La démocratie est un système dans lequel le peuple est souverain. En France, ses promoteurs l’ont voulue représentative. Dans ce cadre, les citoyens élisent leurs représentants au suffrage universel et participent aux grandes décisions, notamment par le vote et le référendum. Ils délèguent une partie de leur pouvoir mais ne sont pas censés en être dépossédés.
À l’évidence, nous en sommes loin depuis longtemps par une dérive progressive qui permet à ceux qui nous dirigent de rester dans un entre-soi mortifère à long terme. Une des premières grandes démonstrations en fut le référendum de 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Il fut rejeté à 54,67 %, mais cette prise de position fut contournée quelques années plus tard avec le traité de Lisbonne, adopté par le Parlement réuni en Congrès à Versailles. Depuis, les référendums sont soigneusement évités par le pouvoir alors qu’ils constituent un élément essentiel de la Ve République.
Cette mise à distance du peuple ne concerne pas seulement les élections. Le Conseil constitutionnel avait été conçu comme un groupe de grands professionnels du droit chargés de vérifier que les textes votés étaient juridiquement conformes à la Constitution. Aujourd’hui, la place prise par d’anciens responsables politiques dans sa composition nourrit le sentiment que le strict contrôle juridique n’est plus sa seule dimension. Ils ne jugent plus en droit sur la forme mais sur le fond selon leur intime conviction.
Il en va de même du système éducatif qui faisait la force de la France avant 1914. Il constituait un formidable ascenseur social pour tous les enfants du peuple doués dans un domaine ou un autre. Progressivement, nous avons remplacé l’égalité des chances, qui permet à chacun de progresser selon ses capacités et son travail, par une égalité de niveau qui finit par tirer l’ensemble vers le bas. Les classements PISA montrent les conséquences de cette évolution.
Les nobles de l’Ancien Régime ont disparu, mais ils ont été remplacés par des élites qui se cooptent et monopolisent les positions de pouvoir. À force de fonctionner entre elles, elles finissent par confondre l’intérêt général et la préservation du système qui les a produites. Nous nous éloignons alors d’une démocratie réellement dirigée par le peuple pour nous rapprocher d’une forme de ploutocratie dans laquelle quelques-uns conservent le pouvoir.
Dans la République romaine, les patriciens, les sénateurs et les militaires avaient inventé les jeux du cirque pour que le peuple s’y délecte et ne s’occupe pas des affaires de l’État. La comparaison peut paraître excessive mais le mécanisme mérite d’être regardé. Jusqu’au président Chirac, bien que l’énarchie ait pris le contrôle d’une partie importante de l’administration et du système financier, les élections présidentielles restaient d’abord la confrontation de candidats, de programmes et de visions. Chacun essayait de convaincre les Français que son projet était le meilleur pour faire évoluer le pays. Il y avait déjà des affaires et des coups bas, mais ils n’empêchaient pas les candidats de dérouler leurs analyses et leurs objectifs, ni les Français de se faire une opinion.
Depuis, tout semble fait pour éloigner encore plus la population en remplaçant la comparaison des programmes par le démolissage des candidats et de leur environnement. C’est devenu un festival de boules puantes de toutes tailles dans lequel certains responsables se complaisent, avec la contribution des médias souvent relayés par une justice qui se prétend exemplaire.
Loin de s’intéresser à la crédibilité des objectifs et aux moyens nécessaires pour les atteindre, loin de comparer les propositions et leurs conséquences, on attaque l’homme ou la femme pour l’empêcher de venir s’emparer du gâteau. C’est plus simple et plus spectaculaire. En offrant des têtes et du sang au peuple, on l’occupe. On lui fait ainsi oublier la triste réalité d’une élite qui ne fait pas toujours grand-chose tout en s’autoproclamant excellente gestionnaire de situations complexes. On détourne son attention de l’essentiel : les programmes pour sortir du marasme.
Personne n’est parfait. Le vrai problème est d’arriver à faire la part des choses sans nous laisser influencer par des communicants dont le métier consiste précisément à déplacer notre regard. Nous en avons eu plusieurs exemples ces dernières années où des attaques médiatiques, relayées avec célérité, ont détruit des candidats qui n’étaient pas forcément les plus mauvais. Le temps ayant fait retomber la pression, on a parfois pris conscience beaucoup plus tard de la faiblesse de ce qu’on leur reprochait par rapport aux enjeux. Il faut donc savoir distinguer ce qui rend réellement un responsable indigne d’une fonction de ce qui relève des erreurs ou des faiblesses.
Nous venons de vivre cette semaine un nouvel exemple de cette dérive. Édouard Philippe, qui veut faire une campagne d’homme d’État en s’exprimant sur les problèmes majeurs du pays, avait décidé de donner son avis détaillé sur un domaine explosif pour l’avenir : les retraites. Le débat aurait dû porter sur ses objectifs, les moyens proposés et leurs conséquences. Il a été presque immédiatement éclipsé par l’attaque de Mediapart contre Jordan Bardella, amplifiée par l’intervention du président de la République. Nous sommes bien dans les jeux du cirque.
Il est facile d’attaquer la jeunesse chez les autres car nous savons que les jeunes sont souvent plus extrémistes que leurs parents. Mais combien d’étudiants trotskystes, maoïstes, nationalistes ou d’extrême droite sont devenus avec le temps des personnalités respectables, parfois même des ministres ? Quand on regarde l’évolution sur dix ans des positions de Jean-Luc Mélenchon sur l’immigration ou certaines prises de position anciennes d’Edwy Plenel, on voit que la quasi-totalité des hommes évoluent avec l’âge et l’expérience. Est-ce une faute ? C’est plutôt une preuve d’intelligence lorsqu’elle résulte de la réflexion et de l’expérience.
Le problème commence lorsque chacun s’accorde le droit d’avoir changé mais refuse ce même droit à son concurrent. Se focaliser sur un élément d’une vie sans tenir compte de l’évolution qui a suivi permet de jeter la première pierre et de se poser en justicier en se drapant dans l’étendard de la vertu. Mais les attaquants n’étant généralement pas plus blancs que leurs victimes, cela entraîne des réponses sous forme de règlements de compte personnels qui finissent par salir l’ensemble des candidats et indirectement la République.
Pendant qu’on occupe le peuple en montrant les turpitudes des uns et des autres, personne ne parle plus réellement des programmes. On détourne son attention des choix de fond, des moyens pour les mettre en œuvre et de leurs conséquences. À force de remplacer la confrontation des projets par celle des personnes, on réduit progressivement le débat démocratique à un concours d’élimination où il ne s’agit plus de convaincre mais d’empêcher l’autre d’arriver jusqu’au choix des électeurs. On en est même arrivé à la dernière élection à ce que le président soit élu sans présenter de programme.
C’est bien là le véritable problème. Dans une démocratie représentative, le peuple doit pouvoir se déterminer à partir de propositions, les comparer, comprendre ce qu’elles impliquent et choisir celui ou celle qui lui paraît le mieux à même de les mettre en œuvre. Lorsque l’on remplace cette confrontation par des attaques personnelles permanentes, on ne permet plus aux Français de juger les candidats sur ce qu’ils proposent réellement pour le pays.
La France va mal. Elle a besoin d’un débat apaisé, ce qui ne veut pas dire un débat mou. Il faut au contraire confronter les idées, opposer les arguments, comparer les moyens et mesurer les conséquences afin que tous les Français puissent comprendre les véritables enjeux des choix qui leur sont proposés. C’est la condition pour que le peuple retrouve la place qui doit être la sienne. Il est temps qu’on arrête de jouer à tuer l’autre en attendant de se faire tuer car c’est la démocratie qu’on assassine.
Alain Juillet,
Président de l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN)

















