitivité des entreprises européennes pour les porter au niveau mondial se pose.
LE CAS DE LA FRANCE
La France est de loin la première puissance spatiale européenne, tant par le nombre de salariés avec plus de 30 000 emplois (trois fois plus que l’Allemagne) que par un volume d’affaires avoisinant les 5 milliards. Les entreprises comme Safran, Airbus Defence and Space, Thales Alenia Space et ArianeGroup sont les plus grands acteurs du spatial européen et ont longtemps été des leaders mondiaux dans leurs domaines, avec Ariane 5, qui a dominé le marché des lanceurs au tournant des années 2000, et le leadership de TAS et d’ADS que ce soit dans les missions scientifiques ou l’offre de satellites en orbite géostationnaire. Cette puissance se traduit également par une présence forte d’ADS et d’ArianeGroup en Allemagne et de TAS en Italie. La réussite des entreprises françaises est donc aussi une réussite européenne avec, pour la partie militaire, la création en France du Commandement de l’Espace (CDE) chargé des satellites militaires et de la surveillance.
Cette réussite reconnue s’est bâtie historiquement sur un accès autonome à l’espace, seule garantie pour ne pas dépendre des États-Unis ou d’autres pays pour mettre ses propres satellites en orbite. Dès 1945, à l’exemple de l’opération Paperclip menée par les Américains pour récupérer les savants allemands inventeurs du V2, premier missile de l’histoire, la France, sous l’autorité du professeur Rocard, a conduit des opérations similaires. Vernon, dans l’Eure, est donc devenue, sous l’impulsion d’une forte volonté française et de l’expertise de ces savants, le cœur du spatial français.
Il était donc compliqué pour la France de partager ce savoir-faire et cette excellence. Aujourd’hui, avec des financements publics qui se détériorent et une Allemagne qui s’affirme, le modèle solitaire n’est plus tenable à moyen terme. Peut-on alors envisager une codépendance en Europe pour atteindre une compétitivité internationale au prix d’un renoncement national ?
ACHAT DE SERVICES, LA VRAIE RÉVOLUTION DU NEWSPACE
Le poids du secteur public dans le développement du spatial peut aussi être synonyme de disruption. Au début des années 2000, la NASA a été à l’origine de l’émergence de nouveaux acteurs du spatial, en n’achetant plus de lanceurs ni de satellites, mais des « services », comme le transport d’astronautes ou l’accès aux données. Vous n’achetez plus une voiture pour partir en vacances, vous la louez et la rendez une fois à destination. À cette révolution s’ajoute une prise de risque. Les agences spatiales, qui adorent écrire des centaines de pages de spécifications, acceptent de décrire le service à rendre sans entrer dans les détails techniques permettant de le fournir. Cette liberté a ainsi permis la création d’entreprises plus souples, plus efficaces, substituant au slogan de la NASA des années Apollo, « failure is not an option », une culture du « fail faster ».
Thomas Seegmuller a décrit ce phénomène qu’il nomme « bulle productive » et qui s’applique bien au NewSpace. Avec un nouvel environnement facilitant l’accès à des contrats publics, de nombreuses entreprises se créent, permettant de nouveaux modes de production. Après quelques années, des champions émergent tandis que la majorité des entreprises disparaît. Mais le résultat est « globalement positif ». Le blitzscaling de SpaceX en est la preuve. Il manque sans doute à l’Europe des moyens financiers plus importants ainsi que cette fameuse culture du risque, souvent fantasmée, mais qui apparaît crûment dans certains couloirs de Bercy.
TO SWIM IN THE VALLEY
La guerre en Ukraine et les positions peu lisibles de la nouvelle administration américaine ont amené même les Allemands à intégrer la nécessité de l’autonomie et de la souveraineté. La bataille culturelle française, affirmant la nécessité pour l’Europe de se penser comme une entité souveraine, n’est plus discutable. Cela passe par une défense autonome, et c’est là que tout se complique.
Malgré les « messages américains », l’Allemagne et l’Italie, qui lancent ses satellites militaires avec SpaceX, ne peuvent se résoudre à imaginer une défense européenne en dehors du bouclier de l’OTAN. Ces pays ont relevé leur armée vaincue après la Seconde Guerre mondiale par la seule volonté américaine. Leurs process sont américains, leurs références aussi. Enfin leur armement et leur système d’armes dépendent de technologies américaines à l’image du F-35. Une évolution vers l’autonomie représente un renoncement à 80 ans d’histoire.
À cette résistance s’ajoute la nécessité de penser le spatial dans sa dimension duale. Les généraux américains, qui passent de l’US Air Force à l’enseignement puis à la direction d’entreprises, appellent cette dualité « to swim in the Valley » tant la dimension de défense est intégrée dans la Silicon Valley. Aujourd’hui, cette dualité, cette porosité entre applications civiles et militaires, renouvelle les stratégies des entreprises du spatial. À court et à moyen terme, l’avenir sera aux infrastructures de défense. Il faudra agir vite et oublier les « œuvres d’art » que sont les satellites actuels, pour offrir « the good enough product », à l’image des drones robustes qui transforment la guerre en Ukraine.
FEYDEAU OU L’EUROPE SPATIALE
L’Europe spatiale est construite sur trois piliers nationaux : la France, l’Italie et l’Allemagne. À la France, les lanceurs ; aux Allemands, l’exploration et notamment l’ISS ; aux Italiens, ce qui reste. L’équilibre tenait mais l’autonomie de l’accès à l’espace, et notamment le financement d’Ariane 6, a fini par saigner à blanc les financements français. D’une position de leader dans les lanceurs et les satellites, nous avons permis petit à petit l’émergence d’une industrie des lanceurs et des satellites en Allemagne et en Italie. Le lanceur italien Vega, qui était distribué par Arianespace, évolue désormais de manière indépendante et les Allemands ont bâti une industrie nationale de satellites autour d’OHB et permis l’émergence de micro-lanceurs comme Isar Aerospace ou Rocket Factory Augsburg. Pire, au couple franco-allemand s’est substitué discrètement un rapprochement germano-italien. L’incontestable supériorité de l’industrie française n’a pas su s’accompagner de collaborations et de partenariats. Aujourd’hui nous regardons avec envie l’Allemagne investir des milliards dans son industrie de défense spatiale, alors que nous aurions toutes les capacités de proposer aux Allemands des solutions de qualité.
IRIS² OU LE DISCOURS DE LA MÉTHODE
Iris² est la preuve par l’absurde du malentendu franco-allemand dans la construction d’une stratégie industrielle européenne compétitive. Avec l’apparition de Starlink comme constellation de satellites en orbite basse permettant un échange d’informations avec une très faible latence, tous les gouvernements européens se sont rendu compte de leur dépendance à cette technologie américaine. Tous se sont accordés sur la nécessité de disposer d’un équivalent européen. Mais, sur la méthode, les avis ont rapidement divergé.
Le commissaire européen Thierry Breton a démontré dans ce dossier qu’un projet français, porté par un homme déterminé et soutenu politiquement, pouvait s’imposer en Europe. Le défaut d’origine, c’est que ce dossier a été perçu comme un soutien à l’industrie française. Les Allemands ont reproché que ce projet passe par l’Union européenne et non par l’ESA (Agence spatiale européenne). Il faut comprendre que l’Allemagne est le premier contributeur de l’UE et que l’industrie française des satellites est la première en Europe. Les satellites français sont ainsi régulièrement choisis par l’UE et « financés » par l’Allemagne. Si le projet passe par l’ESA, l’industrie allemande récupère, grâce au mécanisme du retour géographique, des contrats à hauteur du financement allemand.
Les Allemands, furieux, développent alors de leur côté une constellation concurrente, quitte à doublonner, démontrant que le spatial est avant tout une chasse gardée des nations et non une vision de compétitivité de nos industries en Europe.
RHEINMETALL, SAFRAN : LA VIE APRÈS LE NEWSPACE ?
L’Europe, en mal de compétitivité et de collaboration entre pays, a décidé de s’en remettre aux stratégies d’entreprises. Les trois plus grandes entreprises spatiales européennes, Thales Alenia Space (TAS), Airbus Defence and Space (ADS) et Leonardo (entreprise italienne), ont donc annoncé leur fusion dans un projet qui porte un nom de code d’un volcan indonésien : Bromo (!). Ce projet, portant sur une fusion d’entreprises comptant plus de 26 000 salariés, rencontre bien sûr des obstacles. D’abord le temps. Pendant deux à trois ans les décisions stratégiques risquent d’être retardées. Ensuite, les ressources humaines. Les cadres de ces entreprises sont tentés de partir, ne sachant pas qui sera le chef de qui dans cette immense entreprise. Enfin, le choix du centre de gravité. Toulouse avec ADS et TAS est le cœur du spatial européen. Leonardo, dont le siège dans le domaine spatial est à Turin, se verrait bien prendre le relais de la ville rose, tant cette société semble leader dans le futur deal. Qu’en sera-t-il alors du poids de la France dans le spatial ?
D’autres semblent prendre une nouvelle direction. Rheinmetall (RHM), industriel leader sur le marché allemand de l’armement, a bien compris le rôle du spatial sur les champs de bataille actuels et futurs. Dans le « système de systèmes » que constitue la défense moderne, le spatial est un élément à intégrer, non pas comme une industrie en elle-même, mais comme une « commodité » avec un client et un coût. Fini les longs rendez-vous dans les ministères et les agences nationales et européennes : l’objectif est désormais de convaincre le client que le produit offert répond à un besoin et non à un financement de start-up ou pour une communication dans des salons comme Vivatech ou ILA Berlin. Pour arriver à ses fins, RHM noue des partenariats avec des acteurs matures du spatial comme Iceye ou OHB, dans une stratégie visant à offrir à l’armée allemande le « produit » qu’elle veut commander.
Safran, actionnaire à 50 % d’ArianeGroup, a l’image d’un sage. Sans bruit, cet acteur de référence du spatial participe à la consolidation du secteur par le rachat d’entreprises, comme Preligens en 2024 et Syrlinks en 2022, et se positionne dorénavant comme l’entreprise française indépendante face aux incertitudes liées à l’évolution de Bromo. Enfin, cette entreprise a su développer des réseaux dans les grands pays européens du spatial comme l’Italie et l’Allemagne, ce qu’une entreprise comme Thales n’a jamais voulu ou su faire.
L’Europe du spatial est donc face à des choix que des entreprises comme RHM et Safran anticipent.
Soit la continuité de la situation actuelle, avec une souveraineté sans compétitivité. En payant pour des lanceurs, des satellites et des données plus chers qu’aux États-Unis qui nous livrent une « guerre de découragement » face à des budgets cinq à dix fois plus élevés et des entreprises aussi riches que des États.
Soit le changement de modèle autour d’entreprises compétitives au niveau mondial. Cela nécessitera alors la remise en question de politiques nationales et une réorganisation du modèle entre agences nationales et agences européennes. Enfin, le soutien aux entrants du NewSpace doit être une politique ciblée sur le long terme, en finançant non pas des centaines d’entreprises en Europe, chacune dans son pays, mais en sélectionnant une vingtaine d’entreprises européennes selon des critères technologiques et de marché, et non de nationalité. Il faut choisir les meilleurs et les soutenir dans la durée : c’est le seul changement de paradigme permettant de faire émerger une industrie spatiale européenne compétitive et donc souveraine.
Gilles RABIN,
Ancien directeur de l’innovation, des applications et de la science, Centre national d’études spatiales (CNES)



















