Chronique d’une situation inédite : réflexion 15

Nous vivons actuellement une situation inédite. Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire nous fait part des réflexions que lui inspirent ce contexte particulier.

Les entrelacs incessants entre les légitimes hésitations de la communauté scientifique et les contradictions permanentes de la communication gouvernementale agacent à juste titre. Le virus est nouveau et semble-t-il atypique dans son comportement laissant perdurer d’importantes zones d’ombre sur sa contagiosité, sa virulence, l’immunisation, sa mutabilité et les risques liés à une éventuelle seconde vague ; les médecins cherchent, ont des désaccords temporaires, la science est dialectique et progresse dans le dissensus. Mais les pandémies sont vieilles comme les civilisations et les émergences de nouveaux virus mortels deviennent un phénomène presque récurrent depuis quelques décennies. Sans remonter jusqu’à la grippe espagnole de 1918-19, dévastatrice mais sortie des mémoires, celle dite de Hong-Kong, le Sida, Ebola, Zika, le SRAS, le MERS et d’autres, même s’ils sont demeurés, pour certains, à distance de sécurité de l’Europe, auraient dû nous inciter à rester sur nos gardes.

Dès le 21 janvier, l’Allemagne avait senti le danger et initié les mesures de protection avec, à la clé, aujourd’hui quatre fois moins de morts qu’en France.

Tenter d’excuser les imprécisions gouvernementales par la nouveauté de la crise n’est tout simplement pas recevable ; les spécificités, réelles mais finalement marginales du Covid-19 par rapport à ses cousins ne rendent pas inopérants les masques, respirateurs, blouses et autres consommables hospitaliers indispensables dans ces cas. Une saine application du principe de précaution aurait dû conduire à en entretenir des réserves.

D’où la deuxième remarque : l’ajustement perpétuel – souligné depuis le début et qui perdure avec la pénurie – du discours sur l’utilité des masques et des tests, aux quantités disponibles, devient inaudible et même insupportable. En dépit – ou peut-être à cause – d’une communication officielle chantournée, les Français ont vite compris qu’on les prenait au mieux pour des enfants, et que leurs autorités géraient, sur ce point, la pénurie et non la pandémie.

Ce qui nous amène aux responsabilités. L’Etat du Missouri, encouragé par Trump, porte plainte au civil contre la Chine, avec demande de dommages et intérêts, pour dissimulation d’informations et mauvaise gestion de la crise. Pékin rétorque que ce n’est pas de la compétence des tribunaux états-uniens ; pour autant, on serait prêt à faire une exception et soutenir dans ce cas l’extraterritorialité du droit américain. En France, « le vieux monde » a la vie dure ; d’anciens responsables ne résistent pas au plaisir de lancer quelques piques contre la gestion macronienne de la crise ; fumigènes et diversion font par contre office de réponses face aux questions sur l’implication du précédent quinquennat dans la situation actuelle. Il faudra pourtant que soient un jour établies les responsabilités des décisions ayant mené, suite à la crise du H1N1, en 2008-2009, via la dissolution de l’EPRUS dans « Santé publique France », la réduction drastique des crédits et un changement de doctrine, à la division par dix d’un stock de précaution d’un milliard et demi de masques.

Alors, qu’en janvier 2007, nous estimions figurer, face au risque pandémique, parmi les pays les mieux préparés au monde, les familles de plus de vingt mille disparus demanderont certainement qu’on leur fournisse quelques explications. Déjà, certaines sociétés gérantes d’Ehpad – où se sont déroulés des drames insoutenables – font face à des assignations en justice. Un million de personnes ont signé des pétitions ou rempli des formulaires demandant des poursuites contre les éventuels responsables et une trentaine de plaintes pénales visent des ministres en exercice ou pas. Outre les limites liées aux compétences et à la composition de la Cour de Justice de la République, ce déferlement de recours fera resurgir, s’agissant des dirigeants, le sempiternel dilemme responsabilité pénale versus responsabilité politique. L’histoire récente incite à la méfiance ; on veut bien admettre que la responsabilité pénale soit inadaptée mais on constate aussi que la responsabilité politique est la plupart du temps inopérante. On ne voit pas en quoi une sanction électorale pourrait solder les comptes. Il ne faudrait pas que, par le jeu des protections réciproques, des solidarités de réseaux, des « responsables mais pas coupables » et autres manœuvres dilatoires, tout finisse par se dissoudre dans une irresponsabilité générale face à un évènement qu’on aura que trop tendance à qualifier d’« imprévisible ».

On ne pourra faire l’économie de l’examen approfondi, exempt de zones d’ombre et de non-dits, d’un enchaînement de décisions qui a mené à une gestion dégradée d’une crise à tous égards dramatique pour notre pays.     

La pandémie telle qu’elle va : Trump, qui vient de contribuer à torpiller la tenue d’un P5 onusien, interdit l’immigration et s’improvise médecin en préconisant d’injecter du désinfectant dans le poumon des malades ; les Etats-Unis – où les manifestations anti-confinement se multiplient, avec succès, dans certains Etats – déplorent 50 000 morts et 900 000 contaminés ; la chute spectaculaire du prix du baril – un moment autour de dix dollars – rend le stockage plus onéreux que la vente à perte et un piège se referme, au moins temporairement, sur l’exploitation des schistes bitumineux. Grande exportatrice, la Russie est aussi impactée par une chute des cours qui s’ajoute à l’effet des sanctions internationales pour générer une économie de guerre ; personne ne peut cependant dire si les dizaines de milliards de dollars perdus cette année risquent d’y être un jour à l’origine de troubles sociaux et politiques. En Afrique, le risque de généralisation de la pandémie et d’accroissement de la pression migratoire avec rebonds épidémiques en Europe est une forte incitation à prendre des mesures d’humanité telles que l’annulation de la dette publique; celle-ci étant détenue à 40% par la Chine, on attend avec intérêt la réaction de Pékin. La France – avec 21 856 décès dont 311 supplémentaires à l’hôpital hier – s’appuie sur une étude statistique de l’Ecole des Hautes études en santé publique pour se féliciter de 60 000 vies épargnées par le confinement, dont la sortie s’annonce toujours complexe.

Un livre ? relisons Julien Gracq ; l’œuvre est immense, objet de thèses et souvent mise au programme de l’agrégation de lettres. Le rivage des Syrtes, publié par le natif de Saint-Florent-le-Vieil en septembre 1951, encensé par la critique de l’époque, lui valût un prix Goncourt qu’il refusât comme il l’avait du reste annoncé. On y voit Aldo, descendant d’une vieille famille de la cité-Etat d’Orsenna, surveiller un Farghestan hostile depuis trois siècles mais avec qui les hostilités sont en sommeil. Est-ce Venise face à l’Empire ottoman ou une métaphore de la montée du nazisme et de la drôle de guerre – traitée de façon plus réaliste en 1958 dans Le balcon en forêt – ? Souvent comparé au Désert des Tartares dont la traduction française était sortie peu de temps auparavant, son style hiératique, contrastant avec l’existentialisme triomphant de l’époque, et la mise en scène d’un espace-temps imaginaire, en font avant tout, selon les termes d’Antoine Blondin, « un imprécis d’histoire et de géographies à l’usage des civilisations rêveuses ». (Julien Gracq, Gallimard collection de La Pleiade, 1989-95)

Alain Meininger
Membre du Comité éditorial