Brexit : clap de fin ?

Peu d’évènements auront tenu en haleine les médias et les opinions publiques d’Europe comme l’a fait le Brexit. Certains parleront d’exaspération. Eh bien cette longue série diplomatique touche à sa fin, et ce, dans une atmosphère assez délétère comme le souligne Patrick Martin-Grenier, qui prend ici une ultime fois la température des négociations entre Royaume-Uni et Union Européenne.

Lorsque les étudiants en histoire ou en sciences politiques réfléchiront dans les décennies à venir à la dialectique du Brexit, ils auront certainement le choix entre plusieurs options qu’il faudra approfondir à travers moult thèses, études, mémoires, articles et colloques.

Il en ira ainsi de la dernière scène qui se joue en ce moment sous nos yeux. Après le dernier conseil européen du 15 octobre 2020, il est apparu clairement que les deux parties, tant l’Union européenne que le Royaume-Uni, étaient au bord de la rupture. A qui doit-on en imputer la faute ?

L’échec des négociations : à qui la faute ?

Les avis sont sur ce point très partagés. Le sujet est d’emblée polémique, politique. Aucun raisonnement ne semble pouvoir être tenu en dehors de partis pris ou d’approche partisane qui, en réalité, mettent face à face, d’un côté les tenants d’un Brexit dur qui ont une sainte horreur de l’Union européenne, des institutions, des hommes et des femmes qui la représentent et, de l’autre côté, ceux qui ne voient en Boris Johnson qu’un voyou ( n’a-t-il pas fait voter par le parlement le 14 septembre 2020, une loi l’autorisant à violer le droit international et européen résultant de l’accord signé avec l’Union européenne faisant de cet Etat un « Etat voyou » ou « rogue state » ?), un politique diabolique capable de faire feu de tout bois pour mener à bien son projet du siècle consistant à extraire son pays des griffes de l’Union européenne. Pis, cette déchirure existe aussi en France où le Brexit offre l’occasion aux farouches adversaires de l’Europe et partisans du Frexit d’aiguiser leurs arguments, en allant presque jusqu’à insulter les partisans de la poursuite de la construction européenne, même revisitée.

Une volonté délibérée de saboter les négociations ?

Pourtant, les faits sont là et ils sont têtus. Depuis le mois de février, la position de Boris Johnson et de ses conseillers a constamment fait planer une impression de malaise, d’incertitude, laissant supposer au mieux une réelle incompétence ou impréparation, au pire, une volonté manifeste de saboter dès le début les négociations qui s’engageaient en vue de la négociation du traité relatif aux relations commerciales à venir à partir du 1er janvier 2021. Il est clair que depuis le mois de février 2020 les contacts ont été limités, les discussions peu fructueuses : les britanniques n’ont jamais fait montre d’une réelle volonté d’avancer sur les principaux points de cette future relation.

Depuis le début, le mandat octroyé à Michel Barnier est non moins clair : il s‘agit de respecter l’accord politique signé par le premier ministre Boris Johnson qui avait permis de sortir institutionnellement de l’Union européenne et de fixer les lignes d’un futur accord commercial. L’Union européenne, de façon constante, a toujours insisté que pour bénéficier d’un accès sans entrave au marché unique, le Royaume-Uni devait respecter les règles relatives à la concurrence équitable (« level playing field »), car il ne saurait être question que le Royaume-Uni devienne un paradis fiscal aux portes de l’Europe grâce auquel les entreprises pourraient inonder le marché intérieur avec des conditions fiscales complètement déséquilibrées. Il s’agit aussi du respect des normes sanitaires et environnementales, de la gouvernance portant sur l’autorité de la Cour de justice de l’Union européenne, enfin sur la question très conflictuelle de la pêche.

Sur aucun de ces points les représentant britanniques n’ont véritablement cherché à progresser.

D’un côté, Boris Johnson faisait valoir qu’il était absolument nécessaire d’avancer et qu’il était confiant qu’un accord serait trouvé. Mais d’un autre, aucun progrès n’était constaté du côté du négociateur britannique, David Frost. Certains estiment que les britanniques ont saboté les négociations. D’autres pensent que David Frost n’a jamais eu le soutien des proches de Boris Johnson partisans d’une solution très dure, comme le très contesté conseiller Dominic Cummings et le ministre du duché de Lancaster (un ministre qui théoriquement est chargé de gérer les biens du Royaume et du duché de Lancaster mais en réalité un ministre sans portefeuille dont le rôle peut être de faible à très influent et chargé de missions délicates et particulières, en l’espèce le Brexit) qui, tout au long de ces longs mois, a été d’une totale mauvaise foi et enfermé dans une série de mensonges, notamment lors de ses interventions devant la chambre des Communes.

La crispation sur la pêche

Toujours est-il que les rencontres, interrompues pour cause de Covid-19, ont repris et devaient aboutir au plus tard à la fin du mois de juin. Boris Johnson, à trois reprises, prenait la parole pour exprimer son souhait d’un accord mais repoussait à chaque fois l’échéance, jusqu’à ce conseil européen du 15 octobre qui, hélas, n’a pas permis d’avancer.

L’Union européenne reste encore sur sa faim sur les principaux volets de la négociation. De surcroît vient se greffer sur cette négociation la bagarre sur la pêche. La pêche ne représente pour le Royaume-Uni que 0,1% de son PIB, soit une très faible partie, quand les pêcheurs français prennent 80% de leurs prises dans les eaux britanniques. Ce point d’achoppement devient l’un des principaux enjeux de la négociation : Boris Johnson veut absolument revoir régulièrement les quotas de pêche, annuellement selon toute probabilité.

Il en fait une question de fierté nationale sur la souveraineté retrouvée.

La France, quant à elle, campe sur le statu quo. Le ton du président de la République Emmanuel Macron lors de son arrivée au Conseil européen jeudi 15 octobre a été très martial et il a réitéré la position inflexible de la France. Toutefois, quelques heures après, il tempérait, en affirmant qu’il n’était pas là pour rendre le premier ministre britannique « heureux », que les choses pourraient évoluer. Il faut dire que la chancelière Angela Merkel a demandé aux deux parties de faire preuve de souplesse. Malgré l’unité parfaite entre les 27, il est aujourd’hui demandé à la France et à Michel Barnier de tout faire pour parvenir à un compromis sur cette question.

Boris Johnson prêt pour la rupture ?

Du côté britannique, c’est la crispation complète. Sans claquer complètement la porte, Boris Johnson, a clairement fait comprendre que la fin était proche et son cabinet a fait savoir qu’il ne voyait pas l’utilité de la rencontre qui était prévue en ce début de semaine à Londres. Le premier ministre aurait été particulièrement choqué et courroucé par le ton du président français.

Boris Johnson a évoqué la perspective d’un accord de type « Australie » qui, en réalité, n’existe pas avec l’Union européenne, ou le traité de libre-échange avec le Canada qui, quant à lui, a mis presque dix ans avant d’être négocié, ratifié, puis mis en application même de façon provisoire, mais qui n’a pas renoncé à tout contrôle, notamment sur les normes sanitaires, ni n’a renoncé à des quotas d’importation et d’exportation.

Il semblerait ainsi aujourd’hui que les chances d’un accord soient sérieusement compromises. L’ultime rendez-vous est fixé au 15 novembre, soit la date la plus tardive possible afin de permettre au parlement européen de ratifier l’accord. Le clap de fin interviendra donc bientôt, en tout état de cause avec ou sans accord, le 1er janvier 2021 à 0h00.

 

 

Patrick Martin-Grenier

 

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