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dans Libre opinion

Avons-nous perdu le sens de Noël ?

Laurence TailladeParLaurence Taillade
21 décembre 2020
Avons-nous perdu le sens de Noël ?

La période de Noël est propice au questionnement sur nos traditions et valeurs. Or, en cette période perturbée par la Covid-19, la crise sociale et économique qui s’y superpose et le retour du phénomène religieux, la question devient encore plus pertinente souligne Laurence Taillade

En effet, le solstice d’hiver voit se mêler de nombreuses croyances et traditions, des plus anciennes, d’origine païennes, aux plus récentes, le père Noël. Fête célébrant le retour de la lumière après de longues nuits, la tradition chrétienne s’est appropriée la date, par convention, pour y faire naître Jésus ; Coca-Cola a remanié Saint-Nicolas, par enjeu financier.

Ainsi, le 25 décembre, on fête tout à la fois l’allongement des journées, la naissance du Christ, la famille et son élément central, les enfants. C’est donc plutôt une période de concorde universelle autour de l’espoir et de la fraternité.

Le rituel imposé depuis la fin du douzième siècle est celui des cadeaux. Initialement distribués par Saint-Nicolas les 5 et 6 décembre, principalement dans le Nord, ce rite fût décalé au 25 décembre par les chrétiens pour y associer la naissance de Jésus.

Il est intéressant de noter comme les traditions se mêlent pour finalement dénaturer un évènement et lui faire perdre tout son sens.

Le cadeau, du latin catellus (petite chaîne, chainette), porte une charge symbolique importante. Il est le lien qui uni deux personnes : le récipiendaire et l’offrant. L’intention, dans le don, est aussi importante que le présent en lui-même. En effet, l’essentiel est dans le geste, on ne se débarrasse pas d’une charge, mais on charge le présent de son intention, qui peut être mal perçue, tant par celui qui reçoit, que celui qui observe. D’où le poids émotionnel important de cet échange.

Ce mouvement de l’un vers l’autre suit celui du cadeau. Il passe d’une main à l’autre et, ce faisant, il est donné et pris, offert et reçu.

Le cadeau est d’abord le réceptacle d’affects variés mesurables au temps consacré à le choisir, l’emballer, à observer le sujet de notre don. Car tout don est une faveur reçue sans mérite. Mais il est aussi l’objet d’enjeux de domination où le plaisir est ressenti autant par celui qui offre, d’une manière parfois narcissique, que celui qui reçoit et semble bénéficier de grâces.

Le cadeau est sensé faire plaisir, mais il peut aussi combler. Combler de joie ou un manque, manque matériel ou émotionnel, alors satisfait par une faveur accordée dans l’objectif d’entretenir ou de tisser des liens. Il se fait offrande et prend des tournures religieuses, sacrificiel, comme à l’enfant Jésus, en reconnaissance de sa naissance divine. Il devient une manière de s’extraire de ses pêchers ou, encore, de revendiquer des faveurs.

Marcel Mauss, dans Essai sur le don, décrit les dons comme « faits sociaux totaux » dans le sens où ils s’inscrivent dans une relation « échange-volontaire-obligatoire » imposée par la tradition. Son étude de sociétés tribales et agnostiques démontre qu’il s’agit d’une démarche d’affirmation de soi, de l’Être, contre une démarche présumée, dans nos sociétés modernes, de cumul de richesses, celle de l’Avoir.

Le cadeau devient langage par le message qu’il transmet.

Il s’échange pour dire sans verbaliser, jusqu’à parfois en devenir humiliant ou vexant. Il peut être un témoignage d’amour, quand il est don de soi, et devient nourriture affective ou quête de gratitude qui enchaîne. Car finalement, celui qui reçoit ne peut plus voir autre chose dans l’objet cadeau qu’une trace indélébile de celui qui lui aura offert.

Notre société moderne a fait de Noël une occasion de glorifier la consommation, sous un formalisme épousant le mensonge social de la générosité. On n’offre plus pour faire plaisir à nos enfants, mais nous répondons à une injonction toujours plus pesante des marchands de jouets en plastique, fabriqués dans des conditions éthiquement critiquables, sous la commande de nos chères têtes blondes qui nous imposent des listes de plus en plus longues et dénuées de sens. Il faut avoir les dernières nouveautés, même si elles ne servent à rien, n’apportent rien et, par-dessus tout, nous nous devons de les acheter, puisqu’elles nous ont été commandées.

Tout libre arbitre est anéanti par une contrainte sociale qui dénie la volonté individuelle et la gratuité du geste.

Alors, il nous incombe, en tant qu’éducateurs, de ramener à plus de raison ces générations de l’Avoir et leur inculquer le sens de la valeur des choses et des mots, le sens du beau et de la connaissance, transmettre plutôt que donner. Réussir le partage réciproque et remettre la solidarité et la fraternité au cœur de ces fêtes où nous avons tant besoin de retrouver la lumière et l’espoir, le sens de l’Humain.

Laurence Taillade
Essayiste, consultante, fondatrice du Parti Républicain Solidariste 

Laurence Taillade

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