Chronique d’une situation inédite : réflexion 9

Nous vivons actuellement une situation inédite. Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire nous fait part des réflexions que lui inspirent ce contexte particulier.

Du « soft power » chinois : parmi les sujets de réflexion les plus forts qui émergeront sur la scène internationale d’après, se trouve celui de l’influence chinoise. Vous avez dit soft power ? Le soft power consiste à séduire, en manipulant peut-être, mais à attirer et à convaincre sans contrainte morale ni matérielle. Vendre des masques et des tests défectueux – neuf certificats de conformité sur dix sont faux –, phagocyter des organisations internationales supposées indépendantes comme l’OMS, mentir sur le nombre de morts et la chronologie des faits à un point qui a peut-être induit en erreur les premières analyses épidémiologiques occidentales, combattre la véracité des faits en niant que le virus soit apparu en Chine et en prétendant qu’il y a été sciemment introduit par les Américains – ce qui a conduit entre autres à l’absence de réunion du Conseil de sécurité dans une période si cruciale – procéder enfin à des sortes d’enchères sauvages de dernière minute au pied des avions en partance pour attribuer les masques et autres équipements sanitaires au plus offrant, au mépris des contrats signés, semble assez éloigné de ce que pourrait être un « soft-power ». Rappelons par ailleurs que la plupart de ces récentes pandémies ont directement ou indirectement leurs origines dans des modes d’alimentation ou des pharmacopées, certes souvent prohibées mais néanmoins pratiquées dans l’Empire du Milieu. Se présenter comme pompier après avoir été pyromane est un art difficile.

La réalité est ainsi souvent éloignée de ce que voudrait décrire le narratif chinois.

Reste qu’il est parfois cru, car souvent, les autres ne sont forts que de vos propres faiblesses. On ne s’étendra pas sur ceux qui, européens entre autres, se sont laissés séduire par les mirages des routes de la soie. Mais le « Make America great again » en isolant l’Amérique de ses alliés traditionnels par l’arrogance et le mépris, n’a fait qu’affaiblir la communauté occidentale, l’offrir à la prédation chinoise et finalement rendre le monde moins sûr. Cet unilatéralisme trumpien risque de se retourner un jour contre les Etats-Unis eux-mêmes ; sera-t-il à ce moment encore temps d’en combattre les conséquences néfastes ?   

N’est-ce que le matin des imbéciles ou la remontée à la surface de la lie de l’humanité ? Il y avait déjà les hackers s’attaquant aux systèmes informatiques des structures de santé obligeant les personnels à perdre un temps précieux à tout reprendre à la main ; il y a depuis peu ceux qui demandent aux infirmières, médecins, pompiers et aidants de toutes sortes de déménager au prétexte qu’ils risquent de contaminer une cage d’escalier, un immeuble, un voisinage ; il y a aussi ceux qui tentent de revendre du matériel médical volé dans les hôpitaux ou de vous gruger en prétendant être mandaté pour désinfecter votre appartement ; il y a encore ceux qui selon la vieille technique éculée – mais semble-t-il toujours efficace – de l’arnaque dite au PDG ou au « faux Le Drian » escroquent entreprises privées, hôpitaux, régions et institutions de santé de toutes sortes en leur vendant, cher, sur internet, des masques qui bien sûr n’arriveront jamais ; il y a désormais ce criminel illuminé, réfugié soudanais doté semble-il de titres de séjour en règle qui dans son délire dont on ne saurait dire s’il est de nature religieuse, psychiatrique ou les deux, n’a rien trouvé de plus pertinent à faire dans ce pays de mécréants qui l’accueille et le nourrit que de massacrer au couteau – samedi 4 avril à Romans – deux personnes et d’en blesser plusieurs autres. Chacun sait que dans le contexte, le personnel hospitalier n’a rien d’autre à faire que de s’occuper de victimes d’attentats. On souhaite à tous ces tristes sires, au cas où ils contracteraient le coronavirus, d’être soignés et guéris par ceux à qui ils auront fait tant de mal pour qu’ils puissent prendre – si leur intellect le leur permet – la pleine mesure de leurs agissements.  

La pandémie telle qu’elle va : dimanche 5 avril au soir la France semble s’approcher doucement du « plateau » : le total sans doute incomplet de 8 000 morts et de 7 000 malades en réanimation – où les entrées faiblissent légèrement – ne peut certes qu’impressionner mais la chute importante du nombre de décès dans la journée (357) fait naître une timide lueur d’espoir.

S’y ajoute, avec un total de 16 000 guérisons, une augmentation du nombre des sorties d’hospitalisation.

Le printemps arrive et avec lui les tentations de relâcher le confinement – attention au risque de rebond – mais qui aurait imaginé que les prévisions météorologiques pourraient être affectées par le virus ? Les avions de ligne sont en effet équipés de nombreux capteurs dont les données font aujourd’hui défaut aux ordinateurs des prévisionnistes mais pas seulement ; sur les 150 000 Français bloqués au début de la crise il y a trois semaines à l’étranger, deux ou trois mille y seraient encore. On ne sait s’il faut en rire – sur le thème du remède de cheval – ou en pleurer du fait de la pénurie que cela révèle mais le manque de médicaments devrait conduire à utiliser du propofol, habituellement plutôt destiné aux chevaux. 3 500 patients sur 11 000 sont à l’heure actuelle inclus dans des essais thérapeutiques divers et la controverse sur la chloroquine qui était en train de prendre les proportions de celle de Valladolid semble s’acheminer, très temporairement sans doute, vers une paix des braves fondée sur le bon sens.  

Un livre ? Relire ce qui est pour certains un des plus beaux livres du XXè siècle italien, Le jardin des Finzi-Contini, de Giorgio Bassani (Gallimard 1975). Le roman se déroule à la fin des années 30, dans la très belle ville de Ferrare – que l’on ne peut que conseiller de visiter – en pleine ascension du fascisme mussolinien. Alors que les lois antisémites se succèdent, chaque fois plus contraignantes, des jeunes gens appartenant à différentes strates de la bourgeoisie juive de la ville, peu à peu chassés de partout, prennent l’habitude de se retrouver à l’intérieur de la luxueuse propriété des Finzi-Contini. Cette histoire, réelle, d’un confinement volontaire et aveugle – hors les murs la peste brune menace – résonne comme une allégorie de la cécité des bourgeoisies européennes face à la montée du nazisme. Le superbe film homonyme de Vittorio De Sica, sorti en 1970, dont la réédition remastérisée est en principe prévue pour le 15 avril, suit pour l’essentiel le déroulement du livre ; la somptueuse photographie d’Ennio Guarnieri s’y met au service des acteurs magnifiques que sont Dominique Sanda, Romolo Valli et Helmut Berger.    

Alain Meininger
Membre du Comité éditorial