Ali Maisam Nazary : « En nous soutenant, vous vous donnez une ultime possibilité d’en finir avec le terrorisme global »

Afin d’aider nos lecteurs à mieux comprendre la situation réelle de l’Afghanistan, Gaël-Georges Moullec a recueilli les propos d’Ali Maisam Nazary à l’occasion de sa venue en France. Le responsable des relations extérieures du Front de résistance nationale d’Afghanistan (NRF) revient notamment sur la naissance et l’action de son mouvement dirigé par Ahmad Massoud, fils du célèbre commandant Ahmed Shah Massoud, assassiné le 9 septembre 2001 par Al-Quaïda.

Revue Politique et Parlementaire – Pourriez-vous revenir sur la naissance de votre mouvement et ses buts ?

Ali Maisam Nazary – Le Front de résistance nationale est apparu il y a maintenant plus de deux ans alors que les premières négociations entre les Etats-Unis et les Talibans ont débutées. Nous avons compris que l’approche de Zalmay Khalilzad – envoyé spécial du Président Trump pour l’Afghanistan – était fausse, biaisée et finalement catastrophique pour l’Afghanistan. Car un tel accord conduirait le gouvernement à perdre sa légitimité et amènerait, en fin de compte, à la décomposition du pays. Dès cette époque, à de nombreuses reprises, nous avons clairement indiqué à Zalmay Khalilzad qu’il ne devait pas œuvrer à la signature d’un accord entre les Etats-Unis et les Talibans. En dépit de nos mises en garde, ce dernier est resté appuyé sur ses propres calculs, ses illusions et ses chimères. Et malheureusement nos prédictions se sont révélées exactes.

Du fait du biais que constituait ces négociations. Nous avons conclu qu’il fallait se préparer si les Talibans arrivaient au pouvoir et en cas de désintégration de l’Etat. Pour ce faire, une force devait être créée afin de défendre nos valeurs, nos principes et notre vision pour l’Afghanistan de demain.  Nous sommes partis de la base en interrogeant tous les villages et les villageois de notre région, le Panshir. Au total, le 5 septembre 2019, plus de 30.000 personnes ont désigné Ahmad Massoud comme leur chef, le successeur du Commandant Ahmad Shah Massoud. Par ce vote la population lui a donné pour tâche de mobiliser et de préparer le peuple d’Afghanistan pour le pire à venir.

Bien évidemment notre dirigeant est Ahmad Massoud, mais il n’est pas seul. Il peut à la fois compter sur son Conseiller politique, Saleh Registani, ou encore sur le soutien de l’ancien ambassadeur d’Afghanistan auprès de l’ONU, Mahmoud Saikal. En outre, nous nous sommes structurés autour de divers comités, en particulier le comité Militaire, le comité Politique, le comité aux Relations internationales – que je dirige – ou encore les comités pour les Femmes, la Jeunesse, les Arts ou le Sport. Nous travaillons dans toutes les directions en vue d’assurer une vie normale au peuple afghan.

Notre but, une fois au pouvoir en Afghanistan, est d’établir la justice sociale, l’égalité et la démocratie.

Les mêmes droits pour tous les citoyens du pays sans différence d’ethnie, de religion ou de sexe. Mais soyons clairs, cet idéal ne pourra être réalisé que si et uniquement si l’Afghanistan dispose d’un système politique décentralisé et fédératif. Cela est indispensable car notre pays est composé de très nombreuses ethnies qui se combattent depuis des siècles. Dans une telle situation toutes les tentatives de construire un Etat centralisé ont été des échecs retentissants. La vérité est qu’un Etat centralisé en Afghanistan ne pourra jamais être viable dans le pays compte-tenu de ses réalités profondes.

RPP – Quel est l’objectif de votre présence en France ?

Ali Maisam Nazary – Nous avons une relation spéciale avec la France. Une relation qui existe depuis plus de cent ans. Les Afghans se souviennent que la France fut le premier pays européen à reconnaitre l’Afghanistan, dès 1922. Dans notre histoire, votre pays tient un rôle particulier car la France a toujours soutenu la démocratie, l’Etat de droit et le droit des femmes et a toujours été de notre côté dans ce domaine. Votre pays nous a toujours aidé au cours de ces cinquante dernières années, sans jamais rien attendre en retour. Nous savons nous en souvenir, espérons que vous aussi.

Aujourd’hui, nous voyons dans la France un partenaire sincère qui peut nous aider, par son statut de puissance, à attirer l’attention des autres pays occidentaux sur la situation réelle en Afghanistan et sur le rôle indubitable que tiennent les Talibans dans le terrorisme international.

Par l’intermédiaire de la France, nous espérons que notre message trouvera son chemin dans des enceintes aussi importantes que l’Union européenne, l’OTAN ou les Nations unies.

J’ajoute que je suis aujourd’hui en France à l’invitation du Forum Normandie pour la Paix – qui organisait, à l’initiative de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE, présidé par l’universitaire, Emmanuel Dupuy) et le Club France-Afghanistan (présidé par l’ancienne ministre, Françoise Hostalier), un débat sur « l’impossible paix en Afghanistan » – et, qu’à cette occasion j’ai pu rencontrer l’Ambassadeur David Martinon, divers responsables du Quai d’Orsay, des parlementaires des deux assemblées, mais aussi des artistes comme Reza ou encore participer à des émissions comme récemment sur France-Inter, France 24 et RFI.

RPP – A cet égard pourriez-vous nous indiquer qui, selon vous, sont les soutiens de l’interprétation selon laquelle nous aurions affaire à de « nouveaux Talibans » et que l’on voit se répandre dans notre diplomatie et notre presse.

Ali Maisam Nazary – Vous avez raison, mais compte-tenu de ma position vous me permettrez de ne pas donner de noms de personnes, mais simplement d’esquisser le rôle de certains groupes. En premier lieu, et cela peut se comprendre d’un point de vue professionnel, il s’agit en général des diplomates français en charge des relations avec le Pakistan. Leur rôle étant de maintenir ou d’améliorer les relations entre les deux pays, on peut penser qu’ils ont une certaine inclinaison à reprendre les vues pakistanaises, au détriment de l’intérêt de l’Afghanistan. Cela s’applique aussi aux institutions françaises en charge du commerce et plus particulièrement des ventes d’armes. Enfin, il faut le reconnaitre, certains universitaires ou chercheurs sont – pour une raison ou une autre – sous l’influence de la propagande talibano-pakistanaise.

RPP – Profitant de votre présence, j’aimerais connaître votre opinion sur les questions suivantes, qui souvent restent sous silence dans la presse, mais me semblent d’une importance particulière pour une bonne compréhension de la situation dans votre pays. Qui sont les Talibans et quels sont leurs soutiens sur la scène internationale ?

Ali Maisam Nazary – Les Talibans sont un groupe particulier, loin d’être simplement un groupe combattant ou politique, ils sont bien plus. Les Talibans constituent un élément à part entière à la fois du terrorisme international, directement lié à Al Qaeda, mais aussi un élément du crime organisé transnational. Ce groupe est principalement spécialisé dans le trafic d’êtres humains et celui de la drogue. Il faut bien comprendre que la plus grande partie de leurs actifs financiers vient de la drogue. Ils contrôlent l’ensemble de la chaine de production de l’opium : culture, production-transformation et distribution. Je profite de cette question pour revenir sur un point souvent entendu dans la presse occidentale sur la pseudo lutte des Talibans contre la drogue – il s’agit d’une illusion complète. En effet, depuis 2001, les Talibans constituent à eux-seuls un réel cartel de la drogue, obtenant la majeure partie de leurs ressources de ce trafic.

Concernant les soutiens internationaux des Talibans et bien il s’agit clairement du Pakistan dans tous les domaines, du Qatar au niveau politique et de la Chine.

Concernant ce dernier pays, étonnamment, les raisons de ce soutien sont directement liées à la situation politique intérieure de la Chine et de ce qu’elle croit être ses intérêts économiques. Enfin, au-delà des Etats, il y a aussi des groupes terroristes et Al Qaeda principalement.

Pour que vos lecteurs aient une meilleure compréhension de la complexité de la situation en Afghanistan, je voudrais revenir sur le rôle de la Chine et ses intérêts particuliers. En premier lieu, les Chinois ne croient pas au mirage des « nouveaux Talibans », des Talibans « civilisés ». Peu leur importe de la démocratie, les droits de l’Homme et le respect des femmes. La Chine regarde uniquement ses intérêts propres. En premier lieu, la Chine et les Talibans sont parvenus à un accord concernant la situation des Ouïghours. Pour les Talibans, il s’agit d’une affaire intérieure chinoise sur laquelle ils ne souhaitent pas intervenir. Ainsi des combattants Ouïghours, présents en Afghanistan, ont reçu l’ordre de quitter la région frontalière avec la Chine et de se retirer à l’intérieur du pays.

En outre, vous aurez noté que depuis une bonne dizaine d’années la Chine dépense des sommes faramineuses pour parvenir à construire une nouvelle route de le soie (Belt and Road Initiative – BRI). Toutefois cette route passe par plusieurs pays d’Asie centrale dont la situation politique est pour le moins instable. Par contre, la Chine pourrait avoir intérêt à faire passer ses productions en Iran uniquement au travers de l’Afghanistan. Ce qui serait parfaitement possible dans le cas où la situation du pays serait stabilisée. C’est le pari que fait la Chine, la stabilisation de l’Afghanistan par les Talibans, ce qui permet un passage direct de ses productions au travers de l’Iran en direction du Moyen-Orient, de l’Europe, de l’Afrique et de l’Occident. Au mieux un avantage temporaire, en réalité une erreur stratégique car les Talibans ne seront jamais un facteur stabilisant et ne pourront se maintenir au pouvoir.  L’autre attrait de l’Afghanistan pour la Chine est constitué par les matières premières présentent dans le sol du pays, tels le cuivre, l’Uranium et le lithium et plus généralement les « terres rares », indispensables pour les industries de demain. C’est sur une telle base qu’un régime communiste et un groupe terroriste théologisant trouvent des points communs. Mais à la réflexion, ils ont encore un autre point commun – les deux régimes sont basés sur un parti unique, rendant plus aisée la concentration des pouvoirs, sans se préoccuper de leurs opinions publiques !

RPP – Vous avez clairement défini le rôle de la Chine, pourriez vous nous parler de celui de la Russie ?

Ali Maisam Nazary – La position de la Russie est différente. Dans un premier temps Moscou a voulu croire à ces « nouveaux Talibans » et a même été jusqu’à recevoir une de leur délégation à Moscou, il y a encore quelques mois. Toutefois, les Russes sont devenus réalistes, en particulier depuis la prise du pouvoir par les Talibans à Kaboul. Il faut simplement se souvenir de la présence de troupes russes aux frontières entre l’Afghanistan et des pays d’Asie centrale (notamment au Tadjikistan), or ces derniers temps on voit se masser des troupes composées de terroristes provenant de ces pays aux frontières nord de l’Afghanistan. Donc en face-à-face directe avec les troupes russes présentes de l’autre côté de la frontière. Cela commence à faire réfléchir les Russes.

RPP – Avez-vous des contacts avec les autorités russes ?

Ali Maisam Nazary – Vous me permettrez de ne pas répondre à cette question.  

RPP – Après avoir passé en revue les positions chinoises et russes, revenons sur les Etats-Unis. Pour expliquer le retrait des forces américaines, le Président Biden a déclaré : « Les troupes américaines, ne peuvent et ne doivent pas combattre dans une guerre, ni mourir dans une guerre que les forces afghanes ne veulent pas faire pour elle-même ». Que pouvez vous dire à ce propos ?

Ali Maisam Nazary – En premier lieu, les pertes américaines sont bien évidemment regrettables, mais n’oublions pas que dans la même période se sont plus de 60.000 militaires et policiers afghans qui, sur vingt ans, ont perdu la vie pour la liberté de notre pays. Et cela sans compter les pertes civiles du fait du conflit.

Mais revenons sur deux points principaux.

Tout d’abord l’effort américain de reconstruction a porté sur la création, l’instauration, comme souvent lors d’interventions étrangères dans notre pays, d’un gouvernement centralisé à l’extrême.

A un tel point qu’il fallait la signature ou l’accord du président du pays pour régler les problèmes d’une école de village. Cette concentration des pouvoirs à eu des effets désastreux – tout d’abord l’impossibilité d’obtenir une cohésion de l’ensemble de la population, puis, une fois les Talibans redevenus une menace immédiate pour le pays, le départ, pour ne pas dire la fuite, du président de l’époque a conduit à la paralysie complète des structures d’Etat. Le chef n’est plus là, il n’y a plus personne pour prendre des décisions et le peuple se retrouve abandonné à lui-même.  

La même erreur a été commise au niveau de l’armée afghane et cela en dépit des nombreux signaux envoyés au Département américain de la Défense. En effet, l’armée afghane a été reconstruite sur les mêmes principes que l’armée américaine. Ces principes – toujours centralisés – reposaient sur l’utilisation de contractuels, de conseillers et l’emploi d’une haute technologie peu adaptée au terrain et aux troupes.

Plus largement, concernant les Etats-Unis, on doit souligner le rôle délétère des soutiens des Talibans et du Pakistan auprès des dirigeants de ce pays. Il s’agit en particulier des avocats des Talibans qui ont construit une légende selon laquelle ceux-ci auraient changé, seraient plus éduqués, respectueux des autres et des femmes. Mais tout cela est faux – les Talibans n’ont en rien changé. Au-delà des acteurs étatiques comme le Pakistan, il faut aussi souligner le rôle important tenu par Zalmay Khalilzad, l’envoyé spécial américain, autrefois ambassadeur américain à Kaboul, et son épouse dont l’influence a été particulièrement notable sur l’administration Trump mais aussi, désormais, sur l’administration Biden.

RPP – Pourriez-vous expliquer pourquoi, après une guerre infructueuse de plus de vingt ans, l’Occident devrait vous aider dans votre lutte contre les Talibans ?

Ali Maisam Nazary – Les choses sont simples. A l’heure actuelle nous nous sentons abandonnés, car en fait nous ne sommes pas face à une guerre civile en Afghanistan. Car en combattant les Talibans, leurs soutiens Pakistanais présents sur notre sol et leur collusion avec Al Qaeda, nous poursuivons la guerre globale contre le terrorisme. Les Talibans sont un élément essentiel de cette guerre.

Malheureusement, je ne peux que constater que les Etats-Unis et l’Occident en général sont peu à peu en train d’abandonner leur confrontation avec le terrorisme global. Et je dois admettre que nous poursuivons la lutte sans grande aide.

Or, il faut que l’Occident comprenne que nous combattons non seulement pour la liberté de l’Afghanistan mais aussi pour la sécurité de l’Occident.

Car avec l’arrivée des Talibans au pouvoir, vous allez voir renaitre des sanctuaires terroristes en Afghanistan depuis lesquels des actions terroristes pourront être conduites vers l’Europe et les Etats-Unis. Vous pourriez me dire qu’au pire la situation redeviendra celle d’avant 2001. Et bien non ; la situation sera pire. Et cela pour une simple raison, à l’époque le Maghreb, l’Afrique sub-saharienne et le Moyen-Orient étaient des régions plus ou moins calmes, mais pacifiées du point de vue du terrorisme. Ce n’est plus le cas désormais, loin de là.

De plus, si d’ici là nous ne sommes pas soutenus, nous disparaitrons et les troupes occidentales, si elles devaient revenir, ne trouveraient aucun allié sur le terrain pour les soutenir. Pensez simplement à ce qu’aurait été l’intervention américaine en Irak ou en Syrie sans l’aide des Kurdes ?

En nous aidant, vous vous aidez, en nous soutenant, vous vous donnez une ultime possibilité d’en finir avec le terrorisme global.

Ali Maisam Nazary
Responsable des relations extérieures du Front de résistance nationale d’Afghanistan (NRF)
Propos recueillis par Gaël-Georges Moullec

Photo : Wikipedia.org