Charles De Gaulle, la Nation et la souveraineté : leçons pour nos jours

« Qu’est-ce qu’une nation ? » La méthode posée par Ernest Renan en 1882 amenait à une réponse rationnelle, déductive, éliminant une à une les hypothèses, race, géographie, langue, religion ou intérêts matériels, pour aboutir à la formule d’une alchimie anthropologique et sociologique : la cristallisation chimique d’une opinion collective. Ce « plébiscite de tous les jours », sondage quotidien dirait-on dans le langage d’aujourd’hui, ou deux Français sur trois, comme le théorisera Valéry Giscard d’Estaing, n’eut su satisfaire Charles de Gaulle. Pour lui, la France était une immanence, pulvérisant tout concept, comme le coup de poing enlevé, asséné sur la table, dans un arc de bras, qu’il portait soudainement pour ébranler savamment son auditoire à l’issue d’une conférence de presse, proclamant ainsi que la France, dans la chair de son expression corporelle, était là.

Il ne faut point s’étonner que Charles de Gaulle ait si peu utilisé le terme nation : à ses yeux la France n’est pas une abstraction. Elle n’est pas une étiquette sur un flacon au parfum particulier, apportant sa « note à ce grand concert de l’humanité » (Renan). Elle est une personne, avec tous ses possibles, sa volonté, ses relations : un être vivant. Comme être, elle a d’abord une âme. Ce point est partagé avec l’ancien séminariste devenu historien de la République : sa somme affective s’est forgée dans les aventures historiques, dans un passé qui l’a burinée, le lent dédale des sacrifices et des souvenirs. Mais bien au-dessus de cette âme, fruit de l’expérience héritée, la France puise dans une métaphysique, une mystique. Un esprit vivant lui donne un libre arbitre qui n’est pas la résultante des événements. « Mon pays est un pays chrétien et je commence à compter l’histoire de France à partir de l’accession d’un roi chrétien qui porte le nom des Francs » confie-t-il résolument à Alain Peyrefitte1. Tel l’homme dans la Genèse, la France est faite à l’image de Dieu, libre d’agir, de chuter et de se relever, dans un choix non contraint, un destin non dicté. Voilà qui n’est plus de nos jours politiquement très correct : le kaléidoscope affectif et coloré, fusse-t-il de sang, de Renan, physique affective, nation-algorithme, ne dénoterait pas aujourd’hui sur nos étagères contreplaquées, au côté de « l’agir communicationnel » et du marketing politique ; son élan pompier et kitsch n’est pas décalé. Cette nation-là engage moins. Mais la France mystique de de Gaulle n’est pas évanescente : cette âme, faite de souvenirs, et cet esprit, puisant dans l’infinie liberté, ont un corps, et s’incarnent ; l’une et l’autre, emboités, s’incorporent en une entité, l’État.

Une âme, l’histoire, un esprit, notre mystique, un corps agissant, l’État : La France de de Gaulle est bien plus qu’un triptyque ; c’est une trinité. Il y a dans cette vision une tension, une traction. Elle est tout à la fois Michelet, Péguy, et Richelieu ; Taine, Fénelon et Colbert.

Cette sensibilité française à fleur de peau ne pouvait se réfugier aisément dans ce mot totalisant et abstrait de nation, aimé de gris juristes révolutionnaires amoureux de leur érudition. De Gaulle a peu usé du mot nation, et ne se sentait pas nationaliste. Sa France n’est pas un baril grégaire empli d’une foule anonyme inspirée et impulsée par ses leaders, une volonté collective sans yeux ni regard, tirée en laisse vers les aventures de l’histoire par des héros démiurges.

Elle est une vibration, un souffle, qui se soulève, et retombe, au gré de son courage, de sa force intérieure, perdue puis soudainement retrouvée.

Les dirigeants de la France sont ceux qu’elle mérite, à chaque temps. Ils sont le reflet de son être, des acteurs de ce théâtre, qu’affectionnait tant de Gaulle, au plus beau sens du mot ; ils montent sur scène pour se mettre au diapason et à la hauteur des circonstances… ou pas ; point de rôles de composition dans une France vraie, sauf dans les antichambres de parlements affaiblis, où de pâles figurants s’affairent, cherchant une intrigue, s’affaiblissant de caquetages. Les Français doivent tenir leur rang, celui de la France. Ils sont la France ; quand ils s’abaissent, ils l’abaissent. Cet homme providentiel ne croyait pas aux hommes providentiels ; ses départs en témoignent. Il croyait en une force qui traverse tant le peuple que ses dirigeants. Face à elle, avec elle, il faut un marin tenant fermement la barre, soudé à un équipage averti, qui se montre à la hauteur, et garde le cap fixé, sachant dans son cœur où est la vraie étoile. Une nation qui serait abstraction, anonyme, concept juridique, est à l’antipode de cette grandeur vibrante et palpitante, toute à la fois intérieure et collective.

La France est un caractère, un personnage, tangible, fait de chair, de sang et d’esprit ; une personne que nous composons ensemble, inséparable de nos destinées personnelles.

Cette perception personnaliste de la France comme un être vivant dicte toutes les composantes de la politique gaullienne. Il y a d’abord une vision maternelle de la nation : les Français sont les fils, égaux, de la France ; elle prend soin d’eux et ils prennent soin d’elle. Les fils ne plébiscitent pas une mère ; ils y sont attachés dans une vérité simple, gratuite, d’amour ; en temps de paix quand « Notre devoir envers elle [la France] est aussi simple et élémentaire que le devoir des fils à l’égard d’une mère opprimée »2, comme en temps de guerre et d’adversité, où « La France, quoique écrasée, exploitée, souffletée, sourit avec amour aux mérites de ses braves enfants »3. Cela moule une vision de la justice qui inspire la politique sociale gaulliste : une mère est juste avec ses enfants, incorporant cette égalité dans la transmission dont Emmanuel Todd a si bien distingué les règles françaises du modèle allemand de droit d’aînesse.

La France est une communauté de fils, et cela implique des droits sociaux, tissés dans la fibre nationale, qui sépareront toujours de Gaulle de la droite opportuniste et orléaniste.

Cette France personnifiée induit dans sa foulée une généalogie qui est une transmission continue du flambeau de génération en génération : la France se réinvente à chaque génération car elle est biologique, tournée vers l’avenir, vivante. L’humus du territoire la modèle, la vivifie, la nourrit mais pour pousser toujours plus haut. De Gaulle ne tombe pas dans le piège de la géographie immobile, cette France des cantons, dans laquelle Mitterrand, entrainé par son sensualisme, se laissera complaire, jusqu’à l’amour morbide des cimetières. Il en résulte une capacité permanente de rupture, un appel à la modernité et aux remises en cause, qui sépare totalement de Gaulle des errances maurassiennes, qui, elles, ramènent à un passé recuit. Maurras est contre-révolutionnaire ; de Gaulle ne l’est pas. Il se résout à intégrer l’héritage de 1789 comme une étape de progrès, une avancée intellectuelle de la France dans l’idée de liberté, qui elle-même, un jour, sera dépassée et sublimée. Le fossé avec l’extrême droite est béant, essentiel ; il ne se limite ni au procès de Pétain, ni aux circonstances de la guerre d’Algérie ; il n’est pas accidentel. Le maurassisme est un enfermement psychologique et paranoïaque étranger à la personnalité de de Gaulle. Cette haine utilitariste de l’autre comme ciment national, ce positivisme du cerveau reptilien qui dissimule une conception tribale de la France, un ordre crispé, atavique, inquiet, fermé, et cette instrumentalisation de la foi, sont intrinsèquement contraires à la pensée des hauteurs et de l’esprit qui habitent de Gaulle. Il n’a pas l’obsession des frontières tant il a confiance en la France. Cette vision lui fera discerner très vite l’extension de l’espace-temps du champ de bataille, en 1940, dès les premiers mois de la guerre. La France est intellectuellement libre, les Français qui l’animent doivent donc l’être aussi, jusqu’à être frondeurs, rebelles, tel qu’il le fut lui-même, tant que l’on reste arrimé à l’essentiel : la filiation, obéissance aux fondements, respect de l’héritage d’un esprit qui ne doit jamais être « trahi et livré ». Cette « France personne », libre mais fidèle à elle-même, inspire aussi sa politique étrangère. Les autres nations sont tout autant que nous des personnes, et l’idéologie et les systèmes des déguisements : l’Union soviétique reste la Russie, les États-Unis un grand rejeton brutal de l’Europe, et la Chine communiste un vaste empire confucéen, épris de son ordre rituel, tourné vers lui-même. L’invariant des personnalités l’emporte ; chacune de ces nations-êtres doit être aimée et respectée, reconnue, à son prix, et sa liberté défendue.

L’indépendance nationale n’est pas un repli mais une considération de chaque personne, de chaque être collectif.

Et cela vaut d’abord pour nous, la France. La vie internationale est proprement tramée de relations de personnes à personnes, sans qu’aucune tyrannie puisse écraser ces êtres précieux que sont chaque pays, chaque patrie, fusse-t-elle aussi minuscule que le Québec. De Gaulle est un anti-impérialiste : il ne souffrira pas du démantèlement de l’Empire qu’il espère retrouver dans sa vraie forme : une union, une communauté. Il défend non seulement la France, mais toute patrie, contre les empires, même allié et américain. Il ne s’agit pas d’une question de moyens, ou de taille ; une personne ne se dilue pas, ne se gomme pas, ne s’écrase pas ; elle s’exprime et s’épanouit, précieuse et irremplaçable. Cette sensibilité explique son approche du projet européen, qui ne puise pas seulement, ainsi qu’il en pu en être fait procès, à un orgueil français. Pour de Gaulle, l’Europe n’est pas une patrie mais une communauté de patries, traversée de valeurs partagées et de risques de déchirements qu’il faut conjurer. Gommer les personnes, les diluer, c’est affaiblir cette famille. S’appuyer sur elles, dans la réciprocité, c’est l’enrichir. Rien ne lui est donc plus éloigné qu’une conception juridique et normative de la construction européenne. À la grande table ronde de l’Europe, ce sont des corps qui siègent, s’engagent : les États, dans une communion d’esprits, en conjurant avec intransigeance une confusion « babelienne » qui ne pourrait conduire qu’à une dilution et un émiettement des patries, une perte de soi. Il n’usera pas même du terme ambivalent d’ « Europe des nations », tant il sait que l’abstraction de ce dernier terme ne fournira jamais, face aux risque d’effacement, une digue solide : la patrie est d’une autre texture.

Mais cette « personne-patrie », antinomie d’une nation abstraite, qu’elle en est in fine la substance quotidienne, le tissu physiologique ? De Gaulle est à la fois mystique et pragmatique ; il croit en l’esprit et en l’incarnation. Il faut donc un État qui meut et agit, garantit l’espace et exerce la réalité de notre libre-arbitre, c’est-à-dire notre souveraineté. Cet État ne saurait être bureaucratique puisqu’il est animé de cette coulée fluide et intemporelle qu’est l’esprit de la France. L’État c’est nous, en défense de notre liberté intérieure, protecteur de notre indépendance. Il unit, féconde, épouse la géographie, mobilise les secteurs stratégiques, réunit, catalyse les forces intérieures, qu’il fait communier dans « l’ardente obligation du plan ». Il innerve le territoire, en reçoit les influx. Administration, démocratie politique et démocratie sociale sont reliées dans cette vision de l’État qui conduit à l’idée d’une association directe des corps intermédiaires, sociaux et professionnels à la vie politique et d’une participation des salariés à la propriété de l’entreprise. La première idée mènera à proposer la fusion du Conseil économique et social et du Sénat, dès le discours de Bayeux en 1946 ; la seconde révèle de Gaulle marqué du sceau de la doctrine solidaire du catholicisme social, si prégnante dans son Nord natal. Sa conception de la patrie est tramée d’engagements, de relations. La nation est organique, et la densité des relations entre ses corps lui donne sa congruence. C’est une pâte riche et dense.

Il assume résolument l’idée une « troisième voie » économique et sociale, entre le capitalisme et le socialisme, en laquelle la nation est un corps entremêlé de relations réciproques, tissu serré de dons et d’échanges.

L’administration n’est pas en surplomb, mais la clef de voûte de cette cathédrale : sur elle pèse l’équilibre ; rien de moins dirigiste et bonapartiste finalement. Mais intervient là le référendum manqué du 27 avril 1969 où la vision gaullienne, participative et régionale, se brise sur une alliance défensive et féroce qui réunit notables locaux et technocrates néo-libéraux. Les premiers ne veulent que survivre, continuer leurs affaires routinières. Mais les seconds ont un projet, ferme, ciselé et cohérent, préparé dès l’avant-guerre4, ajourné à l’après-guerre, ravalé un temps mais obstinément porté en commun par le patronat et les grands corps de l’État. Pour de Gaulle l’État est l’incarnation cohérente et protectrice du corps social, il le représente, le personnifie, l’irrigue, y est imbriqué. Pour les néo-libéraux, l’État est le destructeur des cloisons, des freins qui bloquent les flux du marché et des financements ; il organise le droit à échanger, stimule les transactions, liquéfie et fluidifie toutes congruences. Jacques Rueff, s’introduisant dans la mécanique du pouvoir, au nom du redressement des finances publiques et de la monnaie, instille dès 1958 la feuille de route dont il rêvait depuis des décennies, et dont le programme du Conseil national de la Résistance l’avait privé : « réduire les rigidités qui affectent l’économie ». Reliant l’Inspection des finances et les milieux patronaux, cette feuille de route prépare, au prétexte de l’indépendance chère à de Gaulle, les grandes concentrations industrielles et financières alors que le traité de Rome sème les graines de l’acceptation consentie de la concurrence. Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing s’apprêtent à prendre les rênes ; Bretton Woods s’effondre en 1971 ; la participation est enterrée, et les cinquante années d’épanouissement du néo-libéralisme à la française, mix de technocratie dirigiste et de marché structuré par de grands oligopoles, peuvent s’amorcer. La vision participative et proudhonienne de la nation, dense tissu de relations économiques et sociales, chère au Général, ne verra pas le jour. Derrière le rideau, d’autres forces ont gagné. L’œuvre de de Gaulle est inachevée. Aucun parmi ceux qui se réclament du gaullisme n’osera défendre sa vision solidariste de la nation. Bercy a gagné et cette France a perdu. Le Bercy du futur va régner et va établir un large pont au-dessus de cette France-là vers la Commission européenne. La politique de la France peut enfin se faire à la corbeille. Car une bataille est perdue mais peut-être pas la guerre : les temps changent mais nous ne devons par l’oublier, de Gaulle est un visionnaire ; en ces temps de rupture et d’ébranlement que nous traversons, la Nation, économique et sociale, telle que la rêvait Charles de Gaulle, n’a peut-être pas dit son dernier mot.

Régis Passerieux
Professeur à l’HEIP

  1. Alain Peyrefitte, « De Gaulle et les grands personnages de l’histoire de France » in De Gaulle et son siècle, Tome I, Paris, Plon-La Documentation française, p.110.
  2. LCharles de Gaulle, « Discours prononcé à Tunis le 27 juin 1943 », in Mémoires de guerre, t. 1, Paris, Plon, 1954, p. 309.
  3. Charles de Gaulle, « Discours prononcé à Londres le 12 mai 1943 », in Discours et Messages, t. 1, Paris, Plon, 1970, p. 29.
  4. Le 26 août 1938 se tient à Paris le Colloque Walter Lippman qui réunit à huis-clos des intellectuels épris de libéralisme (Raymond Aron, Friedrich Hayek, Jacques Rueff, Robert Marjolin, Wilhelm Röpke, Louis Rougier, Charles Spinasse et bien d’autres) ; il pose les fondements de la doctrine française du « néo-libéralisme » dont il forge le nom et le concept, doctrine dans laquelle l’État construit et régule les outils de la concurrence et définie comme une voie entre l’école libérale de Manchester et le « planisme ».