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dans International

De l’Irak au Venezuela : « regime change » et guerres fossiles

Myriam BenraadParMyriam Benraad
6 janvier 2026
De l’Irak au Venezuela : « regime change » et guerres fossiles
Analyse

Dans un ouvrage publié en 2023 à l’occasion des vingt ans de ce conflit, j’avais soulevé une question simple qui taraude encore nombre d’esprits : les États-Unis ont-ils envahi l’Irak pour son pétrole ?* Alors qu’une opération militaire spectaculaire a conduit, en seulement quelques heures, à la capture du président Nicolás Maduro et de son épouse sur leur territoire, comme l’avaient été avant eux Saddam Hussein et ses proches, et que Donald Trump détaillait lors d’une conférence de presse ses intentions d’une prise de contrôle de l’avenir politique du pays et de son secteur énergétique en particulier, une interrogation comparable se pose : les États-Unis ont-ils attaqué le Venezuela pour ses ressources naturelles ?

Qualifiant la gestion de ce secteur de « fiasco », l’hôte de la Maison Blanche annonçait clairement son projet de mobiliser les grandes compagnies pétrolières américaines pour investir des milliards de dollars dans la rénovation de ses infrastructures et ainsi relancer la production d’hydrocarbures. Là encore, le parallèle avec les objectifs qui étaient ceux de l’administration de George W. Bush en son temps sont frappants. Du reste, dans les deux cas de figure, comme dans d’autres, l’emphase placée sur ces ressources questionne au premier plan la légitimité des promesses faites aujourd’hui aux Vénézuéliens, comme hier aux Irakiens, et le serment d’une transition pacifique et démocratique dont on est en droit de sonder la sincérité. De fait, sur maints aspects, les expériences passées de regime change n’ont-elles pas tourné au désastre sur le terrain ?

 

Il n’y a en réalité rien de foudroyant dans les événements qui viennent de se produire à Caracas. La doctrine américaine de changement de régime dite « Monroe » remonte à l’année 1823, lorsque les États-Unis s’opposaient aux immixtions européennes dans les Amériques, doctrine qui avait ensuite graduellement mué en un cadre justifiant un interventionnisme américain durable. Au fur et à mesure de leur expansionnisme et de leur hégémonie planétaire, les États-Unis ont multiplié ces ingérences visant à mettre à bas des gouvernements considérés comme hostiles à leurs intérêts nationaux, avec une longue expérience en Amérique latine – Guatemala (1954), Grenade (1983), Chili (1973), Panama (1989) – et au Moyen-Orient – Iran (1953), Irak (2003), Libye (2011). Dans la plupart des cas, le ciblage de ces régimes s’est fait au nom de divers prétextes dont on peut se demander si le combat allégué contre le narcotrafic au Venezuela n’est pas l’ultime emblème. Souvent, ces changements de régimes pilotés depuis l’extérieur n’ont en outre pas conduit à l’instauration de systèmes plus démocratiques mais à des insurrections, des guerres civiles, des crises humanitaires d’ampleur et une instabilité régionale qui ont plutôt renforcé les structures autoritaires qu’ils visaient ainsi que la prégnance du sentiment anti-américain local.

 

Les partisans du regime change ont pourtant toujours communément mis en avant les impératifs de sécurité globale associés à ces interventions, tandis que ses détracteurs ont systématiquement souligné les lourdes problématiques juridiques et éthiques qui s’y rattachent, de même que les enjeux de souveraineté face à des violations assumées du droit international. L’importance des motivations économiques et énergétiques est sous-jacente dans cette discussion, mais finalement peu étudiée. Or, alors que Donald Trump fait état de son dessein d’une prise de contrôle d’un État étranger pour ses terres et ressources, il tombe sous le sens que cette carte pétrolière doit être sérieusement reconsidérée. Pour ce qui concerne le Venezuela, l’approche de Washington est liée, de manière indiscutable, au contrôle de ces vastes richesses pétrolières, ce qui éclaire en large part aussi l’action militaire agressive et fulgurante conduite contre le régime de Maduro au terme d’une longue séquence de sanctions et de représailles montantes. Le discours officiel américain avance l’argument commode d’une « transition politique ». Mais la priorité est accordée à la revitalisation du secteur des hydrocarbures, synonyme d’une gigantesque manne financière pour Washington. La mainmise sur le pétrole est aussi perçue, d’un point de vue géopolitique, comme une clé décisive d’affaiblissement d’autres États du continent latino-américain, la Colombie et Cuba en tête.

 

Dans l’absolu, l’histoire montre que cette ingénierie politique improvisée a exercé des effets prolongés et principalement négatifs, par la déstabilisation de régions entières et en affectant de manière significative les rapports des États-Unis à d’autres puissances, au premier rang desquelles la Chine et la Russie qui ont immédiatement riposté à cette intolérable provocation. Le « nœud gordien » entre changements de régime et énergies fossiles imprime au fond l’ensemble du débat sur la nature de la politique étrangère des États -Unis et met à jour une interaction complexe entre intérêts économiques et manœuvres stratégiques. À cet égard, les partisans du regime change continueront de promouvoir des actions militaires envisagées comme nécessaires à l’instauration d’une gouvernance démocratique et à la dynamisation des marchés mondiaux de l’énergie, tandis que ses critiques ne manqueront pas de rappeler son caractère « impérialiste », ses risques pour la sécurité collective et ses immenses coûts humains comme matériels. Pour l’heure, sur fond d’une Amérique qui renoue sans complexe avec son hard power, le monde s’emballe au rythme de ce qu’il ne paraît pas excessif de qualifier de « guerres fossiles » du XXIe siècle, quelles qu’en soient les justifications idéologiques. Faut-il s’en émouvoir, cependant, si l’on considère le grand retour des convoitises et des enjeux de pouvoir ? Déchiffrer ces « guerres du pétrole », pour reprendre une autre expression en vogue, est un exercice essentiel à l’appréhension de logiques internationales dont beaucoup n’ont que peu évolué finalement.


Myriam Benraad

Spécialiste du Moyen-Orient, professeure en géopolitique et relations internationales, Forward College/Institut catholique de Paris

Photo : Golden Brown

 

* « Les États-Unis ont envahi l’Irak pour son pétrole » | Cairn.info

 

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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