Covid-19 : Crise sanitaire ou crise de société ?

À l’image de notre société divisée, le Covid-19 génère de nouvelles controverses : divergences entre les citoyens, entre « fuyards » et confinés sans échappatoires, entre « responsables » et « rebelles », mais également entre politiques, entre scientifiques ou encore entre médecins. Analyse de Véronique Suissa et Serge Guérin.

Cela étant, au delà des attitudes de défiance manifestes, les progrès technologiques en santé suscitent également de nouvelles attentes sociétales. Notre médecine et par delà les soignants sont ainsi soumis à une forme de pression sociale induite par des revendications croissantes plus ou moins implicites : guérir, soulager, écouter, comprendre, soigner, etc. Certains allant jusqu’à espérer pouvoir évacuer la mort à travers le transhumanisme sans doute parce que parler de la mort demeure un problème ontologique et déontologique1. Retour au réel avec l’expérience de nos fragilités, physiques et psychiques qu’entraine la crise du coronavirus… D’un point de vue symbolique, la position de toute-puissance associée à la médecine impose à ses représentants d’être en permanence à même de répondre aux besoins, demandes, voire exigences parfois surréalistes de la société. Or, le symbole de toute-puissance de notre médecine est indéniablement illusoire, comme sa capacité à répondre à l’ensemble des attentes individuelles. La maladie, la souffrance physique, la douleur morale, la dureté de certains traitements ou encore la mort sont des expériences inéluctables et pourtant, elles restent péniblement acceptées, voire rejetées tant par les malades que par les professionnels. Ce décalage conduit également à l’isolement et à la détresse des professionnels de santé2 tandis que la société leur demande encore et toujours plus : être efficaces, réactifs, compétents, humains, etc. On fragilise celles et ceux qui accompagnent les plus fragiles.

Ces attentes à la fois extrêmes et surréalistes confrontent la réalité d’une « fragilité humaine » avec une « obligation de résultats » qui apparait aussi irréaliste qu’illusoire…

À cela, s’ajoute l’évolution structurelle de nos centres de soins vers des approches managériales, budgétaires et de performances économiques. Confrontant les soignants à un phénomène d’injonctions institutionnelles dans lequel les demandes à l’égard des soignants semblent éminemment paradoxales : performance économique et qualité des soins, normalisation des procédures de soins et logique d’individualisation, cloisonnement des pratiques et attente d’une continuité des interventions, etc.3

De la santé à l’économie de la santé

L’évolution des réformes hospitalières a entrainé de profondes mutations des pratiques soignantes, de plus en plus tributaires de la démarche économique en vigueur. La politique budgétaire principalement régie par une logique d’objectifs/résultats impacte les pratiques et les imaginaires des soignants invités à optimiser leurs activités de soins tout en devant garantir la qualité de prise en charge. Il en résulte des dilemmes impossibles pour les soignants tiraillés entre « qualité » et « quantité » des soins. De ce point de vue, l’instauration de la T2A, au delà des transformations dans la gestion des hôpitaux, symbolise la transformation de la santé en activité économique et productrice de coût avant d’être facteur de soin. Mais la réalité comptable et statistique instaurée au cœur d’un système humain peut difficilement s’accommoder des critères de performance d’entreprises commerciales4. Dans un contexte d’urgence imposé par le virus, l’économie en santé montre de façon éclatante ses limites organisationnelles, économiques et de personnels. Plus encore, elle montre, les risques qu’elle fait prendre sur la santé des populations. La polémique née du manque criant de masques de protection, ou de respirateurs met en lumière l’effet délétère de ces priorités budgétaires et du manque d’anticipation pour permettre une politique de santé publique efficiente et bienveillante.

Pire encore, dans les EHPAD, les « oubliés » de cette crise sanitaire, montrent à quel point il devient urgent de se saisir d’une nouvelle politique de soin et d’accompagnement en matière de vieillissement et combien il est impérieux de réinvestir l’échelon communal pour accompagner, prévenir et secourir.

C’est finalement tout le rapport de la société aux personnes âgées qu’il importe de repenser5 !

Le retard d’approvisionnement en masques, les flottement dans la décision politique, l’impossibilité de comptabiliser le nombre de contaminés ou de répertorier les décès liés au Covid-19 au sein des EHPAD troublent et violentent la société. Toutes ces réalités de terrain suscitent l’incompréhension des professionnels de santé dont la charge de travail est à son paroxysme, au delà du manque de protection et du risque de contamination auxquels ils sont confrontés…

Crise sanitaire, crise de la société ?

Le Covid-19, dans nos sociétés occidentales, a prit de court aussi bien les décideurs que le grand public, certainement parce que dans l’imaginaire collectif, la modernité de l’Occident est le signe de ressources (financières, intellectuelles, sanitaires, sociales, militaires, etc.) capables de prévenir, d’anticiper, de combattre la maladie. La prise de conscience collective d’un « virus mondial » a sans doute contribué à faire bouger les lignes déterminant plus clairement les priorités, les nécessités et les modes d’organisation,… Mais ces changements seront-ils durables et structurants ?  En effet, les possibles en matière de changement demeurent tributaires de la société, c’est à dire de la culture et des valeurs qui l’imprègne mais également des citoyens qui la composent.

Quid de la société de consommation ? Si la consommation donne le sentiment d’exister, de se différencier, comme le signalait Baudrillard, elle permet aux individus d’obtenir des gratifications immédiates et centrées sur leurs propres besoins. Une hyperconsommation, au sens de Lipovetsky6.

Dans le contexte de crise du Coronavirus, la peur d’être privé de ses « denrées usuelles » participe sans doute aux réserves excessives d’aliments et produits de consommation effectuées par une partie des citoyens… De ce point de vue, le signe de la déconsommation n’est vraisemblablement pas encore à l’œuvre.

L’individualisme sociétal manifeste « en temps ordinaire » apparaît ainsi exacerbé en « temps de crise »…

Quid des attitudes égocentrées pointées lors de l’annonce du confinement ?  Le mouvement de fuite vers la province, la multiplication de lettres de voisinage réclamant auprès leur « voisin soignant » de déloger, le non respect du confinement ou encore les tentatives de détournement des règles sanitaires, montrent à quel point le sentiment de peur national oriente un ensemble d’attitudes irraisonnées et centrées sur soi. Comme si finalement le narcissisme des uns permettait la solidarité des autres… Comme si le confinement de certains excusait les balades des autres… Bien sûr, l’angoisse de la contamination, l’incertitude sociale quant à la suite, la multiplication des rumeurs, le durcissement gradué des mesures légitimes de confinement renforcent ces attitudes de précautions mais aussi des attitudes impactant directement le quotidien d’autres citoyens. Il ne s’agit en aucun cas de juger mais bien de pointer et de comprendre en quoi la crise sanitaire fait le révélateur de la crise d’une société.

Pour autant, la multiplicité des initiatives solidaires montre à quel point la solidarité peut s’exprimer sous toutes ses formes et à tous les niveaux. Implication « sur le front » des soignants retraités, salariés en activité « à l’extérieur », aides issues du voisinage, dons de masques par les entreprises, écoute psychologique dédiée aux soignants, implication des communes qui sont en première ligne, etc. Ce mouvement de solidarité national traduit les valeurs humanistes de notre société – celles que l’on pensait perdues – tout en immisçant un espoir collectif en faveur d’un « après » plus solidaire.

Bien entendu, cette double dynamique – opposant individualisme et solidarité – ne traduit en aucun cas la complexité de notre société, bien plus nuancée. Contourner le confinement la journée et applaudir les soignants le soir en est une illustration. De même que fuir en province pour « son confort » se distingue du départ précipité visant à se rapprocher d’un parent fragilisé par la maladie…

Au cœur de la crise, les soignants montrent à quel point la santé est une valeur collective à préserver.

D’une certaine façon, la relation – actuellement mise en lumière – entre les soignants et la société révèle une prise de conscience d’un destin partagé, et ce malgré la défiance manifeste des uns ou les dissensions stériles des autres… Quoi qu’il en soit, la période inédite que nous traversons collectivement réclame solidarité et bienveillance tout comme elle réclame abnégation et cohésion. À ce stade, l’action est donc primordiale, la réflexion secondaire et le jugement inutile.

Véronique Suissa, Docteur en psychologie clinique, Laboratoire de Psychopathologie Neuropsychologie, Paris VIII

Serge Guérin Professeur de sociologie, Inseec SBE Directeur du MSc « Directeur des établissements de santé », Inseec

 

  1. Suissa, V. (2017). Médecine conventionnelle et non conventionnelle : Evaluation de l’impact des Médecines Complémentaires et Alternatives (MCA) chez les patients atteints de cancer. Thèse de doctorat. Psychologie clinique. Université Paris 8
  2. Daloz, L., Balas, M.L. et Bénony, H. (2007). Sentiment de non-reconnaissance au travail, déception et burn-out : une exploration qualitative. Santé mentale au Québec, 32(2), 83‑96. https://doi.org/10.7202/017798ar
  3. Safy-Godineau, F. (2013). La souffrance au travail des soignants : une analyse des conséquences délétères des outils de gestion. La Nouvelle Revue du Travail (NRT). Financiarisation et travail, (3). https://doi.org/10.4000/nrt.1042
  4. Bauduret, J.F. et Jaeger, M. (2002). Rénover l’action sociale et médico-sociale : Histoires d’une refondation. Dunod, Paris.
  5. Suissa V, Guérin S,Warusfel A. (2019). Vers un accompagnement personnalisé nécessaire mais complexe à mettre en oeuvre ? L’exemple de la prise en charge oncogériatrique. Geriatr Psychol Neuropsychiatr Vieil 2019 ; 17(4) : 357-68 doi:10.1684/pnv.2019.0820
  6. Lipovetsky G. (2006). Le bonheur paradoxal: Essai sur la société d’hyperconsommation, Ed. Gallimard.
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