Coronavirus : vers un monde post-libéral ?

Pour Frédéric Saint Clair, le Covid-19 s’inscrit dans l’histoire comme le volet sanitaire d’une crise beaucoup plus large dont le libéralisme porte la principale responsabilité. Il est donc, selon lui, légitime d’envisager une transition post-libérale… Mais en serons-nous capables, s’interroge l’analyste politique.

La crise du coronavirus aura posé de nombreuses questions. L’une d’entre elles, et non des moindres, découle directement de la pénurie, ou plutôt des pénuries successives dans différents secteurs, occasionnées par l’absence de production nationale, c’est-à-dire par l’interdépendance dans laquelle nous a placés la logique économique libérale. Lors de son premier discours à la nation, le jeudi 12 mars 2020, Emmanuel Macron déclarait : « Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond, à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai. » Les mots ont un sens, et le terme « rupture » est assurément un mot très fort. Rompre avec la logique néo-libérale et envisager, non pas une simple transition, mais une rupture souverainiste – quand bien même elle serait envisagée à l’échelon européen – interroge à bien des égards.

La crise du coronavirus posera-t-elle réellement les bases d’un monde post-libéral ?

Le terme « post-libéral » fait question. Prenons le dans son sens le plus évident, c’est-à-dire comme la traduction de la volonté de ne plus étendre ad infinitum notre régime de libertés, qu’elles soient politiques ou économiques. Mais une fois posée cette « profession de foi », force est de constater qu’elle recouvre une réalité autrement complexe et diverse. Certains ont d’ores et déjà vu dans cette crise la fin de la mondialisation. D’autres, la défaite du néo-libéralisme. D’autres encore, la nécessité de revenir à un libéralisme plus classique. Nous avons entendu parler du retour de l’Etat stratège, de l’Etat providence, de l’Etat nation, de l’Etat souverain. Certains y ont vu la fin de l’Union européenne, d’autres, la naissance d’une autre Union européenne, plus resserrée et plus souveraine. Sans compter ceux qui ont vu la promesse d’une renationalisation des économies, le retour des frontières économiques, d’un protectionnisme intelligent, du localisme…

La crise actuelle suscite de grands espoirs de changement. Mais force est de constater que l’économie est au fondement de notre mode de vie moderne, de notre conception du monde, de nos pensées, de nos réflexes. A ce titre, évoquer une rupture avec le modèle libéral dominant nous place face à un problème économique majeur : nous ne disposons d’aucun modèle alternatif au modèle de la libre concurrence et du libre-échange. L’unique outil dont nous avons su faire usage jusqu’ici porte un nom bien connu : « socialisme ». Nous avons contrebalancé l’idéal de liberté par un idéal d’égalité, nous avons limité les désirs de l’individu par la nécessaire prise en compte du collectif, de la nation, du bien commun, de l’ensemble des classes sociales.

Mais alors, sera-ce cela cette « rupture » évoquée par Emmanuel Macron, un formidable bon en arrière, entre Etat providence et fédéralisme européen, entre social-démocratie régulatrice et barrières douanières écologiques et sanitaires ?

Difficile dans ce cas, en effet, de parler de post-libéralisme… Difficile de croire également qu’une fois la crise oubliée, et le retour des exigences relatives au pouvoir d’achat, à l’emploi, à la disparition des services publics, au financement des prestations sociales, retour auquel s’ajoutera une nouvelle crise des débouchés, une crise de la dette, et de nouvelles tensions sur les marchés financiers, ce type de modèle ait les reins suffisamment solides pour résister longtemps à l’appel d’une nouvelle libéralisation de l’économie. Nous aurons fait un joli tour de manège pour en revenir au même point. De la même façon que la crise de 1929 n’a mis fin ni à la spéculation financière, ni à l’appétence générale pour le risque, ni à l’extension de la domination de la finance internationale sur l’économie réelle, la crise du Covid-19 n’aura pas permis de repenser les rapports entre économie et société.

Et pourtant, cette crise mondiale était l’occasion d’opérer, non pas une rupture, mais une réelle transition post-libérale. Mais pour cela, il nous aurait fallu abandonner quelques-uns de nos vieux schémas de pensée. Et nos responsables politiques, comme une large partie des intellectuels, s’y refusent. Un des concepts auxquels il nous aurait fallu renoncer, et probablement le premier, est le socialisme et son objectif d’égalité. Deux concepts inutiles. On ne contrebalance pas le libéralisme par le socialisme. Ceux qui ont cru que cette méthode a fonctionné par le passé se sont leurrés.

Ce qui pose problème dans le libéralisme, c’est l’objectif de croissance, d’enrichissement indéfini.

Or le socialisme poursuit le même objectif ; là où ils diffèrent, c’est sur l’allocation des ressources, sur la classe qui devrait être propriétaire du Capital, mais pas sur le principe de production de richesses. Car l’anthropologie socialiste et libérale définissent le même homme abstrait : un individu essentiellement défini par ses besoins économiques.

Ce qui pose problème dans le libéralisme, c’est que pour atteindre cet objectif de croissance, il faut étendre sans cesse la taille des marchés, et donc mondialiser, et il faut innover constamment, afin de renouveler l’offre et augmenter ainsi la consommation – une innovation que les tenants du libéralisme qualifient de « progrès technique ». Le socialisme est également très en faveur de la mondialisation, et depuis son origine. Souvenez-vous : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Et le socialisme est également progressiste, à la fois politiquement, économiquement et techniquement. Les deux idéologies ne sauraient s’équilibrer, elles se disputent, avec une vigueur non démentie depuis deux cents ans, les mêmes concepts.

En réalité, l’opposant naturel du mondialisme est le nationalisme (et non pas le souverainisme, car on peut imaginer un niveau de souveraineté à l’échelon mondial, ou même européen, comme Emmanuel Macron). Et l’opposant naturel du progressisme est le conservatisme. Le hic ? Ces deux notions ont été disqualifiées de longue date dans le débat public. Le nationalisme, pour les sociaux-libéraux et les sociaux-démocrates, « c’est la guerre », ou bien « la haine de l’autre ». Quant au conservatisme, il se résume à un catholicisme traditionnaliste anti-IVG et anti-PMA. Difficile dans ces conditions d’espérer ouvrir une réflexion sur les potentialités d’une doctrine national-conservatrice en matière de transition post-libérale.

Et pourtant, le conservatisme et le nationalisme sont deux traditions politiques fécondes qui méritent d’être prises en considération, car elles permettent, une fois combinées, non pas d’annihiler le principe libéral, qui est un principe fondamental de notre modernité, mais de l’équilibrer. Le conservatisme porte en lui deux principes essentiels : modération et stabilité. Et le nationalisme inclut deux notions fondamentales également : la frontière, envisagée sous l’angle de la sécurité (Art. 2 des Droits de l’Homme et du Citoyen) et le territoire. La crise que nous traversons, comme toutes les crises contemporaines, est une crise de l’hubris.

Le premier besoin est donc de retrouver un équilibre : besoin de modération dans l’innovation, la production et la consommation, et de stabilité dans les échanges.

Cette crise est également une crise de la mondialisation, du gigantisme, de la liberté indéfinie mettant en péril la sécurité des populations. Le second besoin est donc celui de retrouver une limite.

Réguler les marchés par le biais d’organismes supra-nationaux a montré son inefficacité. C’est d’une régulation territoriale dont l’économie – notamment locale – a besoin, ce qui aurait pour premier effet de garantir une sécurité plus grande aux citoyens d’un même Etat.

De nombreux autres aspects nationalistes et conservateurs mériteraient d’être développés, notamment parce que la crise sanitaire que nous traversons a probablement minimisé les autres – migratoire et communautariste – mais ne les a pas effacées. Ne sera pas effacé non plus le malaise qui a engendré le mouvement des Gilets Jaunes et qui n’a reçu aucune réponse structurelle. Le Covid-19 s’inscrit ainsi dans l’histoire comme le volet sanitaire d’une crise beaucoup plus large, une crise civilisationnelle, dont le libéralisme, sous ses différentes formes, ordo, social, néo ou ultra, porte la principale responsabilité. Il est donc légitime d’envisager une transition post-libérale… Mais la question demeure : en serons-nous capables ?

Frédéric Saint Clair
Analyste politique