Alors que la fin du XXe siècle, déjà marquée par l’essor du progrès technique dans de nombreux domaines touchant au quotidien des individus, posait surtout la question de l’adoption des innovations par les consommateurs, la tech du XXIe siècle, de plus en plus frappée d’ambiguïté, se heurte au problème de son acceptabilité, qui s’articule avec le climat de confiance ou de défiance, et les enjeux de souveraineté.
DU MODÈLE D’ADOPTION INDIVIDUELLE À UNE ACCEPTABILITÉ COLLECTIVE DU PROGRÈS
La question du rapport des individus à l’innovation technique s’est longtemps posée exclusivement en termes de rapidité d’adoption, et des conditions qui permettaient d’accélérer cette appropriation, ou des freins susceptibles de la ralentir. Des modèles théoriques ont ainsi été élaborés, qui reposaient sur l’idée que chacun développait une plus ou moins grande propension à utiliser les innovations techniques mises à sa disposition selon l’utilité qu’il en avait, et la facilité d’usage de ces nouveautés. Le modèle comportementaliste 1 d’acceptation des technologies reposait donc sur des considérations très personnelles et pratiques, renvoyant chacun isolément à ses besoins et à sa capacité à appréhender la nouveauté et potentiellement, la complexité.
Ces questions (est-ce que cela va me servir à quelque chose, est-ce que je saurai m’en servir ?) continuent d’être déterminantes pour comprendre comment une innovation technique cesse d’être appropriée par les seuls précurseurs et passe dans l’usage commun, mais elles ne suffisent plus. D’autres questions se posent désormais, avec une dimension beaucoup plus collective : est-ce que ces innovations techniques nous font du bien, est-ce que ceux qui les proposent nous veulent du bien, et, au fond, savent-ils vraiment eux-mêmes ce qu’ils font ?
Le fait que de telles questions émergent n’est pas tant le signe d’un complotisme larvé que celui d’une modification profonde de notre rapport au progrès. La croyance dans la linéarité du progrès et dans l’idée qu’il apportait davantage de bénéfices que d’inconvénients ne caractérise plus l’attitude vis-à-vis des avancées scientifiques et techniques. Posée de manière générique, la question des bénéfices à attendre de la science s’est ainsi profondément modifiée depuis les années 70, la part de ceux qui estiment que la science apporte plus de bien que de mal, autrefois majoritaire (56 % en 1972) était mesurée à 27 % en 2020 dans l’enquête Les Français et la science 2 copilotée par l’Université de Lorraine et Science&You. La rupture méthodologique entre l’enquête de 2010 en face à face et celle de 2020 réalisée en ligne invite à la prudence quant à l’ampleur exacte de la bascule, mais la pente générale de la courbe illustre bien cet amoindrissement de la confiance dans les bénéfices de la science au profit d’une attitude plus ambiguë consistant à penser qu’elle apporte autant de mal que de bien (figure 1).
UNE CONFIANCE FRAGILISÉE : ENTRE BÉNÉFICES PERÇUS ET RISQUES REDOUTÉS
C’est bien la notion de progrès qui est ici interrogée, sans être pour autant fondamentalement mise en cause. Les Français continuent de penser que les avancées et l’innovation, portées par la recherche scientifique et les progrès techniques, doivent être poursuivies. Mais, dans le même temps, elles doivent, aux yeux du public, être scrutées et soupesées à l’aune des éventuelles contreparties négatives, des risques associés, des dérives éventuelles. Cela vaut dans la plupart des domaines, mais c’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de domaines dont le niveau de technicité laisse le plus grand nombre en difficulté pour apprécier ce que cela signifie et implique : biotechnologie, transhumanisme, nanotechnologie, technologies de l’information sont, inégalement, accueillis comme des promesses ou des menaces, mais généralement un peu les deux à la fois, avec une part d’inconnu. Dans cette interrogation se glisse une attente de deux ordres : une attente éthique de la part de ceux qui conçoivent les innovations et les mettent sur le marché et une attente
d’intervention et de régulation de la part de ceux qui gouvernent. À cet égard, la France ne se caractérise pas par un climat général de confiance, loin de là. Il faut cependant nuancer ce constat. Le baromètre de la confiance politique publié chaque année par le Cevipof montre un net écart entre la confiance massive accordée à la science (82 %), la confiance mitigée envers les grandes entreprises privées (48 %) et la défiance massive à l’égard des gouvernants (la confiance dans le gouvernement n’a jamais dépassé 33 % dans les 17 éditions du baromètre) 3.
Même si les études longitudinales montrent une progression du rapport ambigu au progrès et à l’innovation technologique, leur perception et leur acceptabilité ne peuvent évidemment pas non plus être appréhendées d’une manière exclusivement générique. Elles se déclinent au cas par cas. La médecine reste un domaine où le progrès est salué et attendu, les individus pouvant même chercher à y contribuer, à travers leurs dons aux associations qui financent la recherche. De même, les innovations en matière d’environnement sont rarement frappées d’ambiguïté. Elles sont en général porteuses d’espoir, y compris pour ceux qui peuvent se montrer méfiants dans d’autres domaines, mais qui comptent ici sur les solutions techniques pour lutter contre le changement climatique ou en atténuer les effets. Pour en revenir au premier de ces deux exemples, la santé est aussi l’un des domaines dans lesquels, selon une enquête Odoxa pour le Medef de 2020, les Français observaient le plus de progrès effectués au cours des dernières années. Elle ne figure cependant pas en tête, devancée par l’accès à l’information. Cette innovation majeure qui nous donne accès instantanément, grâce à un objet qui tient dans la main, à l’immensité du savoir et de l’information mérite que l’on s’y attarde.
L’essor des technologies de l’information, combinant la capacité à la stocker et à la distribuer, a notablement et profondément bouleversé les usages et le rapport à l’information. Il n’en a pas pour autant aboli tous les repères. Certes, la manière de s’informer, autrefois structurée par les canaux traditionnels que constituaient les médias audiovisuels et la presse écrite, a été fortement transformée. Smartphones, tablettes et ordinateurs sont devenus des objets par lesquels nous accédons de plus en plus à l’information, grâce à des outils nomades, toujours accessibles, permettant de sélectionner des contenus au moment qui nous convient. L’économie des médias en a été totalement bouleversée, quand bien même sa valeur intrinsèque semble préservée. On peut s’inquiéter des chiffres des enquêtes qui montrent que les individus s’informent de plus en plus via les réseaux sociaux.
Cependant, lorsque l’on prend la peine d’étudier de plus près ces comportements, comme le fait chaque année le baromètre de confiance dans les médias réalisé par Verian pour La Croix, la majorité des Français s’efforcent de conserver un rapport discriminant au flot de contenus que leur délivrent les réseaux, très inégalement selon leur profil ou leur âge. L’édition 2026 de ce baromètre montre qu’un nombre croissant de Français se disent informés, nous pourrions dire alertés, de ce qui se passe par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Cela ne signifie en rien une perte de repères dans la hiérarchie des sources et de leur qualité. Les contenus qui émanent d’une source journalistique continuent à être considérés comme bien plus fiables que ceux issus de sources non qualifiées ou d’influenceurs 4.
Les Français, et les Européens en général, comme en attestent les Eurobaromètres, s’estiment en général assez bien équipés pour faire leur marché et sélectionner une information de qualité. Ils n’ont pas la même confiance dans leurs contemporains, s’alarmant à la fois des risques que font peser certains usages d’internet, et notamment des réseaux sociaux, sur l’information, le débat public et politique, et s’inquiétant de l’influence que tout cela peut avoir sur les jeunes ainsi que du temps que cela leur prend. Nous sommes donc face à une innovation technologique dont l’impact social est majoritairement jugé nocif, mais qui n’en est pas moins adoptée à titre individuel et, d’une certaine manière, acceptée par l’usage.
Le modèle d’adoption des technologies évoqué plus haut a donc encore quelques beaux restes. Lorsqu’une innovation a une très forte utilité, apporte un bénéfice personnel considérable, et, a fortiori, si son maniement est aisé, alors l’adoption l’emporte en dépit des fortes préventions que l’on peut avoir quant à ses conséquences pour autrui ou pour la collectivité. La question qui se pose alors n’est plus tant celle de l’acceptabilité au sens où le refus resterait une option. Il s’agit surtout d’amoindrir et de contrôler les effets indésirables. Il en résulte une forte demande de régulation de la part des pouvoirs publics. L’exemple des réseaux sociaux est emblématique. Un sondage réalisé en décembre 2025 par Cluster 17 pour l’IEP de Lille montre qu’être soi-même utilisateur régulier des réseaux sociaux n’empêche en rien de souhaiter une intervention des pouvoirs publics pour en réguler la pratique et en empêcher les dérives, étant entendu que ce qu’il s’agit ici de contrôler, c’est l’usage qu’en font les autres.
L’IA, RÉVÉLATEUR DES TENSIONS ENTRE USAGE, RÉGULATION ET SOUVERAINETÉ
Nous constatons donc l’adoption massive et rapide d’innovations pourtant marquées non par l’ambiguïté ou le soupçon, mais par la certitude des effets néfastes. Cependant, les préventions s’inclinent devant l’usage et les bénéfices personnels que l’on en tire. Cet exemple est instructif, car il se pourrait que le même scénario s’applique à la plus récente des innovations d’ampleur comparable, et probablement la plus impactante parmi toutes celles mentionnées ici : l’intelligence artificielle. Comme pour les nouvelles technologies de l’information et du divertissement, l’acceptation de l’IA pourrait être facilitée, en dépit des préventions, par la rapidité de son adoption. Les motifs d’inquiétude ne manquent pourtant pas.
Selon une enquête Ipsos de février 2025 pour CESI École d’ingénieurs, la moitié des sondés associent l’IA à la propagation de fausses informations, 44 % à la baisse de capacités de réflexion et de compétences des utilisateurs et 43 % au risque de données fausses ou peu fiables 5. Des questions plus précises donnent à voir une plus grande ambiguïté dans l’approche de l’intelligence artificielle.
Dans une enquête de février 2025 de Cluster 17 pour Le Point, les répondants associent largement l’IA à une menace dans le domaine de l’information (60 %, contre 16 % qui y voient une chance), et étendent leurs craintes à la culture (49 % contre 17 % qui estiment que l’IA constitue une menace). En revanche, dans le
domaine de l’industrie, l’IA est majoritairement vue comme une chance (59 % contre 17 % qui y voient une menace). Enfin, l’IA est massivement associée à une chance dans le domaine de la médecine (76 %). Dans la même enquête, la moitié des sondés tendent globalement à estimer que l’IA constitue un progrès (49 %), un quart (25 %) une menace, le dernier quart ne sachant pas trancher (figure 2) 6.
Deux ans plus tôt, le même institut avait posé une question un peu différente où 8 % des répondants voyaient dans l’IA un progrès, 28 % un danger pour l’humanité et 51 % les deux à la fois. La formulation et le contexte d’interrogation sont différents, mais la comparaison suggère que la méfiance à l’égard de l’IA tend à se résorber, malgré son développement et les craintes associées, peut-être précisément parce que son usage se développe 7. Une étude barométrique réalisée par Ifop pour Talan montre ainsi que la proportion d’utilisateurs de l’IA a plus que doublé, entre 2023 (16 %) et 2025 (39 %) (tableau 1) 8.
L’utilisation de l’intelligence artificielle est massive chez les jeunes (85 % d’utilisa-
teurs réguliers, dont 53 % l’utilisent souvent), l’usage décroît ensuite progressivement avec l’âge. L’IA présente donc toutes les caractéristiques d’une technique dont l’adoption se généralisera, à la faveur des bénéfices qu’elle apporte, pour l’instant davantage, quantitativement, dans la vie personnelle que professionnelle, selon la même enquête. La question n’est donc pas, aux yeux du public, de freiner le développement de l’IA, mais de le réguler. Comme pour d’autres innovations, l’acceptabilité se construit à l’articulation entre l’adoption tirée par un bénéfice personnel et une demande d’intervention des pouvoirs publics pour corriger ou minimiser les préjudices collectifs.
À cet égard, la demande est très forte. Dans une étude internationale réalisée par Ipsos, plus de neuf Français sur dix estiment que l’intelligence artificielle devrait être encadrée par la loi pour protéger les sociétés et les individus contre les atteintes aux libertés, la protection des données et les pratiques commerciales agressives. Six Français sur dix sont tout à fait d’accord avec ces propositions, une des plus fortes proportions dans les onze pays couverts par l’enquête 9.
Or, cette question de la capacité d’action des autorités, a priori étatiques, se heurte à une autre caractéristique de l’intelligence artificielle très identifiée par le public. Selon l’enquête Ifop déjà citée, 60 % des Français sont conscients que dans le domaine des IA génératives nous sommes dépendants de géants qui sont avant tout américains et chinois, et que la France et l’Union européenne accusent un sérieux retard. Cela n’est pas seulement un enjeu économique, mais aussi un enjeu de capacité à agir, et à ne pas subir des pratiques et des principes définis ailleurs, dans un monde qui semble de moins en moins gouverné par le respect de l’État de droit.
À cela s’ajoute une question plus fondamentale, réservée jusque-là à la fiction, et qui commence à poindre dans le débat public. La maîtrise de ce processus d’innovation pourrait-elle nous échapper ?
L’alerte de Dario Amodei, le créateur d’Anthropic, qui se demande si nos sociétés seront capables de maîtriser la puissance « presque inimaginable » que l’IA va bientôt conférer à l’humanité, trouve un écho dans l’opinion. Dans la même enquête internationale d’Ipsos, 87 % des Français estiment que personne n’est vraiment capable de dire quel impact l’intelligence artificielle aura sur notre avenir. Ce scénario d’une humanité dépassée par son invention repose la question de l’acceptabilité avec une dimension et une acuité jusqu’alors inexplorées.
Emmanuel RIVIÈRE
Consultant en stratégies d’opinion Cofondateur de La Warroom Enseignant à Sciences Po et Paris I
- Fred D. Davis, Perceived Usefulness, Perceived Ease of Use, and User Acceptance of Information Technology, MIS Quarterly, 13(3), 1989, 319-340. ↩
- « Les Français et la science 2021 », Science&You, https://www.science-and-you.com ↩
- « En quoi les Français ont-ils confiance aujourd’hui ? », Le baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 17, 2026. ↩
- « La confiance des Français dans les médias », La Croix – Verian – La Poste, 39e édition, 2026. ↩
- « Intelligence artificielle : quels sont les usages des Français ? », Ipsos – CESI École d’ingénieurs, 2025. ↩
- « Le regard des Français sur l’intelligence artificielle », Cluster 17 – Le Point, 2025. ↩
- « Regard des Français sur le développement de l’intelligence artificielle », Cluster 17 – Le Point, 2023. ↩
- « Les Français et les IA génératives », Ifop – Talan, 2025. ↩
- « Vivre avec l’intelligence artificielle : opportunité ou menace ? », Ipsos, 2025. ↩
















