De la cyber-guerre ou le Grand style selon Nietzsche ! – 1ere partie

La seule question qui vaille : la cyber-guerre est-elle réductrice de tensions ou au contraire participe-t-elle d’une disruption annonciatrice de tous les dangers ? Si elle présente plus de risques, comment les gérer, comment les affadir ? C’est à ces questions que tente de répondre Léo Keller, fondateur du blog géopolitique Blogazoi. Dans cette première partie il revient sur la définition et la problématique de la cyber-guerre.

Clausewitz avait tort lorsqu’il écrivit : «  La défense est la forme la plus forte de la conduite de la guerre. » Pour la première fois, ses idées sont battues en brèche. Thucydide, lui, avait raison ! « L’épaisseur d’une muraille compte moins que la volonté de la franchir ». Ascension calculée aux extrêmes, autonomie ? Brouillard de la guerre ? La cyber war est en adéquation avec le monde actuel décrit par Philippe Moreau Defarges. « Les Etats ne sont plus ce qu’ils croient être toujours – des nomades, des forteresses, des entités souveraines – mais des carrefours de flux, d’interdépendances… » Sun Tzu écrivit «  l’art de la guerre c’est soumettre l’ennemi sans combat. » Ou au contraire la cyber-guerre est-elle un infra conflit ? Nous allons voir que cette nouvelle technologie constitue – grâce à la vitesse des nouveaux missiles – non seulement une optimisation vertigineuse de la praxis militaire mais qu’il s’agit bien d’une véritable disruption.

Définition et problématique

Définition

La cyber-guerre consiste à détruire les systèmes d’information adverses puis ses centres critiques. Il n’est pas toujours besoin de les atomiser pour vaincre l’adversaire. Il suffit juste de lui en interdire l’utilisation. Les autres destructions suivront éventuellement. En guerre conventionnelle, et à fortiori en cas d’attaque nucléaire, la victoire se manifeste précisément dans l’occupation du territoire ennemi et/ou de sa capitulation, qui résulte des pertes matérielles et humaines colossales. Ce n’est pas forcément le but que recherche la cyber-guerre, dont il faut distinguer les aspects purement technologiques, de sa composante intellectuelle. Simplement physique, elle n’est qu’une guerre conventionnelle améliorée ; cantonnée à sa seule version intellectuelle, sa puissance de feu est lourdement handicapée !

Pour autant la cyber-guerre ne mérite véritablement son nom- qu’à la seule condition- de fusionner ses composantes intellectuelles et physiques.

Une fin de l’Histoire ?

La technologie militaire a toujours été l’enfant de son temps. Il est des guerres qui ne connaissent pas de signature de traité de paix. La cyber-guerre sera d’autant plus à l’aise avec ce scénario que la guerre n’aura pas été déclarée. Vous avez aimé Pearl Harbour, vous adorerez la cyber-guerre ! En cyber-guerre le nombre de morts n’aura que peu d’importance. L’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, la science quantique et ses capteurs révolutionnent la guerre.

La cyber guerre s’inscrit historiquement dans le discours d’Obama de 2009 : « A world without nuclear weapons… » Constatons que l’irruption de la cyber-guerre est à tout le moins concomitante avec la montée en puissance de l’hégémon chinois et à la baisse symétrique de la puissance et de la volonté américaines.

Gideon Rachman a écrit : « Nous touchons au terme d’une séquence historique pour aborder un monde post- occidental. »

La Chine – première puissance 1 bis non seulement technologique mais surtout en termes de réflexion stratégique – Huawei et la 5 G en sont le symbole le plus éclatant – qui dispose de l’ordinateur le plus puissant au monde a développé la doctrine de la « military-civil fusion». Pour Beijing, l’automatisation est la nouvelle arme, véritablement, stratégique de la guerre. La Chine se veut être le numéro 1 au monde dans ce domaine dès 2030. Sa doctrine : la cyber-guerre comme étant « la guerre à la vitesse de la lumière. »

60 % des dépenses mondiales de recherche de l’IA sont effectuées en Chine.

Grâce à la cyber guerre la Chine espère surclasser tous ses compétiteurs. Dans un monde multipolaire, la cyber-guerre est précisément le mode d’action qui s’épanouit dans l’unilatéralisme. Ils se nourrissent et se fertiliseront l’un l’autre.

Depuis la fin de la guerre l’on a toujours évité le pire et Churchill avait raison de dire : « La sécurité sera l’enfant robuste de la terreur et la survie son frère jumeau. » Le paradoxe de cette situation est qu’en cyber guerre l’on ne distingue pas nettement l’anéantissement.

Étonnamment l’absence de menaces visibles est une menace en elle-même.

Problématique

Il est extrêmement facile de déclencher des hostilités ; en sortir s’est toujours révélé infiniment plus complexe. Ce paradigme est-il toujours aussi vrai en cyber-guerre ? Car s’il s’avère que sortir d’une guerre est plus simple, moins dangereux, que d’y entrer, alors le seuil de déclenchement de la cyber-guerre est forcément abaissé, et le risque de guerre augmenté. Certes les dangers suscités de la cyberwar sont moins mortels et moins exhaustifs ; pour autant ils pèsent d’un poids certain sur le caractère démocratique de nos sociétés.

Demandons-nous avec Kissinger si la cyberwar favorise cette définition de la géopolitique : « What are we trying to achieve, even if we must pursue it alone? » « What are we trying to prevent ,even if we must combat it alone » ? Ou pour le dire autrement avec Clausewitz, la cyberwar permet-elle d’atteindre plus surement le « Ziel » et le « Zweck ».

Le contexte

Avec l’accroissement de l’unilatéralisme « Restraint is being replaced by excess. » La cyberwar s’y coule à merveille.

A bout de course, les conflits conventionnels, nucléaires et terroristes, seraient-ils remplacés ou simplement épaulés par la cyberwar, nouveau sésame de résolution des conflits ?

La cyber guerre, elle, assure parfaitement le relais et comble à merveille les lacunes qu’une trop grande réussite des doctrines nucléaires a étonnamment créées. Ce relais, ce cran supplémentaire accroissent-ils ou diminuent-ils le risque de guerre ? Cet échelon supplémentaire s’insère parfaitement dans le constat dressé par un vice chef d’Etat-Major « There is no conceivable situation in the contemporary world in which a nuclear attack would be in the United States or Russia’s interest. »

Il manquait un cran, un échelon entre l’arme nucléaire et l’armement conventionnel même avec des armes telles que le MOAB etc. Or avec la cyber-guerre nous possédons ce nouvel échelon plus maniable et surtout qui permet de ne pas aller tout de suite à l’ascension aux extrêmes. La guerre est désormais plus envisageable grâce à la variété des armes.

La cyber conflictualité en restreignant – provisoirement – la létalité va permettre une inflation des conflictualités !

La géopolitique aime parfois les paradoxes.

Quelles sont les caractéristiques de la cyber-guerre ?

La première caractéristique : la vulnérabilité de la cible. Une armée moderne fonde sa tactique selon trois axes : le mouvement, le déclenchement du feu et, depuis quelques décades, la communication. Dans tout conflit la règle de base demeure immuable : pénétrer dans les entrailles de l’adversaire et s’y cacher pour mieux l’anéantir. Dans la cyber-guerre, nous assistons à la perfection de ce paradigme. Se cacher de l’attaquant devient de plus en plus difficile, mais pénétrer les systèmes nerveux de l’adversaire, tout en se masquant, devient par contre de plus en plus facile. La multiplication des objets-cibles, (et nous n’en sommes qu’au début) leurs points d’entrées béants, en dépit de leur miniaturisation, les rendent si visibles, si fragiles, et si offerts. L’Europe : population 512 millions soit 512 millions de cibles et de points d’entrée, multipliés à l’infini, condamnés à une cyber invasion.

En 2008, le Pentagone a été victime d’une cyber-attaque. Les Américains ont quand même fini par découvrir le worm. Mais, uniquement, après qu’il fût rentré dans des documents classifiés. Ce virus aurait pu menacer toute la chaine de commandement et interdire aux navires et bombardiers stratégiques d’accomplir leurs missions. L’Iran a attaqué des institutions financières américaines ainsi qu’un barrage. Que la cyber-attaque n’ait pas fonctionné ne prouve pas qu’un jour un barrage ne cèdera pas. Désormais en cyber-guerre de simples piqûres suffisent – puisqu’il n’est plus obligatoire de tirer un seul coup de feu – pour emporter la décision.

La technologie des armes quantiques, et ses capteurs étréciront la planète, comme jamais auparavant.

Il n’y aura bientôt nulle part où se soustraire à autrui.

Dans la cyber-guerre, le ratio frappes/cibles atteintes sera très élevé ; celui des cibles délibérément épargnées, variable selon les buts de guerre ; celui des cibles manquées, voisin de nul. Au reste la capillarité rend le débat inutile. Pour employer une formule américaine et pour expliquer la vulnérabilité de la cible nous dirions : « we didn’t connect the dots. »

La deuxième caractéristique qui résulte de la dissimulation de l’attaquant, c’est la prime à l’agresseur, gonfalon de la cyber-guerre. Dans le nucléaire l’origine séminale est exclusivement étatique ; dans le terrorisme l’origine peut etre déterritorialisée mais il finira toujours par revendiquer son appartenance. La publicité est sa raison d’être.

En cyber, l’Etat est cependant moins territorialisé qu’en nucléaire. C’est l’absence de territorialisation impérative qui permet son invisibilité et donc son ubiquité. Les cybers-attaques viseront donc aussi des intérêts privés qui participent, ou pas, de l’Etat. La Corée du Nord raffole de la cyber-criminalité. Dans le cas russe, la cyber-guerre recherche la fusion Etat-groupes privés à l’idéologie nationaliste. Découle de cette caractéristique l’absence du principe « cui bono » qui remplit son rôle en conventionnel et en nucléaire. En terrorisme, il est certes plus compliqué. En cyber c’est souvent impossible. Rien ne semble en effet plus facile que de monter une opération de cyber désinformation en rejouant le piège de Staline en Corée. En 2007 l’Estonie, pays hautement informatisé, a subi une cyber attaque de très grande envergure paralysant jusqu’aux services gouvernementaux. Dire que la Russie était l’auteur de l’agression semblait évident vu l’importante minorité russophone dans le pays. Le prouver se révéla compliqué et relativement inefficace. Mais les Russes avaient passé leur message d’intimidation.

La troisième caractéristique No boots on the ground. Zero death ! A la différence des deux autres armes on peut remporter les hostilités avec zéro mort. No boots signifie peut-être zéro mort chez l’attaquant mais surement pas zéro mort chez la cible.

Qu’on ne se leurre pas, il y aura tôt ou tard un nombre incalculable de morts civiles causées par la cyber-guerre.

Leur caractère étal, dans le temps et dans l’espace, qui tend à rendre la guerre moins douloureuse, renforcera malheureusement la prime à l’agresseur en diminuant l’impact ressenti au sein de l’Etat cible. C’est précisément ce qui rend la guerre plus facile à déclencher, plus longue et différente à terminer.

La cyberwar adopte le caractère asymétrique du terrorisme. Notons que la crainte que ce dernier suscite est inversement proportionnelle à sa capacité létale, somme toute très faible en termes quantitatifs. Bien entendu cela n’amoindrit pas sa barbarie.
Imaginons juste en cyber les circuits électriques des hôpitaux hors d’état de fonctionner. Les statistiques américaines établies à Princeton ont indexé toutes les morts violentes, y compris les actes de terrorisme à 0,69 en 1871 ; à 0, 17 en 1991. En 2013 nous tombons à 0,14. Steven Pinker affirme avec une batterie de statistiques que l’humanité vit la période la moins violente de son histoire.
La cyber-guerre laisse ouverte l’option des létalités.

La quatrième caractéristique est loin d’être intellectuellement neutre. La cyber-guerre est ontologiquement indissociable des fake news. Hannah Arendt : Le mensonge est plus fort que la vérité car il comble l’attente.

Fake news : le mot est lâché. Il parfait l’action de la cyber-guerre. Il en est tout autant la quintessence – voire le but – que la perfection des nouvelles technologies ! Dans un monde caractérisé de plus en plus par la prégnance du pouvoir de la foule, si le vrai du faux ne peut être que très difficilement discerné, alors la confiance dans les institutions fragilise l’Etat. La cyberwar corrode la volition de défense de la cible tant au niveau national qu’international. La Russie et la Chine connaissent leurs cibles ! Leur expertise est redoutable !

La cyber-guerre, grâce aux fake news – va réussir plus précisément, plus rapidement, plus efficacement, de façon plus indolore, à ébrécher, mutiler puis finalement détruire le centre de gravité du dispositif adverse, son substrat national. Certes les dispositifs militaires seront bien entendu visés, mais la Schlachtmaterial devient accessoire.

Atteindre le centre de gravité du dispositif adverse. Relisons, à ce sujet, Clausewitz. « The moral elements are among the most important in war,” “They constitute the spirit that permeates war as a whole. . . . They establish a close affinity with the will that moves and leads the whole mass of force … »

L’Etat y devient sourd, lourd et gourd ! Donc impuissant ! Lorsque l’ochlocratie, ayant été encouragée par des menées subversives ennemies (cf. Poutine avec gilets jaunes ou Marine Le Pen), la médiocratie ouvre – toute béante – la porte à l’adversaire. Les Russes ont ainsi « pollué » un certain nombre d’élections. L’ambition recherchée, au-delà d’influencer le résultat en faveur de Trump ou contre Macron (voir les Macron Leaks cf. Atlantic Council /IRSEM) était beaucoup plus sophistiquée. Il s’agissait d’affaiblir la croyance des Américains dans leur démocratie, condition nécessaire mais non suffisante à l’impérium américain, à la projection de la République Impériale.

Avec les fake new, véritablement catapultées par les cyber-attaques en cyber-pénétrations, les Russes ont tenté de fissurer la société américaine ou en France en exacerbant les tensions des « gilets jaunes ». La cyber-guerre est une guerre caméléon dont l’arme la plus efficace est ce que l’on appelle en anglais : the weaponization of social media. Ses fantassins, taillables et corvéables à merci, en sont les modernes centurions ; leurs cohortes innombrables, inépuisables et renouvelables. Leurs bases sont appelées des « troll farms ».
Si l’Ukraine, et sa finlandisation recherchée, fût le premier champ – grandeur nature – d’expérimentation cyber, l’élection de Trump en 2016 fût leur tir d’essai politique. Etudier l’un sans l’autre n’aurait guère de sens. En février 2018, la Maison Blanche a officiellement critiqué la Russie en décrivant cette attaque comme « the most destructive and costly cyberattack in History. » Le rapport du CAPS/IRSEM démonte le mécanisme d’intrusion des fake news dans cette nouvelle conflictualité.

La cyber-guerre – aussi stratégique et meurtrière soit-elle – est avant tout une arme intellectuelle !

La cinquième caractéristique. Nous entrons dans une double zone grise. En cyber-guerre, il n’y a pas de déclaration de guerre. La porosité peut être parfaite entre l’état de paix et de guerre. Toutes ces cyber-incursions sont d’autant plus faciles que parce que nous sommes en zone grise, ni paix ni guerre. Ou plutôt guerre et paix ! Ce brouillard a aussi comme conséquence qu’en cas de corruption d’un système, l’attaquant ne sait pas toujours si son agression a atteint son but ; la cible peut aussi demeurer dans l’ignorance plus ou moins complète. La cyberwar diffère en cela de la guerre nucléaire ou conventionnelle où les notions de paix et guerre sont parfaitement établies. Le franchissement d’une frontière sous quelque forme que ce soit : signal intangible. Ce signal qui est sa force est absent en cyber.  Cette dernière zone grise concerne non plus seulement l’avant cyber-attaque mais l’après.

Le concept du zero day transforme complètement la notion d’immédiateté et d’automaticité de la guerre. Le zero day consiste à envoyer un virus qui va agir, seul ou pas, au moment le plus opportun quand l’attaquant ou les algorithmes l’auront décidé. Le virus du zéro day frappera quand il veut, même deux ou trois ans après. Il devra arbitrer entre l’effet de surprise et sa découverte par un antivirus.

Troisième zone grise j’utilise une technologie duale. Avec une technologie militaire ou civile je peux frapper des cibles militaires, civiles ou électorales. Ce qui posera tôt ou tard d’immenses problèmes juridiques.

Vous avez aimé les subtilités du TNP et les arcanes du JCPOA, vous adorerez le brouillard de la cyber guerre.

Le nucléaire pousse à la conciliation et à la réduction des tensions ; le cyberwar tend au contraire à les exacerber.

Sixième caractéristique. Un monde d’incertitudes. Lentement mais sûrement, nous allons quitter l’assuétude du confort douillet de la menace nucléaire pour nous fracasser aux incertitudes de la cyber-guerre. Nous savons avec le dilemme de la sécurité de Robert Jervis que la certitude qui devient incertitude augmente le risque de guerre. S’il n’y a ni paix ni guerre alors c’est le règne de la menace permanente. C’est l’APT c’est-à-dire Advanced Persistant Threat. Le fameux télégramme d’Eyre Crowe relève à côté d’une aimable bluette.

Alâchir la volonté d’un ennemi est chose éminemment complexe. Mais la novation de la cyber-guerre, c’est de s’attaquer à un adversaire ignorant des menaces. Cette ignorance anesthésiante est la condition nécessaire et suffisante pour le transformer, d’abord, en victime passive puis consentante voire active. Lénine parlait ainsi des idiots utiles. L’absence de crainte – paradoxalement à ce que nous enseigne Robert Jervis – est aussi une prime à l’agresseur. Si l’agresseur sait ou pense que la cyber déterrence est aveugle, qu’elle ne peut distinguer la posture d’agresseur d’un état, c’est une formidable impunité et prime à l’agression.

Le principe séminal de la déterrence est d’adresser à l’avance des signaux témoignant que l’on possède des menaces crédibles capables d’infliger à l’attaquant des dommages supérieurs aux avantages qu’il retirerait de son attaque. Or en cyberwar ces signaux manquent, et ils manquent cruellement. Dans le meilleur des cas, ils sont trop vagues donc non crédibles.

Après avoir superbement fonctionné durant tant d’années, le Congrès de Vienne nous livre – entre autres – deux leçons :

  • Les guerres n’éclatent pas forcément sur des sujets centraux, mais bien souvent aux périphéries.
  • Les guerres ne surgissent pas toujours subitement, mais souvent après une montée des tensions. Lorsque l’on s’en aperçoit, en cyberwar, il est déjà trop tard.

La cyberwar répond parfaitement à la fois aux nouvelles technologies et à un monde post-Congrès de Vienne.

La septième caractéristique concerne les conflits économiques et alliances. La cyberwar vise aussi bien les adversaires que les alliés.
Dans un monde structuré par le rejet, la peur et le nationalisme biberonné à la revanche bêlante de l’Histoire, il sera plus qu’intéressant de voir son impact sur les alliances.

Huitième caractéristique : l’ascension aux extrêmes ! En cyber-guerre, l’escalade demeure possible même si complexe. Des représailles peuvent intervenir en effet après l’attaque de l’agresseur. Il y a toute une gamme d’interventions possibles, si la cible pense que sa rétaliation ou la perception de sa rétaliation déporte le treshold. Dans ce cas de figure, le champ des interactions est encore inconnu. En nucléaire après la seconde frappe, on ne sait pas.

La cyber-guerre, elle, permettra, au moins en théorie, de modifier le cours de la conflictualité. Peut-on considérer cela comme facteur positif ou négatif ? Il n’y a pas de réponse définitive. En nucléaire, certains considèrent que le surgissement d’armes tactiques éloigne l’apocalypse ; d’autres, au contraire, qu’elles la facilitent en abaissant son seuil. En d’autres termes perd-on en cyber-guerre le contrôle de l’escalade. L’expérience de la chose ne permet pas encore de réponse assurée.

Mais la géopolitique étant ce qu’elle est, il faut bien trouver un moyen de remplacer ou compléter cette conflictualité nucléaire, osons le mot, affadie. La puissance cyber joue parfaitement le rôle dévolu à la puissance nucléaire : unité de puissance, d’influence et de projection d’un pays vers l’extérieur. Même si l’on prendra soin – avec Kissinger – de dissocier ces éléments. « L’énormité de la puissance a détruit en grande partie son effet moral cumulatif. Tout au long de l’histoire, l’usage de la force créait un précédent : on prouvait ainsi sa capacité de l’employer à des fins nationales. Or au XXe siècle, toute utilisation de la puissance militaire crée au contraire des conditions d’empêchement de son emploi ultérieur… » Il y a du génie chez cet homme ! « Missile defense against these high-ends threats is too hard and too expensive and too strategically destabilizing to even try.» comme l’a déclaré un chef d’état-major américain en 2015, l’on gardera à l’esprit, même s’il n’y a rien de prouvé pour le moment, le missile russe à propulsion nucléaire Bourevestnik. D’autre part, Israël est capable de localiser et d’intercepter jusqu’à 250 drones ennemis à la fois. Par ailleurs, Israël a réussi à détourner des drones ennemis afin qu’ils bombardent leurs propres intérêts.

L’on se gardera bien entendu d’oublier la grande leçon de Trotsky : à un certain niveau la quantité devient qualité.

Léo Keller
Directeur du blog  de géopolitique Blogazoi
Professeur à Kedge Business School